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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 1 [The Urth of the New Sun - fr]

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Voici Sévérian, devenu Autarque de l’Empire, en route pour Yesod où l’attend le tribunal de Tzadkiel, chargé de le juger et de juger Teur : une épreuve dont il doit triompher pour ramener le Nouveau Soleil, la Fontaine Blanche seule capable de ranimer le Vieux Soleil agonisant. Mais sera-t-il seulement en mesure de se présenter à cette épreuve ?
Dans cette première partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian, simple passager d’un voilier stellaire géant, formant un monde à lui tout seul, devra d’abord affronter les avatars déroutants de mystérieux assassin à la solde de ceux qui ne veulent pas du Nouveau Soleil...
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— Sévérian ! » répéta-t-il, son sourire s’élargissant sur de petites dents pointues. Puis il esquissa quelques joyeux pas de danse. Sans se départir de sa bonne humeur, il me prit ensuite par la main gauche et me conduisit au tas de chiffons.

Sa main avait beau être brune, elle paraissait légèrement phosphorescente dans la pénombre.

CHAPITRE X

Intermède

« Tu as pris un bon coup sur la tête », me dit Gunnie. Elle était assise à côté de moi et me regardait manger le ragoût.

« Je sais.

— J’aurais dû te conduire à l’infirmerie, mais sortir d’ici serait dangereux. Tu ne dois pas avoir envie de te trouver dans un endroit que les autres connaissent. »

J’acquiesçai. « En effet. Au moins deux personnes ont essayé de me tuer ; trois peut-être, si ce n’est quatre. »

Elle me regarda comme si elle se demandait si ma chute ne me faisait pas un peu perdre la tête.

« Je suis tout à fait sérieux. L’un d’eux était ton amie Idas. Elle est morte, maintenant.

— Tiens, prends un peu d’eau. Es-tu en train de me dire que c’était une femme ?

— Une fillette, oui.

— Et je ne le savais pas ? » Gunnie hésita. « Tu n’es pas en train de me raconter des histoires ?

— C’est sans importance. Ce qui compte, c’est qu’elle a tenté de me tuer.

— Et c’est toi qui l’as tuée.

— Non, elle s’est suicidée. Je suis sûr qu’il y a au moins une autre personne dans le coup, sinon plusieurs. Mais ce n’est pas d’elles que tu voulais parler, Gunnie ; je suppose que tu pensais aux gens mentionnés par Sidero, les gabiers. Qui sont-ils ? »

Elle se frotta le coin des yeux du bout du doigt, équivalent féminin du geste consistant pour un homme à se gratter la tête. « Je ne sais pas comment te l’expliquer. J’ignore même si je comprends moi-même de quoi il s’agit.

— Fais un effort, Gunnie, dis-je. Ça pourrait être important. »

À mon intonation tendue, Zak abandonna la tâche qu’il s’était lui-même assignée – surveiller l’approche d’éventuels intrus – le temps d’un coup d’œil inquiet.

« Sais-tu comment se déplace ce vaisseau ? me demanda Gunnie. En sortant et en rentrant dans le Temps. Il va parfois aux limites de l’univers et plus loin. »

J’acquiesçai, finissant de nettoyer mon assiette.

« Nous sommes je ne sais combien dans l’équipage. Cela peut te paraître drôle, mais je l’ignore. Il est tellement grand, vois-tu. Jamais le capitaine ne nous rassemble. Cela prendrait trop de temps, des jours de marche pour que nous nous retrouvions tous au même endroit, et pendant ce temps-là il n’y aurait personne pour faire le travail.

— Je comprends.

— Nous signons, et on nous met à un endroit ou un autre. Et nous restons là. Nous finissons par connaître ceux qui s’y trouvent déjà, mais il y en a des tas d’autres que nous ne voyons jamais. Le château avant, là où se trouve ma cabine, n’est pas le seul endroit de ce genre. Il y en a beaucoup d’autres. Des centaines, peut-être des milliers.

— Ce qui m’intéresse ce sont les gabiers, dis-je.

— C’est ce que j’essaie de t’expliquer. Il est possible pour quelqu’un, pour n’importe qui, de se perdre à jamais sur le vaisseau. Et quand je dis à jamais, je suis sérieuse, car le vaisseau va ici et revient là, ce qui est d’un effet curieux sur le temps. Certains deviennent vieux et meurent sur le vaisseau, tandis que d’autres travaillent longtemps et accumulent un sacré pécule sans jamais vieillir. Il arrive alors que le vaisseau fasse étape dans leur monde d’origine et ils s’aperçoivent qu’ils sont revenus à peu près à l’époque de leur départ. Ils débarquent, de l’argent plein les poches. Certains vieillissent un certain temps, puis redeviennent plus jeunes. » Elle hésita, craignant un instant d’en dire davantage, puis elle reprit : « C’est ce qui m’est arrivé.

— Tu n’es pas vieille, Gunnie », lui-dis-je, ce qui était vrai.

Elle prit ma main gauche et l’appuya à son front. « Ici, répondit-elle. Ici je suis vieille, Sévérian. Il m’est arrivé tellement de choses que je veux oublier. Non pas oublier, mais être de nouveau jeune ici aussi. Quand on boit ou qu’on se drogue, on oublie. Mais ce que ces choses t’ont fait reste toujours là, dans ta manière de penser. Tu comprends ce que je veux dire ?

— Très bien », lui dis-je. Je détachai ma main de son front et lui pris une des siennes.

« Mais vois-tu, étant donné que ces choses arrivent, que les marins le savent et en parlent même si ceux du plancher des vaches refusent la plupart du temps de le croire, le vaisseau se retrouve avec des gens qui ne sont pas réellement des marins et qui ne veulent pas travailler. Ou bien il s’agit d’un marin qui s’est battu avec un officier et qui doit recevoir un châtiment ; il disparaît et va rejoindre les gabiers. On les appelle comme ça parce que, autrefois, dans la marine à voile, les gabiers étaient très forts pour se faufiler sur les vergues, entre les voiles, et disparaître à la vue.

— Je comprends, dis-je encore.

— Certains restent simplement dans un coin, je crois, comme nous le faisons ici. Certains se déplacent, cherchant de l’argent ou la bagarre. Il arrive qu’il en débarque un au mess, et ça fait des histoires. Mais il en vient parfois tellement que personne ne tient à leur chercher noise ; alors on fait semblant de les prendre pour des membres de l’équipage, ils mangent, et ils s’en vont sans rien faire de plus si on a de la chance.

— Autrement dit, ce sont de simples matelots qui se sont rebellés contre le capitaine. » J’amenais la question du capitaine sur le tapis car je voulais y revenir plus tard.

« Non, fit-elle en secouant la tête, pas toujours. Les marins sont pris dans bien des mondes différents, d’autres nébuleuses, même, et peut-être d’autres univers. Là-dessus, je ne sais rien de sûr. Mais ce qui est un matelot ordinaire pour toi et moi peut très bien paraître bougrement bizarre à quelqu’un d’autre. Tu es de Teur, n’est-ce pas ?

— En effet.

— Moi aussi, comme la plupart des autres ici. On nous met ensemble parce que nous parlons la même langue et que nous pensons de la même manière. Mais si nous allions dans un autre quartier, tout pourrait être bien différent.

— Moi qui croyais avoir beaucoup voyagé ! dis-je en riant intérieurement de moi-même. Je me rends compte maintenant que je suis bien loin d’avoir fait autre chose que quelques promenades.

— Cela te prendrait des jours de marche simplement pour sortir de la partie du vaisseau où la plupart des matelots sont plus ou moins comme toi et moi. Mais les gabiers se mélangent en vagabondant. Parfois ils se battent entre eux ; mais d’autres fois ils se regroupent en bandes où ils sont de quatre ou cinq espèces différentes. Quelquefois ils se mettent en couples et la femme a un enfant, comme Idas. D’habitude, ces enfants ne peuvent eux-mêmes concevoir. C’est ce que j’ai entendu dire. »

Elle jeta un coup d’œil significatif en direction de Zak, et je murmurai : « C’en est un ?

— Je crois que oui. Il t’a trouvé, et il est venu me chercher ; c’est pourquoi j’ai pensé que je pouvais te confier à lui pendant que j’allais me procurer de la nourriture pour toi. Il ne peut pas parler, mais il ne t’a rien fait, n’est-ce pas ?

— Non, répondis-je, il a été très bien. Dans les temps anciens, Gunnie, les peuples de Teur voyageaient entre les soleils. Beaucoup revenaient, mais beaucoup restaient sur telle ou telle planète. Ces mondes hétérogènes ont dû redessiner l’humanité pour la conformer à leur contexte particulier depuis le temps. Sur Teur, les mystagogues savent que chaque continent possède en quelque sorte son propre moule humain, si bien que si des gens passent de l’un à l’autre, les immigrants finissent par ressembler rapidement – en une cinquantaine de générations – aux autochtones. Les moules des autres mondes doivent présenter des différences plus marquées ; je crois cependant que la race humaine ne perd pas son humanité pour autant.

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