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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 1 [The Urth of the New Sun - fr]

Электронная книга - «Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 1 [The Urth of the New Sun - fr]». Краткое содержание книги:

Voici Sévérian, devenu Autarque de l’Empire, en route pour Yesod où l’attend le tribunal de Tzadkiel, chargé de le juger et de juger Teur : une épreuve dont il doit triompher pour ramener le Nouveau Soleil, la Fontaine Blanche seule capable de ranimer le Vieux Soleil agonisant. Mais sera-t-il seulement en mesure de se présenter à cette épreuve ?
Dans cette première partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian, simple passager d’un voilier stellaire géant, formant un monde à lui tout seul, devra d’abord affronter les avatars déroutants de mystérieux assassin à la solde de ceux qui ne veulent pas du Nouveau Soleil...
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Même alors je ne vis rien, ou presque rien. Le conduit d’aération, relativement clair à cette profondeur un peu plus tôt, semblait maintenant rempli de brouillard ; quelque chose avait entraîné l’air plus frais des étages supérieurs vers le bas, et il s’était mêlé à celui, chaud, humide et puant que nous respirions. Quelque chose qui faisait rouler ce brouillard, comme si mille fantômes fouillaient les lieux.

Je n’entendais plus le bruit des ailes, ni rien d’autre. J’aurais pu tout aussi bien avoir la tête enfermée dans un coffre-fort poussiéreux et être en train de regarder par le trou de la serrure. Puis la voix de Sidero s’éleva – mais pas dans mon oreille.

Je ne vois vraiment pas comment décrire cette impression. Je sais fort bien l’effet que font les pensées d’un autre dans sa propre tête : j’ai été envahi par celles de Thécle et par celles du vieil autarque avant de ne faire qu’un avec eux. Il ne s’agissait pas de cela. Mais pas d’audition non plus, comme on l’entend d’habitude. Le mieux que je puisse dire est qu’il existe quelque chose de plus qui entend, en sus des oreilles ; et que c’était de derrière elles que montait la voix de Sidero, sans avoir franchi mes tympans.

« Je peux vous tuer.

— Alors que je viens de vous remettre en état ? J’ai rencontré bien des ingrats, mais à ce point-là ! » Sa poitrine s’était refermée hermétiquement, et je dus me débattre pour glisser mes jambes dans les siennes, poussant des mains contre le creux de ses épaules. Si j’avais eu plus de temps à l’extérieur, j’aurais retiré mes bottes, ce qui m’aurait facilité les choses. J’avais l’impression de m’être fracturé les deux chevilles.

« Vous n’avez pas le droit d’être en moi !

— J’ai tous les droits. Vous avez été conçu pour protéger les hommes, et j’étais un homme ayant besoin d’être protégé. N’avez-vous pas entendu les ailes ? Vous ne me ferez pas croire qu’il est normal qu’une telle créature se promène en liberté sur le vaisseau.

— Ils ont libéré les apports.

— Qui ça ? » Ma bonne jambe finit par se mettre en place ; j’aurais dû pouvoir enfiler l’autre plus facilement, sa musculature ayant fondu ; mais je n’arrivais pas à trouver assez de force pour pousser.

« Les gabiers. »

Comme si je luttais, je me sentis plié en avant ; Sidero s’asseyait. Puis il se leva, et le changement de position fit que je pus glisser complètement ma mauvaise jambe en place. Je n’eus pas de difficulté à enfiler mon bras gauche dans le sien. Mon bras droit passa tout aussi aisément dans la jointure de ce qui avait été son bras droit, protégé seulement par le brassard de métal de l’épaule.

« C’est mieux, dis-je. Attendez un moment. »

Au lieu de cela il bondit dans l’escalier, franchissant les marches trois par trois.

Je fis halte, puis demi-tour et redescendis.

« Je vous tuerai pour ça !

— Pour être revenu prendre mon poignard et mon pistolet ? Ce serait une erreur ; nous pouvons en avoir besoin. » Je me penchai et les ramassai, le poignard avec ma main droite, le pistolet avec la main gauche de Sidero. La ceinture pendait dans le lattis métallique, mais je la dégageai sans difficulté, avec le fourreau effiloché et l’étui, et la bouclai autour de la taille de Sidero – il n’en restait même pas un pouce.

« Sortez ! »

J’ajustai le manteau autour de ses épaules. « Tu ne me croiras peut-être pas, Sidero, dis-je en prenant un ton un peu plus familier, mais j’ai déjà eu des gens en moi. Cela peut être agréable et pratique. Du fait de ma présence, nous avons un bras droit. Tu as dit que tu étais loyal envers le vaisseau. Moi aussi. Est-ce que nous allons… »

Quelque chose de décoloré surgit du brouillard pâle. Les ailes étaient translucides comme celles d’un insecte, mais plus souples que celles d’une chauve-souris. Et elles étaient gigantesques, si vastes qu’elles retombaient comme le drapé d’un catafalque de part et d’autre du palier sur lequel nous étions.

L’ouïe me fut soudain rendue. Sidero venait d’activer les circuits qui faisaient passer les sons de ses oreilles aux miennes, à moins qu’il ne fût simplement trop distrait pour les empêcher de fonctionner. Toujours est-il que j’entendis le grondement du vent soulevé par ces grandes ailes fantomatiques, un sifflement comme mille lames que l’on tremperait ensemble.

J’avais le pistolet à la main, sans avoir conscience de l’avoir pris. Je cherchai frénétiquement quelque chose, tête ou serre, sur quoi tirer. Il n’y avait rien, ce qui ne m’empêcha pas d’être saisi à la jambe et d’être soulevé avec Sidero comme une poupée par un enfant. Je fis feu au hasard. Une déchirure – ô combien minuscule – apparut dans les ailes titanesques, une déchirure délimitée par une étroite bande carbonisée.

La rambarde nous heurta aux genoux. Je fis feu une seconde fois à cet instant-là, et une odeur de fumée me parvint.

On aurait dit que c’était mon propre bras qui brûlait. Je poussai un hurlement. Sidero se débattait indépendamment de moi, luttant contre la créature ailée. Il avait saisi mon couteau de chasse et je craignis un instant qu’il ne m’eût ouvert le bras, que la douleur que je ressentais fût celle de la transpiration s’infiltrant dans la plaie. La pensée de tourner mon pistolet contre lui me traversa, puis je pris conscience que ma main se trouvait dans la sienne.

L’épouvante de la Révolutionnaire s’empara de nouveau de moi ; je luttais pour me détruire moi-même, ne sachant plus si j’étais Sévérian ou Sidero, Thécle la vive ou Thécle la morte. Nous tourbillonnâmes, la tête en bas.

Nous tombions.

Indescriptible fut la terreur que je ressentis. Intellectuellement, je savais que nous ne pouvions que tomber lentement sur le vaisseau ; je me rendais même vaguement compte que nous ne tombions pas plus vite à ces niveaux inférieurs. Et cependant nous tombions, dans un sifflement d’air de plus en plus fort, tandis que les parois du conduit se réduisaient à une vision brouillée et sombre.

Tout cela n’avait été qu’un rêve. Comme il paraissait étrange ! J’avais embarqué sur un grand vaisseau avec des ponts sur tous les côtés, je m’étais glissé dans un homme de métal. Et maintenant j’étais enfin réveillé ; gisant sur la pente glacée d’une montagne au-delà de Thrax, contemplant deux étoiles que j’imaginais, dans un demi-rêve, être deux yeux.

Mon bras droit était retombé trop près du feu, mais il n’y avait pas de feu. C’était donc le froid qui me mordait ainsi. Valéria me déplaça vers un sol plus souple.

La cloche la plus profonde de la tour de la Cloche sonnait. La tour de la Cloche s’était élevée au cours de la nuit sur une colonne de feu et s’était posée à l’aube à côté d’Ascis. La gorge d’airain de la grande cloche lançait son appel aux rochers qui lui en renvoyaient l’écho.

Dorcas avait joué quelque chose où il était question de cloches. Avais-je donné mes dernières réflexions ? Dans les temps futurs, est-il écrit depuis longtemps, la mort du vieux soleil détruira Teur. Mais de son tombeau surgiront des monstres, un nouveau peuple et le Nouveau Soleil. Teur l’Ancienne s’épanouira comme un papillon sort de sa chrysalide desséchée et on appellera Ushas cette nouvelle Teur. Que de prétention ! Et hop, disparition du Prophète.

La femme ailée du livre du père Inire m’attendait dans les ailes. Elle frappa une fois dans ses mains, solennellement, comme une grande dame appelle sa domestique. Comme elle les écartait, apparut entre elles un point de lumière blanche, une flamme brûlante. Il me sembla que c’était mon visage et que mon visage n’était que le masque qui le contemplait.

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