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Le Nouveau Soleil de Teur. Livre 1 [The Urth of the New Sun - fr]

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Voici Sévérian, devenu Autarque de l’Empire, en route pour Yesod où l’attend le tribunal de Tzadkiel, chargé de le juger et de juger Teur : une épreuve dont il doit triompher pour ramener le Nouveau Soleil, la Fontaine Blanche seule capable de ranimer le Vieux Soleil agonisant. Mais sera-t-il seulement en mesure de se présenter à cette épreuve ?
Dans cette première partie de la coda imaginée par Gene Wolfe pour couronner son Livre du Second Soleil de Teur, Sévérian, simple passager d’un voilier stellaire géant, formant un monde à lui tout seul, devra d’abord affronter les avatars déroutants de mystérieux assassin à la solde de ceux qui ne veulent pas du Nouveau Soleil...
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Le vieil autarque, qui vivait dans mon esprit mais ne s’exprimait que rarement, marmonna entre mes lèvres gonflées : « Trouve un autre… »

Il se passa une douzaine de respirations haletantes avant que je comprisse ce qu’il nous avait dit : que le moment était venu d’abandonner ce corps à la mort, qu’il était temps pour nous – pour Sévérian et Thécle, pour lui-même et tous les autres qui se tenaient dans l’ombre – de faire un pas de plus nous-mêmes vers les ombres. Temps pour nous de trouver quelqu’un d’autre.

Il gît entre deux grandes machines, déjà éclaboussé d’un lubrifiant sombre. Je me penche, sur le point de tomber, pour expliquer ce qu’il doit faire.

Mais il était mort, sa joue couturée de cicatrices froide au toucher, sa mauvaise jambe brisée, l’os saillant de la peau. Des doigts je lui fermai les yeux.

Des pas, ceux de quelqu’un s’approchant à la hâte. Avant qu’ils m’atteignent, il y a déjà quelqu’un d’autre à mon épaule, une main derrière ma tête. Je vois la lumière de ses yeux, je sens l’odeur musquée de son visage hirsute. Il tend une coupe vers mes lèvres.

Je goûtai, avec l’espoir que ce fût du vin. C’était de l’eau ; mais une eau fraîche et pure, qui avait meilleur goût que n’importe quel vin.

Une voix féminine enrouée lança : « Sévérian ! » et un solide gaillard s’accroupit à côté de moi. Ce n’est que lorsqu’il ouvrit la bouche que je compris que le gaillard était une gaillarde, celle qui avait déjà parlé. « Vous allez très bien. Vous étiez… j’ai eu peur… » Elle ne trouvait pas ses mots, et elle m’embrassa à la place ; en même temps, le visage hirsute nous embrassa tous les deux. Son baiser fut bref, mais celui de la femme se prolongea.

Il me laissa le souffle coupé. « Gunnie », dis-je, lorsque enfin elle me lâcha.

« Comment te sens-tu, maintenant ? On a cru que tu allais mourir.

— Je l’ai bien cru aussi. » J’étais en position assise, mais n’aurais pas pu bouger davantage. J’avais mal partout, à la tête plus qu’ailleurs, et mon bras droit me donnait l’impression d’avoir été plongé dans les flammes. La manche de ma chemise de velours était en lambeaux et un onguent jaune me graissait la peau. « Qu’est-ce qui m’est arrivé ?

— Tu es sans doute tombé dans l’axe du spiracle – c’est là que nous t’avons trouvé. Ou plutôt que Zak t’a trouvé. Il est venu me chercher. » Elle fit un geste de la tête en direction du nain velu qui m’avait tendu la coupe d’eau. « Avant cela, je suppose que tu t’es fait flasher.

— Flasher ?

— Brûler par un arc électrique dû à un court-circuit. La même chose m’est arrivée. Regarde. » Elle portait une chemise de travail grise ; elle l’abaissa, et je vis une cicatrice d’un rouge malsain qui lui descendait entre les seins, enduite du même onguent. « Je travaillais à la centrale. Quand j’ai été brûlée, on m’a envoyée à l’infirmerie. On m’a mis de ce truc et on m’a donné un tube pour m’en remettre plus tard – je crois que c’est pour ça que Zak est venu me chercher. Tu n’es pas encore prêt à entendre tout ça, hein ?

— Je ne crois pas. » Les parois, qui faisaient déjà un angle curieux, avaient commencé à tournoyer avec une lenteur, pleine de dignité, comme les crânes qui s’étaient une fois balancés autour de moi.

« Allonge-toi pendant que je vais te chercher quelque chose à manger. Zak restera, au cas où il y aurait d’autres gabiers. En général on n’en trouve pas aussi bas. »

J’avais l’impression d’avoir cent questions à lui poser. Mais plus que tout, je désirais m’allonger et dormir si la douleur me le permettait ; et je me retrouvai allongé, à demi endormi, avant d’avoir le temps d’y penser davantage.

Puis Gunnie était revenue avec un bol et une cuillère. « Atole, dit-elle. Mange ça. » Le brouet avait un goût de pain moisi trempé dans du lait et bouilli, mais il était chaud et me rassasiait. Je crois l’avoir pratiquement terminé avant de me rendormir.

À mon réveil suivant, je n’étais plus aussi proche de la mort, même si je souffrais toujours. Mes dents manquantes manquaient encore et j’avais la bouche et la mâchoire toujours douloureuses ; il y avait une bosse de la taille d’un œuf de pigeon à ma tempe et la peau de mon bras droit commençait à se craqueler en dépit de l’onguent. Cela faisait bien dix ans, sinon davantage, que maître Gurloes ou l’un des compagnons ne m’avaient pas rossé, et je me rendis compte que j’avais en partie perdu le talent de minimiser la douleur.

J’essayai de me distraire en examinant les environs. L’endroit où je me trouvais étendu n’avait pas tant l’air d’une cabine que d’une crevasse au milieu de quelque grand mécanisme ; le genre d’endroit où l’on découvre des objets qui semblent être arrivés de nulle part – mais à une échelle beaucoup plus grande. Le plafond était au moins à dix coudées, et incliné. Aucune porte ne permettait de s’isoler ou d’empêcher les intrus de pénétrer ; un couloir s’ouvrait à l’un des coins.

Je gisais sur un tas de chiffons propres près du coin opposé, selon la diagonale. Lorsque je me mis sur mon séant pour regarder autour de moi, le nain velu que Gunnie appelait Zak surgit de l’ombre et vint s’accroupir à côté de moi. Il ne parla pas, mais son attitude exprimait qu’il s’inquiétait de mon bien-être. « Je vais bien, ne t’inquiète pas », lui dis-je. Il parut se détendre un peu.

La seule lumière qui éclairait la pièce venait par l’entrée ; je fis de mon mieux pour examiner mon infirmier. Plutôt qu’un nain, il me paraissait être un homme de très petite taille – je veux dire par là qu’il n’y avait pas de disproportions marquées entre son torse et ses membres. Son visage n’était pas fondamentalement différent de celui de n’importe qui, sauf qu’il était mangé d’une toison buissonnante et d’une barbe brune que surmontait une moustache encore plus luxuriante – véritable fourrure qu’aucune paire de ciseaux ne semblait avoir jamais touchée. Il avait le front bas, le nez aplati et le menton (autant que je pouvais en juger) très fuyant ; mais beaucoup d’hommes ont des traits semblables. Et de fait, c’était un homme, devrais-je ajouter, complètement nu de surcroît, si l’on ne tient pas compte du poil épais qui le recouvrait ; quand il vit que je regardais vers son pubis, il prit un chiffon dans la pile et le noua comme un pagne autour de sa taille.

Non sans difficulté, je me mis debout et clopinai dans la salle. Il me dépassa et alla se planter sur le seuil de la porte. Tout le frémissement de son corps me rappela alors un domestique que j’avais vu contenir un exulte ivre ; il me suppliait de ne pas faire ce que je m’apprêtais à faire, tout en m’avertissant qu’il m’en empêcherait par la force si besoin était.

Je n’étais pas en état de subir une épreuve de force, et aussi loin que possible de cet état d’excitation maniaque dans lequel nous sommes prêts à nous bagarrer avec nos amis si nous n’avons pas d’ennemis sous la main. J’hésitai. Il m’indiqua le passage, et passa un doigt sur sa gorge avec un geste sur lequel on ne pouvait se tromper.

« Il y a du danger par là ? demandai-je. Tu as probablement raison. À côté de ce vaisseau, certains des champs de bataille que j’ai vus avaient l’air de jardins publics. Très bien, je ne sortirai pas. »

Parler m’était pénible avec mes lèvres tuméfiées, mais il parut me comprendre, et sourit au bout d’un moment.

« Zak ? » demandai-je en le montrant du doigt.

Il sourit de nouveau et acquiesça.

Je me touchai la poitrine. « Sévérian.

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