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L'homme au ventre de plomb

Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:

Fin de l’année 1761 : la guerre de Sept Ans prend une tournure de plus en plus désastreuse, l’expulsion des jésuites est en discussion et la marquise de Pompadour vit ses derniers temps de faveur. Nous retrouvons Nicolas Le Floch à la première des Paladins de Rameau à l’Opéra, à laquelle assiste Madame Adélaïde, une des filles de Louis XV. Durant la représentation, le comte et la comtesse de Ruissec, qui accompagnaient la princesse, sont informés du suicide de leur fils, et Nicolas suit son maître Sartine jusqu’à l’hôtel des malheureux parents, où il va faire de bien curieuses constatations. Nicolas découvre bientôt que ces meurtres paraissent liés à un complot jésuite. Mais ne s’agit-il pas là de fausses apparences, d’une manipulation compliquée des divers partis qui s’affrontent secrètement à la Cour ?
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
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Nicolas, rassasié, regardait Catherine éteindre le potager et serrer les restes du repas dans le buffet. Il lui sourit avec reconnaissance et lui souhaita le bonsoir. Il gagna sa chambre où, tout habillé, il s’allongea sur son lit pour sombrer aussitôt dans le sommeil.

III

LE PUITS DES MORTS

« Les malheurs sont souvent enchaînés l’un à l’autre. »

Racine
Mercredi 24 octobre 1761

Un grattement éveilla Nicolas. Il comprit, après avoir consulté sa montre, que Catherine venait de déposer un broc d’eau chaude devant la porte de sa chambre. Depuis son entrée en service chez M. de Noblecourt, elle avait pris cette habitude. Sans doute avait-elle décidé de son propre chef de lui octroyer un petit supplément de sommeil. Sept heures avaient déjà sonné. Depuis sa prime jeunesse, été comme hiver, il se levait à six heures ; enfant, il servait la messe du chanoine, son tuteur, mal réveillé dans le froid humide de la collégiale de Guérande. Il constata, amusé, qu’il avait dormi tout habillé. Par chance, sa garde-robe s’était considérablement accrue depuis son arrivée à Paris. Maître Vachon, son tailleur et celui de M. de Sartine, y avait pourvu. Il se souvint avec attendrissement de cet habit vert, un laissé-pour-compte, porté à Versailles lors de sa présentation au roi.

Il se sentit dispos et l’esprit libre jusqu’au moment où la chaîne des événements de la veille lui remonta en mémoire. Le bonheur du matin — si rare — laissa la place aux préoccupations et aux dispositions du chasseur qui s’apprête à se mettre en quête. Il aperçut son tricorne à terre. Heureusement, il ne s’était pas couché avec ; cela portait malheur disait-on. Cette remarque fugitive eut un écho lointain dans ses souvenirs, mais il ne réussit pas à la raccrocher à quelque chose de tangible. Torse nu, il s’activait à une énergique toilette avec une eau déjà froide. L’été, il usait de la pompe placée dans la cour de l’hôtel et s’ébrouait dans de grands éclaboussements, mais l’automne pointait déjà avec ses froidures matinales. Il se remémora ce qu’il avait à faire.

En premier lieu, il devait se rendre à l’hôtel de police et faire à Sartine un récit exact de ce qui était advenu après son départ la veille au soir. Peut-être son chef aurait-il, de son côté, quelques lumières sur la manière dont, en haut lieu, on envisageait le traitement de cette affaire. Il n’était même pas exclu qu’on ne la voulût point traiter du tout. Il fallait s’attendre à affronter un lieutenant de police de fort méchante humeur.

Il s’empresserait ensuite de retourner au Châtelet. Il maugréa à part lui sur le peu de commodité de la dispersion de ces lieux de haute police, situation qu’il jugeait peu propice à l’exécution rapide des tâches. L’inspecteur Bourdeau serait dépêché à Grenelle afin de revoir d’un œil neuf les lieux du drame, et s’enquérir de l’existence d’un double de la clef de la chambre du vicomte. Il se demandait si son adjoint avait déjà procédé à l’ouverture du corps avec Sanson, l’exécuteur des hautes œuvres. Le recours, peu orthodoxe, à ses talents et à son expérience, gênait un peu Nicolas, mais il avait trop éprouvé la routine et l’incurie des médecins légistes attachés au Châtelet. Il préférait donc cette formule qui permettait de garder secrètes de redoutables découvertes.

Nicolas devrait aussi examiner avec Bourdeau les conditions de son rendez-vous avec l’inconnu en l’église des Carmes déchaux. Il était de plus en plus convaincu d’avoir affaire à Mme de Ruissec. Enfin, il serait utile d’aller à la pêche du côté de la hiérarchie et des camarades du vicomte dans les gardes françaises.

Satisfait de ce programme, il acheva ses apprêts par un vigoureux brossage de sa chevelure qu’il noua avec un bout de ruban de velours. Il ne portait perruque que dans les circonstances exceptionnelles, ne goûtant guère cet emprisonnement de sa tête et le nuage de poudre qu’il fallait répandre sur cette coiffure.

Un air de flûte égrenait ses trilles dans le lointain de la demeure. Que M. de Noblecourt s’attachât de bon matin à « tâter l’ivoire », comme il avait coutume de dire, était une indication favorable sur l’état de sa santé ; la goutte ne devait pas trop le tourmenter. Nicolas décida d’aller le saluer. Ces entretiens matinaux avec l’ancien procureur étaient toujours pleins d’enseignements et de cette sagesse que donnent aux hommes la longue pratique des affaires et la connaissance de l’âme humaine. Il descendit au premier pour rejoindre la belle pièce aux lambris vert pâle rehaussés d’or qui servait de chambre et de salle d’audience à M. de Noblecourt.

Quand il entra, il vit le magistrat campé dans son fauteuil, redressé et presque cambré, la tête inclinée sur la gauche, les yeux fixes et mi-clos ; sa calotte pourpre était en bataille, sa jambe gauche reposait sur un pouf en damas, tandis que le pied droit battait la mesure dans sa pantoufle. Les doigts agiles virevoltaient sur les trous d’une flûte traversière. Fasciné, Cyrus, debout sur ses pattes arrière, un bout de langue rose dépassant de sa gueule, écoutait son maître. Nicolas s’arrêta pour savourer ce moment charmant d’intimité domestique. Mais déjà le chien bondissait vers lui et M. de Noblecourt arrêta net sa mélodie à la vue du jeune homme. Nicolas, le tricorne à la main, salua d’une demi-révérence :

— Comme il me plaît de vous voir, si dispos et si en bouche de bon matin !

— Le bonjour, Nicolas. Je vais mieux en effet. Je ne sens presque plus les douleurs de ma jambe gauche et je serai debout pour souper, si je parviens à maîtriser les pièges de cette sonate.

— Je gage que vous en êtes l’auteur ?

— Ah ! le coquin ! Ah ! le flatteur ! s’étouffa le procureur. Que non pas, hélas ! C’est une pièce de Blavet, première flûte de l’Académie royale de musique. Qui n’a entendu ce virtuose ne peut imaginer ce que sont une embouchure nette, les sons les mieux filés et une vivacité qui tient du prodige.

Il posa son instrument sur la petite table à jeux placée devant lui.

— Foin de tout cela, j’espérais vous voir pour ma collation.

Il sonna et, comme une ombre, Marion, la gouvernante, surgit. Il avait été convenu avec Catherine que la vieille servante conserverait le privilège du premier service de son maître. Catherine apportait le lourd plateau jusqu’à la porte de la chambre et le confiait à Marion, qui savait gré de cette bonne manière.

— Marion, mon festin du matin. Vous ne le connaissez pas, je l’ai étrenné il y a deux jours. La même chose pour Nicolas.

Le triple menton tremblait de rire et ses yeux se plissaient de malice.

— Il ne manquerait plus, monsieur, que pour la tranquillité de vos tendons et de vos muscles, vous condamniez ce grand jeune homme à votre portion congrue !

— Comment, portion congrue ! Traitez avec plus de respect un régime que Fagon réservait au grand roi aïeul de notre souverain.

Marion sortit pour reparaître aussitôt avec un grand plateau où s’entrechoquaient l’argent et la porcelaine. Elle disposa devant son maître une assiette de pruneaux cuits et une tasse d’un liquide ambré. Nicolas eut droit, comme à l’accoutumée, à son chocolat mousseux, aux pains mollets de la boulangerie du rez-de-chaussée et à un confiturier débordant d’une gelée vermeille. M. de Noblecourt s’agita dans son fauteuil, et reposa avec précaution et quelques gémissements son pied gauche à terre. Son nez fort et coloré paraissait frémir, caressé par les volutes odorantes du breuvage exotique.

— Ne serait-on en droit… vu l’état amélioré de mes jambes… de m’autoriser, chère Marion, un entracte de la sauge et des fruits en compote ?

Marion grommela quelques fortes paroles.

— Bien, bon, soupira M. de Noblecourt, inutile d’en faire un drame, mes arguments ne valent pas tripette au tribunal domestique. Je vois que je m’égare et que je ne serai point suivi sur ce chemin-là. Je m’incline, je me résous, je rends les armes !

La servante soupira elle aussi et, après un sourire complice à Nicolas, disparut aussi vite que le lui permettaient ses vieilles jambes. M. de Noblecourt reprit son sérieux et considéra le jeune homme.

— Ou je me trompe fort, Nicolas, ou il y a du nouveau. Vous avez l’air faraud du braque qui part à la chasse. Primo, monsieur, vous rentrâtes fort tard au logis. Non que je vous espionne, mais dans mon insomnie j’ai entendu battre la porte cochère.

Nicolas prit un air contrit.

— Or, comme l’opéra ne s’achève pas si tard, je présume, secundo, qu’un de ces sujets, qui font espalier dans le fin fond des décors, a été l’objet d’une étude dûment approfondie, ou qu’un événement inattendu du service vous a retenu.

— Avec le respect que je vous dois, dit Nicolas, j’ai toujours admiré chez vous, monsieur, une sagacité qui est à la mesure de votre sensibilité…

— Allez au fait, je brûle de curiosité, je sèche sur pied.

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