La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Il faudrait te soigner !
— Justement… J’ai décidé de me soigner.
Joséphine raconta ce qu’elle venait de comprendre en regardant les étoiles et en parlant à la Grande Ourse.
— Parce que tu parles toujours aux étoiles !
— Oui.
— Remarque, ça vaut une thérapie et c’est gratuit.
— Je suis sûre que de là-haut, il m’entend et il me répond.
— Si tu le crois… Moi, je n’ai pas besoin de me hisser dans les étoiles pour t’affirmer que ta mère est une criminelle et toi, une pauvre pomme qui se laisse marcher dessus depuis sa naissance.
— Je sais, je viens juste de le comprendre. À quarante-trois ans… Je vais aller au commissariat. Tu as raison. C’est si bon de te parler, Shirley. Tout s’éclaire quand je te parle.
— C’est toujours plus simple de voir les choses de l’extérieur, quand on n’est pas concernée. Et l’écriture, ça avance ?
— Pas vraiment. Je tourne en rond. Je cherche un sujet pour un roman et je ne trouve pas. Je commence mille histoires le jour qui s’évanouissent la nuit. J’ai eu l’idée d’Une si humble reine en parlant avec toi, tu te souviens ? On était dans ma cuisine à Courbevoie. Il faudrait que tu reviennes me tenir la main…
— Fais-toi confiance.
— C’est pas mon fort, la confiance en moi…
— Tu n’es pas pressée.
— Je n’aime pas ne rien faire de mes journées.
— Va au cinéma, promène-toi, regarde les gens aux terrasses des cafés. Laisse ton imagination vagabonder et, un jour, sans que tu saches pourquoi, tu auras l’idée d’une histoire.
— L’histoire d’un homme qui poignarde les femmes seules dans les parcs, la nuit, et d’un mari qu’on croyait mort et qui envoie des cartes postales !
— Pourquoi pas ?
— Non ! J’ai envie d’oublier tout ça. Je vais me remettre à mon HDR.
— À ton quoi ?
— HDR, habilitation à diriger les recherches.
— Et ça consiste en quoi, cette… chose ?
— C’est un ensemble de publications comprenant une thèse, et tous les travaux réalisés sous forme d’articles, de conférences que tu présentes devant un jury. Ça constitue un gros pavé. J’en ai déjà à peu près dix-sept kilos !
— Et ça sert à quoi ?
— À être intégré à l’école doctorale d’une université. À avoir une chaire…
— Et gagner plein de sous !
— Non ! Les universitaires ne sont pas attirés par l’argent. Ils le méprisent. C’est le couronnement d’une carrière. On devient une sommité, on vous parle avec respect, on vient vous consulter du monde entier. Tout ce dont j’ai besoin pour restaurer mon image.
— Joséphine, tu es épatante !
— Attends, je n’en suis pas là ! J’ai encore deux, trois ans de dur labeur avant de pouvoir me présenter à la soutenance.
Et ça, c’est une autre paire de manches. Il s’agit de défendre son travail devant un jury, des hommes grognons et machistes la plupart du temps. Le dossier est épluché en détail et, à la première faute, ils vous éjectent. Ce jour-là, il est recommandé de porter une jupe qui godaille, des sandales, d’avoir les jambes tressées de poils et le dessous de bras en barbe de poireau.
Comme si elle avait suivi le cours secret de ses pensées, Shirley s’exclama :
— Jo, tu es maso !
— Je sais, j’ai aussi décidé de travailler là-dessus et d’apprendre à me défendre ! J’ai pris plein de bonnes résolutions en parlant aux étoiles !
— La Voie lactée t’a tapé sur le ciboulot ! Et ta vie amoureuse, dans ce tumulte de matière grise, tu la mets où ?
Joséphine s’empourpra.
— Quand j’ai fini de compulser mes grimoires et que j’ai couché Zoé…
— C’est bien ce que je pensais : mince comme du papier à cigarettes !
— Tout le monde ne peut pas s’envoyer en l’air avec un homme en noir !
— Touché !
— Qu’est-ce qu’il devient l’homme en noir ?
— Je n’arrive pas à l’oublier. C’est terrible. J’ai décidé de ne plus le voir, mon cœur ne veut plus, ma tête refuse, mais chaque pore de ma peau hurle au manque. Jo, tu sais quoi ? L’amour ça naît dans le cœur mais ça vit sous la peau. Et lui, il est tapi sous ma peau. En embuscade. Oh, Jo ! Si tu savais comme il me manque…
Parfois, se souvint Shirley, il me pinçait l’intérieur de la cuisse, ça me faisait un bleu, j’aimais cette douleur, j’aimais cette couleur que je gardais comme une trace de lui, une preuve de ces instants où j’aurais pu accepter de mourir parce que je savais que ce qui suivrait ne pourrait être que du fade, du rien du tout, de la respiration artificielle. Je pensais à lui en regardant le bleu, je le caressais, je le chérissais, je ne te dirai pas tout ça, petite Jo…
— Et tu fais quoi pour ne plus y penser ? demanda Joséphine.
— Je serre les dents… Et j’ai monté une association qui lutte contre l’obésité. Je vais dans les écoles et j’apprends aux enfants à se nourrir. On est en train de fabriquer une société d’obèses.
— Aucune de mes deux filles n’est concernée.
— Forcément… tu leur concoctes des bons petits plats équilibrés depuis qu’elles sont bébés. À ce propos, ta fille et mon fils ne se quittent plus.
— Hortense et Gary ? Tu veux dire qu’ils sont amoureux ?
— Je ne sais pas, mais ils se voient beaucoup.
— On les interrogera quand ils viendront à Paris.
— J’ai vu Philippe aussi. L’autre jour, à la Tate. Il était en arrêt devant un tableau rouge et noir de Rothko.
— Seul ? demanda Joséphine, étonnée de sentir son cœur s’emballer.
— Euh… Non. Il était avec une jeune femme blonde. Il me l’a présentée comme une experte en tableaux qui l’aide à acheter des œuvres d’art. Il se constitue une collection. Il a beaucoup de temps libre depuis qu’il s’est éloigné du monde des affaires…
— Elle est comment l’experte ?
— Pas mal.
— Si tu n’étais pas mon amie, tu irais jusqu’à dire qu’elle est même…
— Pas mal du tout. Tu devrais venir à Londres, Jo. Il est séduisant, riche, beau, oisif. Pour le moment, il vit seul avec son fils, c’est une proie parfaite pour les louves affamées.
— Je ne peux pas, tu le sais bien.
— Iris ?
Joséphine se mordit les lèvres sans répondre.
— Tu sais, l’homme en noir… Quand on se retrouvait à l’hôtel, quand il m’attendait dans la chambre au sixième étage, allongé sur le lit… Je ne pouvais pas attendre l’ascenseur. J’avalais les escaliers à toute allure, j’enfonçais la porte, je me jetais contre lui.
— Moi, tu sais, je suis plutôt tortue dans mes transports.
Shirley soupira bruyamment.
— Faudrait peut-être changer, Jo.
— Me transformer en Amazone ? Je tomberais de cheval au premier temps de trot !
— Tu tomberais une fois et puis tu remonterais en selle.
— Tu crois que je n’ai jamais été amoureuse, vraiment amoureuse ?
— Je crois que tu as encore beaucoup de choses à découvrir et c’est tant mieux. La vie n’a pas fini de t’étonner !
Joséphine songea, si je mettais autant de soin à apprendre la vie que j’en mets à travailler sur ma thèse, je serais peut-être plus délurée.
Son regard fit le tour de sa cuisine. On dirait un laboratoire tellement elle est propre et blanche. Je vais aller au marché acheter des guirlandes d’ail et d’oignons, des poivrons verts et rouges, des pommes jaunes, des paniers, des ustensiles en bois, des torchons, des serviettes, coller des photos et des calendriers, inonder les murs de vie. Parler avec Shirley l’apaisait, lui donnait envie d’accrocher des lampions partout. Shirley était plus que sa meilleure amie. C’était celle à qui elle pouvait tout dire sans que ça porte à conséquence ni être prise en otage.