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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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— Viens vite, souffla-t-elle dans l’appareil avant de raccrocher. J’ai besoin de toi.

Le lendemain matin, Joséphine se rendit au commissariat de police de son quartier. Après une longue attente dans un couloir qui sentait le produit de nettoyage à la cerise, elle fut introduite dans un bureau étroit, sans fenêtre, éclairé par un plafonnier jaunâtre qui donnait un air d’aquarium à la pièce.

Elle exposa les faits à l’officier de police. C’était une femme, jeune, les cheveux châtains tirés en arrière, les lèvres minces, le nez aquilin. Elle portait un chemisier bleu pâle, un treillis bleu marine, une petite boucle dorée à l’oreille gauche. La plaque sur son bureau donnait son nom : GALLOIS. Elle lui fit décliner ses nom, prénom, adresse. La raison de sa présence dans les locaux de la police. Elle l’écouta sans qu’un muscle de son visage bouge. S’étonna que Joséphine ait attendu tout ce temps pour déclarer l’agression. Elle avait l’air de trouver cela louche. Proposa à Joséphine de voir un médecin. Joséphine déclina. Elle lui demanda une description de l’individu, si elle avait noté un détail qui pourrait aider l’enquête. Joséphine mentionna les semelles lisses et propres, la voix nasillarde, l’absence de sudation. L’officier de police leva un sourcil, surprise par ce détail, puis continua à taper sa déposition. Elle lui fit préciser si quelqu’un avait une raison de lui en vouloir, s’il y avait eu vol ou viol. Elle parlait d’une voix mécanique, sans aucune émotion. Elle énonçait des faits.

Joséphine eut envie de pleurer.

C’est quoi ce monde où la violence est devenue si banale qu’on ne relève plus la tête de son clavier pour s’émouvoir, partager ? se demanda-t-elle en retrouvant le bruit de la rue et la lumière du jour.

Elle resta immobile à contempler les voitures qui s’alignaient en une longue file impatiente. Un camion bloquait la rue. Le chauffeur prenait tout son temps pour décharger sa cargaison, portant les cartons un à un sans se presser, considérant la rue embouteillée d’un air satisfait. Une femme aux lèvres hurlantes de rouge passa la tête par la vitre de sa voiture et explosa : « C’est quoi ce bordel ? Merde ! Ça va durer longtemps ? » Elle cracha sa cigarette et enfonça le klaxon de ses deux paumes de main.

Joséphine sourit tristement et repartit en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre le concert de protestations.

Hortense enjamba la pile de vêtements posés à même le sol du salon de l’appartement qu’elle partageait avec sa colocataire, une Française anémique et blafarde qui écrasait ses cigarettes au hasard, multipliant les trous partout sans le moindre regret. Jean, string, collant, tee-shirt, col roulé, veste, elle s’était déshabillée sur place et avait tout laissé choir.

Elle s’appelait Agathe, suivait des cours dans la même école qu’Hortense, mais ne montrait pas le même entrain à travailler ou à ranger l’appartement. Elle se levait quand elle entendait le réveil, sinon elle restait au lit et attrapait le cours suivant. La vaisselle s’empilait dans l’évier du coin cuisine, le linge sale de plusieurs jours recouvrait ce qui, autrefois, avait dû ressembler à des canapés, la télé restait allumée en permanence et des cadavres de bouteilles vides jonchaient la table basse en verre au milieu des magazines découpés, des croûtes de pizzas sèches et des vieux mégots de joints brunâtres qui débordaient des cendriers.

— Agathe ! hurla Hortense.

Et comme Agathe demeurait enfouie sous les draps, dans sa chambre, Hortense entama un réquisitoire violent contre le laisser-aller de sa colocataire, le ponctuant de coups de pied dans la porte de sa chambre.

— Ça peut plus durer ! T’es dégueulasse ! Tu fous le bordel dans ta chambre, mais pas dans les parties communes ! Je viens de passer une heure à nettoyer la salle de bains, y a des touffes de cheveux partout, tout est bouché, les tubes de dentifrice coulent, un vieux Tampax traîne dans le lavabo, mais t’as été élevée où ? Tu vis pas seule ici ! Je te préviens, je vais chercher un autre appartement. J’en peux plus !

Le pire, songea Hortense, c’est que je ne peux pas partir. Le bail est à nos deux noms, deux mois de loyer versés à l’avance et puis j’irais où ? Elle le sait pertinemment cette bordélique, bonne à rien qu’à s’affamer pour rentrer dans ses jeans et tortiller du cul devant des vieux qui bavent en regardant danser son arrière-train.

Elle contempla le dessus de la table basse, dégoûtée, alla chercher un sac-poubelle et y enfouit tout ce qui traînait sur et sous la table. Elle se boucha le nez, referma le sac et le balança sur le palier en attendant de le descendre. Ça la ferait peut-être réagir de devoir repêcher son jean parmi les ordures. Même pas sûr, maugréa-t-elle, elle s’en achètera un autre avec l’argent d’un de ses vieux baveux à tête de mafieux qui fument le cigare dans le salon pendant que l’anémique colle ses faux cils dans la salle de bains. Mais où va-t-elle les chercher ? Rien qu’à les voir se pointer dans leur manteau en poil de chameau au col relevé, on a envie de prendre ses jambes à son cou et de se réfugier dans un terrier. Ils me collent l’angoisse tous ces types qui défilent, le soir. Elle va finir dans un bordel au Caire, si ça continue.

— Tu m’entends, pétasse ?

Elle tendit l’oreille. Agathe ne broncha pas.

Elle enfila des gants en caoutchouc, prit une éponge, du Domestos, un produit qui se vantait de tuer tous les germes, d’effacer toutes les taches, entreprit de récurer l’appartement. Gary passait la chercher dans une heure, il était hors de question qu’il mette un pied dans cette porcherie.

Les longs poils emmêlés de la moquette retenaient des morceaux de chips, des Bics, des pinces à cheveux, des vieux Kleenex, des Smarties. L’aspirateur eut un hoquet, mais avala un peigne sans s’étrangler. Hortense eut une moue satisfaite : au moins un truc qui marchait. Quand j’aurai de l’argent, je prendrai un appartement toute seule, marmonna-t-elle en essayant de décoller un vieux chewing-gum pris dans les poils de la moquette. Quand j’aurai de l’argent, j’aurai une femme de ménage, quand j’aurai de l’argent…

Tu n’as pas d’argent, alors ferme-la et nettoie, gronda-t-elle tout bas.

C’est sa mère qui payait l’appartement, l’école, le gaz, l’électricité, la council tax, les fringues, le téléphone et le sandwich de midi dans le parc. En fait, sa mère payait tout. Et rien n’était gratuit à Londres. Deux livres le Tropicana du matin, dix livres le sandwich du déjeuner, mille deux cents livres pour un appartement de deux chambres avec salon. Dans un beau quartier, certes. Notting Hill, Royal Borough of Chelsea & Kensington. Les parents d’Agathe devaient avoir de l’argent ou alors c’était les vieux en poil de chameau qui l’entretenaient. Elle n’arrivait pas à savoir. Elle sentit l’odeur du produit de nettoyage et grimaça. Je vais puer le Domestos. Ce truc-là, ça passe à travers les gants.

Elle se retourna vers la chambre d’Agathe et balança un nouveau coup de pied dans la porte.

— Suis pas ta boniche ! Va falloir que tu te mettes ça dans la tête !

— Too bad ! répondit l’autre. Et trop tard. J’ai été élevée avec des boniches, j’en avais deux à la maison, ça te cloue le bec, pauvresse !

Hortense contempla la porte close, stupéfaite. Pauvresse ! Elle avait osé l’appeler pauvresse !

Mais qu’est-ce qui m’a pris de la choisir, elle, entre toutes les autres ? J’avais de la colle dans les yeux, ce jour-là. C’est à cause de son air. Elle avait l’air d’avoir l’air. Hautaine, sûre d’elle, pressée, ripolinée Prada-Vuitton-Hermès. Elle visait les beaux quartiers et l’appartement vaste. Affichait les moyens et l’assurance d’une fille délurée. Lui avait juste demandé : « T’habites où à Paris ? » pour savoir si elle était fréquentable. Hortense avait répondu « La Muette », l’autre avait laissé tomber : « OK, tu feras l’affaire. » Comme si elle lui faisait l’aumône. Bingo, j’ai ferré le turbot ! avait pensé Hortense. Elle s’était dit qu’en se mettant dans son sillage, elle profiterait de son argent, de ses relations. Le seul truc qu’elle m’a apporté, c’est de pouvoir entrer au Cuckoo Club sans faire la queue. Tu parles d’un avantage ! Quelle gourde j’ai été ! Je me suis laissé bluffer comme une provinciale qui débarque dans la capitale avec deux nattes dans le dos et un tablier à carreaux.

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