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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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— Dis donc, c’est une déclaration d’amour ça.

— Les déclarations d’amour et d’amitié se ressemblent.

— Alors… comment tu te débrouilles dans ton nouvel appartement ?

— J’ai l’impression d’être invitée chez moi. Je m’assieds du bout des fesses sur les canapés, je frappe avant d’entrer dans le salon et je reste dans la cuisine, c’est la pièce où je me sens le mieux.

— Ça ne m’étonne pas de toi !

— J’ai choisi cet appartement pour faire plaisir à Hortense et elle est partie vivre à Londres…

Elle lâcha un gros soupir qui signifiait, c’est toujours comme ça avec Hortense. On dépose son offrande devant une porte close.

— Zoé est comme moi. On se sent étrangères, ici. C’est comme si on avait changé de pays. Les gens sont froids, distants, pincés. Ils portent des costumes croisés et des noms composés. Il n’y a que la concierge qui a l’air vivante. Elle s’appelle Iphigénie, elle change de couleur de cheveux tous les mois, passe du rouge iroquois au bleu glacier, je ne la reconnais jamais, mais son sourire est vrai quand elle m’apporte le courrier.

— Iphigénie ! Elle va mal finir, celle-là ! Immolée par son père ou son mari…

— Elle vit dans la loge avec ses deux enfants, un garçon de cinq ans et une fille de sept ans. Elle sort les poubelles tous les matins à six heures et demie.

— Laisse-moi deviner : elle va devenir ta copine… Je te connais.

Ce n’est pas impossible, se dit Joséphine. Elle chante en faisant le ménage dans les escaliers, danse avec le tuyau de l’aspirateur, fait éclater des bulles géantes de Malabar qui lui recouvrent le visage. La seule fois où Joséphine avait frappé à la porte de la loge, Iphigénie lui avait ouvert, déguisée en cow-boy.

— J’ai essayé de t’appeler samedi et dimanche, ça ne répondait pas.

— J’étais partie à la campagne, dans le Sussex, chez des amis. De toute façon, j’allais t’appeler. Comment va la vie ?

Joséphine murmura ça pourrait aller mieux… puis elle raconta tout en détail. Shirley lâcha plusieurs « oh ! shit ! Joooséphiiine ! » pour marquer sa stupeur, son effroi, demanda des détails, réfléchit, puis décida de prendre les problèmes un par un.

— Commençons par le mystérieux tueur. Luca a raison, tu dois aller parler aux flics. C’est vrai qu’il peut recommencer ! Imagine qu’il tue une femme sous tes fenêtres…

Joséphine opina.

— Essaie de te souvenir de tout quand tu feras ta déposition. Parfois, c’est un détail qui les met sur la piste.

— Il avait des semelles lisses.

— Ses semelles de chaussures ? Tu les as vues ?

— Oui. Des semelles lisses et propres comme si les chaussures sortaient de la boîte. Des belles chaussures, tu sais, genre Weston ou Church.

— Ah…, fit Shirley. Ce n’est pas un voyou de banlieue s’il roule en Church. Et puis, c’est pas bon pour l’enquête.

— Pourquoi ?

— Parce qu’on n’apprend rien de semelles lisses. Ni le poids ni la taille de la personne. Ni ses derniers trajets. Alors qu’une bonne semelle usée livre des renseignements précieux. Tu as une idée de son âge ?

— Non. Il était vigoureux, ça, c’est sûr. Ah si ! Il avait une voix nasillarde quand il débitait ses obscénités. Une voix qui partait du nez. Je me souviens très bien. Il parlait comme ça…

Elle se mit à nasiller en répétant les propos de l’homme.

— Et puis il sentait bon. Je veux dire, il ne sentait pas la sueur ou les pieds.

— Ce qui indique qu’il a fait ça de sang-froid, sans paniquer. Il a préparé son acte, l’a pensé. L’a mis en scène. Il doit éprouver un sentiment de revanche, de vengeance. Il répare un tort qui lui a été fait. J’ai appris ça quand j’étais dans le renseignement. Tu dis donc qu’il n’y a pas eu de décharge d’humeur aqueuse ?

Le terme, s’il étonna Joséphine, ne la surprit pas. Le passé de Shirley, sa connaissance d’un univers de violence revenait dans ces simples mots « décharge d’humeur aqueuse ». Shirley, pour cacher le secret de sa naissance, avait été, un temps, engagée dans les services secrets de Sa Gracieuse Majesté. Elle avait suivi une formation de garde du corps, avait appris à se battre, à se défendre, à lire sur les visages les moindres intentions, les moindres pulsions. Elle avait fréquenté des hommes prêts à tout, déjoué des complots, appris à pénétrer des esprits criminels. Joséphine admirait son sang-froid. Chacun de nous peut basculer dans le crime, l’étonnant, ce n’est pas que ça arrive, c’est plutôt que ça n’arrive pas plus souvent, avait-elle l’habitude de répondre quand Joséphine l’interrogeait.

— Ça ne peut donc pas être Antoine, conclut Jo.

— Tu y as pensé ?

— Après… après avoir reçu la carte postale. Je n’ai pas beaucoup dormi et je me suis dit que c’était peut-être lui… J’ai honte, mais oui…

— Antoine transpirait abondamment si j’ai bonne mémoire, n’est-ce pas ?

— Oui. Il ruisselait de peur à l’approche de l’épreuve. Il avait l’air d’être passé sous un jet.

— Donc ce n’est pas lui. À moins qu’il ait changé… Mais tu y as pensé, tout de même.

— Oh ! j’ai honte…

— Je te comprends, sa réapparition, en effet, est bizarre. Soit il a écrit cette carte et a demandé qu’on la poste après sa mort, soit il est vivant et rôde près de chez toi. Connaissant ton mari et son sens de la mise en scène, on peut tout imaginer. Il se racontait tellement d’histoires. Il se voulait tellement grand, tellement important ! Il a peut-être voulu prolonger sa mort comme ces acteurs cabots qui mettent des heures à mourir sur scène, rallongeant leur tirade pour voler la vedette aux autres.

— Tu es méchante, Shirley.

— Pour les gens comme lui c’est vexant de mourir, d’une seconde à l’autre tu trépasses, on t’oublie, on te met dans un trou et tu n’es plus personne.

Elle était lancée et Joséphine ne pouvait plus l’arrêter.

— En envoyant cette carte, Antoine se paie une tranche de vie supplémentaire, il vous empêche de l’oublier et on parle de lui.

— C’est sûr que ça m’a fait un choc… mais c’est cruel pour Zoé. Elle y croit dur comme fer, elle.

— Il s’en fiche pas mal ! Il est trop égoïste. Je n’ai jamais eu beaucoup d’estime pour ton mari.

— Arrête ! Il est mort !

— J’espère bien. Manquerait plus qu’il vienne faire le planton devant votre porte !

Joséphine entendit le bruit d’une bouilloire qui sifflait. Shirley dut couper le gaz car le sifflement mourut dans un soupir aigu. Tea time. Joséphine imagina Shirley, dans sa cuisine, le combiné coincé sur l’épaule, versant l’eau presque bouillante sur les feuilles odorantes. Elle possédait un assortiment de thés enfermés dans des boîtes en métal coloré qui, lorsqu’on en soulevait le couvercle, délivraient des odeurs enivrantes. Thé vert, thé rouge, thé noir, thé blanc, Prince Igor, Tsar Alexandre, Marco Polo. Trois minutes et demie d’infusion, puis Shirley enlevait les feuilles de la théière. Elle surveillait le temps de pause avec minutie.

— Quant à l’indifférence de Luca, que veux-tu que je te dise ? poursuivit Shirley passant d’un sujet à l’autre sans se laisser distraire. Il est comme ça depuis le début et tu l’entretiens dans cette distance affectueuse. Tu l’as posé sur un piédestal, tu lui balances myrrhe et encens et te prosternes à ses pieds. Tu as toujours fait ça avec les hommes, tu t’excuses de respirer, tu les remercies de baisser les yeux sur toi.

— Je crois que j’aime pas qu’on m’aime…

— … et pourtant ? Allez, Jo, allez…

— … et pourtant j’ai l’impression d’être en permanence la gueule grande ouverte, affamée d’amour.

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