La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Et pourquoi pas ? Je ne ferais pas un beau cadavre, peut-être ? Je n’ai pas la tête de l’emploi ?
— Vendredi soir, en rentrant de notre rendez-vous manqué, j’ai été poignardée en plein cœur. Là !
Elle se frappa la poitrine pour accentuer le tragique de sa phrase et se trouva ridicule. Elle n’était pas crédible en victime de fait divers. Il pense que je fais mon intéressante pour rivaliser avec son frère.
— Ça ne tient pas debout, votre histoire ! Si vous aviez été poignardée, vous seriez morte…
— J’ai été sauvée par une chaussure. La chaussure d’Antoine…
Elle lui expliqua calmement ce qui s’était passé. Il l’écouta en suivant un vol de pigeons.
— Vous l’avez dit à la police ?
— Non. Je ne voulais pas que Zoé l’apprenne.
Il la regarda, dubitatif.
— Enfin, Joséphine ! Si vous avez été agressée, vous devez aller trouver la police !
— Comment ça « si » ? J’ai été agressée.
— Imaginez que cet homme s’en prenne à quelqu’un d’autre, vous serez responsable ! Vous aurez une mort sur la conscience.
Non seulement il ne la prenait pas dans ses bras pour la rassurer, non seulement il ne lui disait pas je suis là, je vais vous protéger, mais il la culpabilisait et pensait à la prochaine victime. Elle lui lança un regard désarmé, mais que fallait-il pour l’émouvoir, cet homme-là ?
— Vous ne me croyez pas ?
— Mais si… Je vous crois. Je vous conseille simplement d’aller déposer plainte contre X.
— Vous avez l’air bien renseigné !
— Avec mon frère, j’ai l’habitude des commissariats. Je connais presque tous ceux de Paris.
Elle le dévisagea, stupéfaite. Il était revenu à son histoire à lui. Il avait effectué un petit détour pour l’écouter puis avait refermé la boucle sur son propre malheur. C’est lui, mon amoureux, mon homme magnifique ? L’homme qui écrit un livre sur les larmes, cite Jules Michelet : « larmes précieuses, elles ont coulé en limpides légendes, en merveilleux poèmes, et s’amoncelant vers le ciel, se sont cristallisées en gigantesques cathédrales qui montent vers le Seigneur ». Un cœur sec, oui. Un raisin de Corinthe. Il lui passa le bras sur l’épaule, l’attira vers lui et, d’une voix douce et lasse, lui murmura :
— Joséphine, je ne peux pas gérer les problèmes de tout le monde. Restons légers, voulez-vous ? Je suis bien avec vous. Vous êtes mon seul espace de gaieté, de rire, de tendresse. Ne le saccageons pas. S’il vous plaît…
Joséphine opina d’un hochement de tête résigné.
Ils poursuivirent leur promenade autour du lac, croisant d’autres joggers, d’autres chiens nageurs, des enfants à bicyclette, des pères qui les suivaient, le dos en équerre pour les maintenir en selle, un géant noir au torse majestueux et trempé de sueur qui courait à moitié nu. Elle songea à lui demander : « Et de quoi vouliez-vous me parler l’autre soir quand on avait rendez-vous à la brasserie ? Ça avait l’air important », mais renonça.
La main de Luca, sur son épaule, la caressait avec, lui semblait-il, l’envie de s’échapper.
Ce jour-là, un petit morceau de son cœur se détacha de Luca.
Le soir, Joséphine alla se réfugier sur son balcon.
Quand elle s’était mise en quête d’un nouvel appartement, sa première question à l’agent immobilier, avant de connaître le prix, l’ensoleillement, l’étage, le quartier, la station de métro, l’état du toit et des gouttières, était toujours : « Y a-t-il un balcon ? un vrai balcon où je peux m’asseoir, allonger mes jambes et regarder les étoiles. »
Son nouvel appartement possédait un balcon. Un grand et beau balcon, avec une balustrade noire, ventrue, cossue, qui dessinait des motifs en fer forgé enchaînés comme les lettres d’une maîtresse d’école au tableau.
Joséphine voulait un balcon pour parler aux étoiles.
Parler à son père, Lucien Plissonnier, mort un 13 juillet alors qu’elle avait dix ans, que les pétards éclataient que les gens dansaient sur des estrades de bal, que les feux d’artifice éclaboussaient le ciel et faisaient hurler les chiens à la mort. Sa mère s’était remariée avec Marcel Grobz qui s’était révélé un beau-père bon, généreux, mais ne savait pas très bien comment se placer entre sa femme revêche et les deux fillettes. Alors il ne se plaçait pas. Il les aimait de loin comme un touriste qui a son billet de retour dans la poche.
C’est une habitude qu’elle avait prise quand elle avait du vague à l’âme. Elle attendait qu’il fasse nuit, s’enveloppait dans une couette, s’installait sur le balcon et parlait aux étoiles.
Tout ce qu’ils ne s’étaient pas dit de son vivant, ils se le disaient maintenant en passant par la Voie lactée. Bien sûr, reconnaissait Joséphine, ce n’est pas très rationnel, bien sûr on pourrait dire que je suis folle, m’enfermer, me poser des pinces sur la tête et envoyer de l’électricité, mais je m’en fiche. Je sais qu’il est là, qu’il m’écoute et d’ailleurs, il me fait des signes. On se met d’accord sur une étoile, la toute petite au bout de la Grande Ourse, et il la fait briller plus fort. Ou il l’éteint. Ça ne marche pas à chaque fois, ce serait trop facile. Il lui arrive de ne pas me donner de réponse. Mais, quand je suis naufragée, il me lance une bouée. Parfois aussi, il fait clignoter une ampoule dans la salle de bains, un phare de vélo dans la rue ou un réverbère. Il aime les luminaires.
Elle suivait toujours le même rituel. Elle se posait dans un coin du balcon, pliait les jambes, posait ses coudes sur les genoux, levait la tête vers le ciel. D’abord, elle repérait la Grande Ourse, puis la petite étoile au bout et se mettait à parler. Chaque fois qu’elle prononçait ce tout petit mot « papa », les yeux lui piquaient et quand elle disait : « Papa ! Mon petit papa chéri », à tous les coups, elle pleurait.
Ce soir-là, elle s’installa sur le balcon, scruta le ciel, repéra la Grande Ourse, lui envoya un baiser, chuchota papa, papa… j’ai du chagrin, un gros chagrin qui m’empêche de respirer. D’abord l’agression dans le parc, ensuite la carte postale d’Antoine et puis tout à l’heure, la réaction de Luca, sa froideur, son indifférence polie. Comment fait-on avec les sentiments qui débordent ? Si on les exprime mal, on fait tout à l’envers. Quand on a des fleurs à offrir, on ne les donne pas la tête en bas, les tiges en l’air, sinon l’autre ne voit que les épines et se pique. Moi, je fais ça avec les sentiments, je les offre à l’envers.
Elle fixait la petite étoile. Il lui semblait qu’elle s’allumait, s’éteignait, s’allumait encore comme pour dire vas-y, ma chérie, je t’écoute, parle.
Papa, ma vie est devenue un tourbillon. Et je me noie.
Tu te souviens quand, petite, j’ai failli me noyer, que tu me regardais sur le rivage sans pouvoir rien faire parce que la mer était déchaînée et que tu ne savais pas nager… Tu te souviens ?
La mer était calme quand on est parties, maman, Iris et moi. Maman nageait en tête de son crawl puissant, Iris suivait et moi, plus loin derrière, j’essayais de ne pas me faire semer. Je devais avoir sept ans. Et puis, d’un seul coup, le vent s’est levé, des vagues de plus en plus fortes ont déferlé, les courants nous ont entraînées, on dérivait et tu n’étais plus qu’un tout petit point sur la plage qui agitait les bras et s’affolait. On allait mourir. C’est alors que maman a choisi de sauver Iris. Elle ne pouvait pas nous sauver toutes les deux, peut-être, mais elle a choisi Iris. Elle l’a calée sous son bras, l’a remorquée jusqu’à la plage, me laissant seule, buvant des bols et des bols d’eau salée, me cognant aux vagues, rebondissant comme un galet. Quand j’ai compris qu’elle m’avait abandonnée, j’ai essayé de nager jusqu’à elle, de l’agripper, elle s’est retournée en criant laisse-moi, laisse-moi et elle m’a rejetée. D’un coup d’épaule. Je ne sais plus comment j’ai fait pour reprendre pied, pour me poser sur le rivage, je ne sais plus, j’ai eu l’impression qu’une main m’empoignait, me prenait par les cheveux et me ramenait à terre.