La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle avait des cheveux blonds très fins, la peau pâle, un rouge à lèvres foncé qui laissait des marques sur son verre. Ça faisait un feston de baisers rouge sang. Elle avalait les bières. Enchaînait les cigarettes. Dans le journal, il avait lu un article qui s’alarmait du nombre de femmes enceintes qui fumaient pour avoir un bébé tout petit qui ne leur fasse pas mal à la naissance. Il avait regardé son ventre : creux, très creux. Elle n’était pas enceinte.
Puis il avait chuchoté :
— Fancy a shag ?
— Sure. My place or your place ?
Il préférait aller chez elle. Chez lui, il y avait Alexandre et Annie, la nounou.
En ce moment, je passe mon temps à me réveiller dans des chambres que je ne connais pas avec des corps inconnus. J’ai l’impression d’être un pilote de ligne qui change d’hôtel et de partenaire tous les soirs. En étant plus sévère, on pourrait dire aussi que je suis retombé en pleine puberté. Bientôt je vais regarder Bob l’Éponge avec Alexandre, on apprendra par cœur les dialogues de Carlo le Calamar.
Il eut envie de rentrer chez lui pour voir dormir son fils. Alexandre était en train de changer, de s’affirmer. Il s’était mis très vite au système anglais. Buvait du lait, mangeait des muffins, avait appris à traverser sans se faire écraser, prenait le métro ou le bus tout seul. Il allait au lycée français, mais était devenu un vrai petit Britannique. En quelques mois. Philippe avait dû imposer l’usage du français à la maison pour qu’Alexandre n’oublie pas sa langue maternelle. Il avait engagé une nounou française. Annie était bretonne. De Brest. Trapue, la cinquantaine. Alexandre semblait bien s’entendre avec elle. Son fils l’accompagnait dans les musées, posait des questions quand il ne comprenait pas, demandait quand est-ce qu’on sait avant tout le monde si ça va être beau ou laid ? Parce que Picasso, quand il a commencé à tout peindre de travers, plein de gens ont trouvé ça laid. Maintenant on trouve ça beau… Alors ? Parfois, ses questions étaient plus philosophiques : faut-il aimer pour vivre ou vivre pour aimer ? Ou ornithologiques : les pingouins, papa, ils attrapent le sida ou pas ?
Le seul sujet qu’il n’abordait jamais était sa mère. Quand ils allaient la voir dans sa chambre à la clinique, il restait assis sur une chaise, les mains posées sur les genoux, les yeux dans le vague. Une seule fois, Philippe les avait laissés seuls, pensant que sa présence les empêchait de se parler.
Dans la voiture, au retour, Alexandre l’avait averti : « Plus jamais, tu me laisses seul avec maman, papa. Elle me fait peur. Vraiment peur. Elle est là, mais elle est pas là, ses yeux sont vides. » Puis sur un ton savant de médecin, tout en bouclant sa ceinture, il avait ajouté : « Elle a beaucoup maigri, tu ne trouves pas ? »
Il avait tout son temps pour s’occuper de son fils et il ne s’en privait pas. Il avait gardé la présidence de son cabinet d’avocats à Paris, mais sa fonction se limitait à un rôle de surveillance. Il encaissait les dividendes, qui n’étaient pas négligeables, loin de là, mais n’était plus soumis à aucune des obligations qui le forçaient, il y a un an encore, à faire de la présence quotidienne et harassante. Il lui arrivait de travailler sur des dossiers difficiles quand on lui demandait son avis. Il trouvait parfois des clients, un travail de rabatteur qui ne lui déplaisait pas, il suivait le début des dossiers. Après, il passait la main. Un jour, il retrouverait l’envie de se battre, de travailler.
Pour le moment, il n’avait pas de désir particulier. C’était comme une gueule de bois qui ne passait pas. La rupture avec Iris avait été à la fois violente et progressive. Il s’était détaché d’elle peu à peu, avait dérivé, apprivoisant l’idée de ne plus vivre avec elle, et lorsque avait eu lieu la confrontation entre Iris et Gabor Minar au Waldorf Astoria, à New York, cela avait été comme un sparadrap qu’on arrache d’un coup. Douloureux, mais satisfaisant. Il avait vu sa femme se jeter dans les bras d’un autre, sous ses yeux, comme s’il n’existait pas. Cela lui avait fait mal. Et, en même temps, il s’était senti libéré. Un autre sentiment, un mélange de mépris et de pitié, avait remplacé l’amour qu’il avait éprouvé pour Iris pendant de longues années. J’ai aimé une image, une très belle image, mais j’étais moi aussi une illustration. L’illustration de la réussite. Un homme plein d’assurance, de morgue, de certitudes. Un homme fier d’aller vite, fier de réussir. Un homme qui reposait sur du vide.
Sous le sparadrap, un autre homme avait poussé, débarrassé des apparences, des faux-semblants, des mondanités. Un homme qu’il apprenait à connaître, qui le déconcertait parfois. Quel avait été le rôle de Joséphine dans l’émergence de cet homme-là ? Il s’interrogeait. Elle avait joué un rôle, il en était sûr. À sa manière à elle, discrète et effacée. Joséphine est comme une brume bienfaisante qui vous enveloppe et vous donne envie de déplier vos poumons. Il se souvenait de leur premier baiser volé dans son bureau à Paris. Il lui avait pris le poignet, l’avait attirée vers lui et…
Il avait choisi de s’installer à Londres. Quitter ses habitudes parisiennes pour faire le point dans une ville étrangère. Il y avait des amis, ou plutôt des relations, appartenait à un club. Ses parents habitaient près de lui. Paris n’était qu’à trois heures. Il y allait souvent. Il emmenait Alexandre voir Iris. Il n’appelait jamais Joséphine. Ce n’était pas encore le moment. C’est une drôle de période que je traverse. Je suis en attente. Au point mort. Je ne sais plus rien. Je dois tout réapprendre.
Il dégagea un bras et se redressa. Chercha sa montre qu’il avait posée sur la moquette. Sept heures et demie. Il fallait qu’il rentre.
Comment s’appelle-t-elle déjà ? Debbie, Dottie, Dolly, Daisy ?
Il enfila son caleçon, sa chemise, se préparait à mettre son pantalon lorsque la fille se retourna, cligna des yeux, leva le bras pour se protéger de la lumière.
— Il est quelle heure ?
— Six heures.
— Mais c’est le milieu de la nuit !
Il pouvait sentir les relents de bière dans son haleine et s’écarta.
— Il faut que je rentre, j’ai… euh… j’ai un enfant qui m’attend et…
— Et une femme ?
— Euh… oui.
Elle se retourna d’un coup et serra son oreiller dans ses bras.
— Debbie…
— Dottie.
— Dottie… Ne sois pas triste.
— Je ne suis pas triste.
— Si. Je lis sur ton dos que tu es triste.
— Même pas…
— Il faut vraiment que je rentre.
— Est-ce que tu traites toutes les femmes de la même façon, Eddy ?
— Philippe.
— Est-ce que tu les achètes avec cinq bières, les baises et puis au revoir et même pas merci !
— On va dire qu’en ce moment, je ne suis pas très élégant, tu as raison. Mais je ne veux surtout pas te faire de peine.
— C’est raté.
— Debbie, tu sais…
— Dottie !
— On était d’accord tous les deux, je ne t’ai pas violée.
— N’empêche. On part pas comme un voleur après avoir pris son pied. C’est désobligeant pour celle qui reste.
— Je dois vraiment partir.
— Comment veux-tu que j’aie une belle image de moi après ça ? Hein ? Ça va me foutre le cafard pour toute la journée ! Et, avec un peu de chance, je vais être triste demain aussi !
Elle lui tournait toujours le dos et parlait en mordant son oreiller.
— Je peux faire quelque chose pour toi ? Tu as besoin d’argent, de conseils, d’une oreille attentive ?