La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Gary vivait dans un grand appartement, sur Green Park, juste derrière Buckingham Palace, mais il avait été clair : il ne voulait pas le partager. « Cent cinquante mètres carrés, rien que pour toi, c’est injuste », rageait Hortense. – Peut-être, mais c’est comme ça. J’ai besoin de silence, d’espace, besoin de lire, d’écouter ma musique, de penser, de marcher en long, en large et en paix, je ne veux pas que tu me houspilles et, que tu le veuilles ou non, Hortense, tu prends de la place. – Mais je me ferai toute petite, je resterai dans ma chambre ! – Non, avait conclu Gary. N’insiste pas ou tu vas ressembler à ces filles que je déteste, qui geignent et qui harcèlent. »
Hortense s’était arrêtée net. Il était hors de question qu’elle ressemblât à qui que ce soit, elle était unique et travaillait dur pour le rester. Il était hors de question aussi qu’elle perde l’amitié de Gary. Ce garçon était sûrement le célibataire de son âge le plus convoité de Londres. Du sang royal coulait dans ses veines, personne n’était censé le savoir, mais elle, elle le savait. Elle avait entendu sa mère parler avec Shirley. Et patati et patata, to make a long story short, Gary était le petit-fils de la reine. Sa mamie habitait Buckingham. Il y entrait les mains dans les poches et ne s’y perdait jamais. Il recevait des invitations pour des soirées, des ouvertures de boîtes, des expositions, des brunches, des lunches, des dîners. Les cartons s’entassaient sur la table de l’entrée, il les brassait, distrait. Il portait toujours le même col roulé noir, la même veste informe, le même pantalon qui godaillait sur des pompes infâmes. Il se moquait de son look. Il se moquait de ses cheveux noirs, de ses grands yeux verts, de tous les détails qu’elle soulignait pour le mettre en valeur. Il détestait sortir pour se montrer. Elle devait le supplier pour qu’il accepte et l’emmène avec lui.
— C’est pour mes relations, Gary, on n’est personne sans relations et toi, tu connais tout le monde à Londres.
— Erreur, grossière erreur ! Ma mère connaît tout le monde, pas moi. Moi, je dois faire mes preuves et vois-tu, j’ai aucune envie de faire mes preuves. J’ai dix-neuf ans, je suis ce que je suis, j’essaie de m’améliorer, c’est du boulot. Je vis comme je l’entends et j’aime ça. Et c’est pas toi qui vas me faire changer, sorry !
— Mais tu n’as qu’à apparaître et les preuves sont faites, trépignait Hortense, énervée par le manque de frivolité de Gary. Ça te coûte rien et ça peut me rapporter gros ! Ne sois pas égoïste. Pense à moi !
— No way.
Il n’en démordait pas. Elle avait beau le tancer, le relancer, il l’ignorait et remettait ses écouteurs sur les oreilles. Il voulait être musicien, poète ou philosophe. Prenait des cours de piano, de philo, de théâtre, de littérature. Regardait des vieux films en mangeant des chips écologiques, écrivait ses pensées sur des cahiers quadrillés et s’entraînait à imiter la démarche saccadée des écureuils dans Hyde Park. Il lui arrivait parfois de bondir dans le grand salon, les bras en crochets et les dents en avant.
— Gary ! T’es ridicule !
— Je suis un écureuil magnifique ! Le roi des écureuils au pelage étincelant !
Il imitait l’écureuil, récitait des tirades d’Oscar Wilde ou de Chateaubriand, des dialogues de Scarface ou des Enfants du paradis. « Si les riches souhaitaient tous être aimés, que resterait-il aux pauvres ? » Il se renversait dans un fauteuil qui avait appartenu à George V et méditait la beauté de la phrase en se tenant le menton.
Il était, elle devait le reconnaître, charmant, brillant, original.
Il refusait la société de consommation. Tolérait le portable, mais ignorait les gadgets à la mode. Quand il s’achetait des vêtements, il les prenait à la pièce. Même si les chemises étaient en promotion, deux pour le prix d’une.
— Mais prends la deuxième, c’est gratos ! insistait Hortense.
— Je n’ai qu’un torse, Hortense !
En plus, rumina-t-elle en reniflant ses gants, il est beau. Grand, beau, riche, royal, le tout dans cent cinquante mètres carrés sur Green Park. Aucun effort à faire. C’est injuste.
Elle passa l’aspirateur sur les accoudoirs d’un vieux fauteuil club en cuir et songea, bien sûr, il y en a d’autres qui me courent après, mais ils sont moches. Ou petits. Je déteste les hommes petits. C’est la race la plus méchante, la plus aigrie, la plus rancunière qui existe. Un homme petit est un homme méchant. Il ne pardonne pas au monde sa petite taille. Gary peut être flegmatique, insouciant : il est magnifique. Et il n’a pas à se soucier de la triste réalité. Il en est dispensé. C’est ce que j’aime dans l’argent, d’ailleurs : il vous dispense de la réalité.
Quand j’aurai de l’argent, je serai dispensée de réalité.
Elle se pencha par-dessus l’aspirateur et n’en crut pas ses yeux. Il y avait des bêtes dans les poils de la moquette. Une colonie grouillante de cafards. Elle écarta les poils, plaqua le tuyau de l’aspirateur sur les insectes et imagina leur mort horrible. Bien fait ! Et après, je foutrai le feu au sac pour être sûre qu’ils sont crevés. Elle les imagina crépitant dans les flammes, leurs pattes tordues, leur carapace fondue, leurs poumons asphyxiés. Cette pensée lui arracha un sourire et elle poursuivit son nettoyage avec délectation. J’aspirerais bien Agathe avec les cafards. Ou je l’étranglerais lentement avec les collants qu’elle laisse traîner. Elle suffoquerait, sa langue sortirait, grotesque et démesurée, elle deviendrait violette, elle se tordrait, elle supplierait…
— Ma chère Hortense, lui avait dit Gary un jour qu’ils descendaient Oxford Street, tu devrais aller te faire psychanalyser, tu es un monstre.
— Parce que je dis ce que je pense ?
— Parce que tu oses penser ce que tu penses !
— Hors de question, je perdrais ma créativité. Je ne veux pas devenir normale, je veux être une névrosée géniale comme Mademoiselle Chanel ! Tu crois qu’elle s’est fait psychanalyser, elle !
— Je n’en sais rien, mais je vais me renseigner.
— J’ai des défauts, je les connais, je les comprends et je me pardonne. Un point, c’est tout. Quand tu ne triches pas avec toi-même, tu as des réponses à tout. Ce sont les gens qui se racontent des histoires qui vont s’allonger chez les psy, moi, je m’assume. Je m’aime. Je trouve que je suis une fille formidable, belle, intelligente, douée. Pas la peine de faire des efforts pour plaire aux autres.
— C’est bien ce que je disais : tu es un monstre.
— Je peux te dire un truc, Gary, j’ai tellement vu ma mère se faire entuber que je me suis juré d’entuber le monde entier avant qu’on ne touche à un seul de mes cheveux.
— Ta mère est une sainte qui ne mérite pas d’avoir une fille comme toi.
— Une sainte qui m’a fait prendre en horreur la bonté et la charité ! Elle m’a servi de psy à l’envers : elle m’a confortée dans toutes mes névroses. Je l’en remercie d’ailleurs, ce n’est qu’en s’affirmant différente, résolument différente et débarrassée de tous les bons sentiments, qu’on réussit.