Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Malgré toutes ces précautions, Anna apprend que les « boïars » ont l’intention de restreindre son pouvoir. Elle n’en accepte pas moins les « conditions » et prend le chemin de la Russie, accompagnée du prince Vassili Dolgorouki. L’impératrice arrive le 10 février aux environs de Moscou, où elle doit attendre de faire son entrée solennelle, prévue pour le 15. Cependant, dès le 1er février, un messager de Mitau a informé les hauts-conseillers que l’impératrice avait accepté les « conditions ». Le lendemain, le Sénat, les généraux et les plus hauts grades civils sont convoqués, afin de prendre connaissance des « conditions » et du nouveau système de gouvernement. Plus de cinq cents personnes sont ainsi réunies. À la lecture des « conditions », tous « tressaillent » mais, note Théophane Prokopovitch qui assiste à l’assemblée, tous signent. Les hauts-conseillers ne se contentent pas de l’accord des plus hauts grades. Westphalen, ambassadeur du Danemark et témoin de l’événement, informe son gouvernement que les portes du Haut-Conseil Secret restent ouvertes une semaine entière à tous ceux qui désirent se prononcer pour ou contre le changement de système de gouvernement. Les militaires et les civils ayant au moins rang de colonel, en d’autres termes les six premières classes de la « Table des Rangs », ont le droit de donner leur point de vue. Les dignitaires de l’Église peuvent aussi faire part de leur opinion.
L’historien anglais John Le Donne, qui étudie le système de gouvernement en Russie au temps de l’absolutisme, recense, au plus haut échelon de l’élite dirigeante, un groupe de quinze-vingt personnes. Vient ensuite un groupe de civils et de militaires des trois premières classes, représentant quelque deux cents à deux cent cinquante personnes. En y ajoutant les gros propriétaires terriens, possesseurs d’au moins cent « âmes », Le Donne obtient une classe dirigeante au sens large du terme, comptant environ huit mille cinq cents personnes, soit 16 % des cinquante-quatre mille nobles (hommes)1.
Ces calculs sont intéressants lorsqu’on se penche sur les circonstances du « putsch » de 1730. Le hasard y a aussi sa part, en particulier la présence à Moscou d’un grand nombre de nobles de province, venus assister au mariage de Pierre II et restés pour son enterrement. La décision des hauts-conseillers de limiter l’absolutisme soulève une opposition massive. La noblesse, que l’on a commencé, sous Pierre le Grand, à baptiser chliakhetstvo, se prononce contre. Nous avons vu que le mot chliakhetstvo venait de szlachta, terme désignant la noblesse polonaise. Ce mot est apporté en Russie par des Petits-Russiens qui, peu de temps auparavant, étaient citoyens de la Rzeczpospolita et qui font rapidement carrière à la Cour du tsar.
Dans cette monarchie et république oligarchique qu’est la Pologne, le pouvoir du roi (élu) a été fortement réduit en faveur de la noblesse. Les historiens, cependant, ne décèlent pas, parmi la noblesse russe, à l’époque où le mot chliakhetstvo fait son apparition, de volonté de suivre l’exemple de la szlachta polonaise. À une exception près. En Pologne, la différence entre les magnats et la noblesse du rang est très perceptible et prend souvent le caractère d’une hostilité marquée. De façon similaire, le chliakhetstvo russe voue de l’inimitié à l’aristocratie de souche et redoute que le pouvoir passe aux mains des « boïars ».
Le plan des hauts-conseillers rencontre donc l’opposition du chliakhetstvo. Moscou est en ébullition ; les débats suscités par la situation et les innombrables appréciations qui en sont données, évoquent les troubles qui avaient éclaté dans la capitale au temps d’Alexis Mikhaïlovitch, et les disputes autour de la réforme entreprise par Nikone. Cette fois, cependant, les discussions sont de nature politique. Théophane Prokopovitch rapporte dans ses Mémoires que les hauts-conseillers sont littéralement voués aux gémonies : « Tous maudissaient leur incroyable outrecuidance, leurs appétits insatiables, leur soif de pouvoir. » Une lettre anonyme, circulant dans le milieu du chliakhetstvo, proclame : « On entend parler ici de ce qui se fait – ou l’a déjà été – pour que nous ayons une république… Que Dieu nous préserve, au lieu d’avoir un autocrate, de tomber au pouvoir de dix familles puissantes, car cela serait la perte du chliakhetstvo et nous serions contraints, pire qu’avant, de multiplier les courbettes et de rechercher les faveurs de tous… »
Les historiens notent que le prince Dmitri Golitsyne, idéologue en chef de la limitation de la monarchie, a mis au point un projet de nouveau système de gouvernement. Mais le chliakhetstvo n’en a pas été informé (il n’est connu que par les dépêches d’ambassadeurs étrangers) ; il ignore donc que Golitsyne ne l’a pas oublié dans ses plans. Le prince Golitsyne propose de ne laisser à l’impératrice qu’un pouvoir sur la Cour pour l’entretien de laquelle le Trésor versera annuellement une certaine somme. Le pouvoir politique passe intégralement aux mains du Haut-Conseil Secret, formé de dix-douze représentants de la haute aristocratie. Le Conseil est chargé des problèmes de guerre et de paix, il nomme les chefs d’armée et le grand argentier qui n’a à répondre que devant lui. En plus du Haut-Conseil, on prévoit d’instaurer : un Sénat de trente-six membres, censé étudier préalablement les dossiers présentés au Conseil ; une Chambre de la Noblesse, composée de deux cents élus, afin de défendre les droits du chliakhetstvo ; une Chambre des Délégués des Villes (deux pour chaque cité), pour s’occuper du commerce et veiller aux intérêts du peuple (il n’est bien sûr pas question des paysans). Le projet du prince Golitsyne instaure donc un pouvoir oligarchique des « plus hautes lignées », les deux Chambres ne jouissant d’aucun véritable pouvoir : elles ont simplement vocation à défendre les droits de leur corporation.
Des discussions politiques ont lieu dans d’innombrables cercles, réunissant le chliakhetstvo ; de nombreux projets (au moins douze) sont élaborés, portant les signatures de leurs auteurs et de ceux qui les soutiennent. On compte parfois jusqu’à onze mille cent signataires. Les projets mettent en évidence les deux grandes revendications de la nouvelle noblesse : l’une est politique (refus de l’oligarchie, élargissement des droits de tout le chliakhetstvo), l’autre sociale (réduction du temps de service obligatoire, instauration de privilèges pour les hommes de service et les propriétaires terriens). Les ambassadeurs étrangers rapportent que l’on débat, à Moscou, de la Constitution et du Parlement anglais, des libertés que tous réclament, les seules divergences portant sur les limites du pouvoir monarchique.
Un seul des projets proposés présente un ensemble de vues très élaborées sur la forme que doit prendre le gouvernement en Russie. Il est dû au prince Vassili Tatichtchev (1686-1750), très actif sous le règne de Pierre Ier le Grand, auteur de la première histoire russe. L’intérêt de son projet vient de ce qu’il se fonde sur une analyse du passé de la Russie, tout en prenant en compte les acquis de la pensée politique européenne et en citant les travaux de Hugo Grotius et de Samuel Pufendorf, théoriciens du « droit naturel », traduits en russe sur l’injonction de Pierre Ier.