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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Sous le règne de Catherine Ire, le pouvoir reste un temps aux mains de Menchikov qui, durant le peu de loisirs que lui laisse sa lutte pour augmenter et renforcer son influence, ne prend qu’une mesure importante : il restaure la dignité d’hetman en Ukraine. Kostomarov note que le « Collège de Petite-Russie », qui gère les affaires ukrainiennes depuis Pétersbourg, suscite « la haine sur les terres des Petits-Russiens ». Soucieux de s’assurer la reconnaissance et les bonnes grâces des Ukrainiens, le prince sérénissime supprime cette institution, autorise l’élection d’un hetman et d’un starchina civil et militaire (toute la population est conviée à prendre part au vote, à l’exception des juifs) ; quant à la collecte des impôts, il est prescrit de l’effectuer selon les normes prévues par l’accord de Pereïaslavl (1654).

Sous le règne de Pierre II, le pouvoir passe aux mains des Dolgorouki qui s’occupent essentiellement de piller le Trésor (y compris, notent les contemporains, les biens du tsar). Un pas décisif est franchi en direction du passé, avec l’abandon de Pétersbourg et le retour dans l’ancienne capitale : Moscou. Les hommes qui entourent le trône mettent en application le programme de l’opposition, exclusivement négatif et littéralement rétrograde. L’un de ses points essentiels est l’arrêt de tout ce qui, dans le gouvernement de l’État, était primordial pour Pierre le Grand : l’armée, la flotte, la politique étrangère.

À seize ans, Pierre II meurt subitement de la petite vérole, à la veille de ses noces avec Catherine Dolgoroukaïa. La branche masculine de la dynastie Romanov s’éteint avec lui. Commence alors une de ces empoignades, fréquentes dans l’histoire russe, entre les grandes familles qui rivalisent pour le pouvoir, autrement dit qui soutiennent différents candidats au trône. Le Haut-Conseil Secret est dominé par deux d’entre elles : les Dolgorouki et les Golitsyne, qui y occupent six sièges sur huit. Le père de la fiancée de Pierre II exhibe un testament fabriqué de toutes pièces, qui aurait été rédigé par le jeune tsar avant sa mort et qui cède le trône à Catherine Dolgoroukaïa. Mais Ivan Dolgorouki n’est pas suffisamment fort et il ne compte pas assez de partisans pour parvenir à ses fins. En outre, tous voient au premier coup d’œil que le testament est un faux grossier. Dmitri Golitsyne fait alors une proposition inattendue, celle de choisir pour impératrice, Anna, fille cadette d’Ivan, le frère de Pierre le Grand. Les membres du Haut-Conseil – les hauts-conseillers comme on les appelle – acceptent, évinçant ainsi la fille de Pierre Ier, Élisabeth, et le petit-fils de l’empereur, âgé de douze ans, né de son autre fille morte en 1728.

2 Cinq semaines de monarchie constitutionnelle

Le festin était prêt. Mais les hôtes n’en étaient pas dignes.

Dmitri GOLITSYNE.

Les arguments en faveur de la candidature d’Anna sont on ne peut plus convaincants pour les hauts-conseillers. Sa sœur, la fille aînée d’Ivan, avait épousé le duc de Mecklembourg ; en conséquence, si on lui offrait la couronne, il fallait aussi convier sur le trône un prince étranger, connu, au demeurant, pour ses extravagances.

Anna, elle, n’a reçu aucune instruction, hormis quelques rudiments d’allemand. En 1710, à dix-sept ans, on la mariait au duc de Courlande, mort en janvier 1711, ayant abusé, affirment les contemporains, des « boissons échauffantes ». La jeune veuve passe dix-neuf ans en Courlande, une région sur laquelle la Russie, la Suède, la Prusse et la Pologne ont des vues. Menchikov, par exemple, rêve d’en occuper le trône. Maurice de Saxe (fils illégitime d’Auguste II) demande la main d’Anna, mais Pétersbourg s’y oppose, cette alliance risquant d’affaiblir l’influence de la Russie en Courlande. Anna n’a pas rompu ses liens avec la Russie où elle se rend parfois. Elle n’y a cependant pas de « parti ».

L’éloignement d’Anna, le fait qu’elle n’ait ni fidèles ni partisans, représentent, pour les hauts-conseillers, la qualité la plus séduisante de la future impératrice. Ayant obtenu l’accord de tous les membres du Haut-Conseil Secret, Dmitri Golitsyne déclare : « Il faut s’alléger la vie. » Il précise aussitôt sa pensée : s’alléger la vie en vue d’augmenter son pouvoir. Il propose donc de constituer une liste de « conditions » visant à limiter l’autocratie.

On se met aussitôt à l’œuvre. La liste est bientôt prête et envoyée, toutes affaires cessantes, à Mitau où réside Anna. Le messager est le prince Vassili Dolgorouki. L’impératrice doit promettre de ne pas se remarier après son couronnement ; de ne pas se désigner de successeur ni de son vivant ni par testament ; de maintenir dans son intégrité et dans ses droits le Haut-Conseil Secret au nombre des huit membres dont il se compose ; de ne pas déclarer la guerre ni conclure la paix sans son consentement ; de ne pas introduire de nouveaux impôts ; de renoncer à son droit de nomination dans le service civil et militaire aux postes supérieurs au rang de colonel ; de ne pas attenter en quoi que ce soit et sans jugement à la vie, à la propriété et à l’honneur de la noblesse ; de ne pas disposer sans contrôle des ressources de l’État.

Les conditions sont claires : leur acceptation par Anna signifie que la Russie devient une monarchie constitutionnelle. Le système étatique s’en trouve inévitablement changé. La Moscovie avait connu deux exemples de limitation du pouvoir absolu par les boïars, demeurés dans l’histoire sous le nom de Semiboïarchtchina (« Gouvernement des Sept-Boïars »). En 1730, le Haut-Conseil Secret compte huit membres. Les hauts-conseillers sont incontestablement à même de gouverner le pays, en plaçant sur le trône une impératrice dont ils exigent qu’elle accepte d’emblée l’amputation de son pouvoir. L’initiateur des « conditions », Dmitri Golitsyne, n’a pas l’intention de se contenter d’un pouvoir théorique. Ni lui ni les autres membres du Conseil ne souhaitent non plus se satisfaire d’une promesse, de ce serment sur la croix qu’ont parfois prêté dans le passé, contraints par les circonstances, les souverains russes.

Les hauts-conseillers peuvent s’inspirer de deux modèles de limitation du pouvoir : la Pologne et la Suède. L’exemple suédois est particulièrement séduisant : à la fin du XVIIe siècle, le pouvoir du roi y devient absolu, le Parlement le cédant entièrement à Charles XI ; son fils, Charles XII, est également un monarque absolu. Mais sa défaite dans la Guerre du Nord, puis son décès, en 1718, offrent au Parlement la possibilité de restreindre brutalement le pouvoir royal. Entérinées en 1723, les résolutions sur la forme du gouvernement donnent le pouvoir aux différentes catégories sociales représentées à l’assemblée.

Le lexique politique russe n’assimilera le mot « putsch » (terme étranger) qu’au début des années 1990. Si Moscou l’avait connu en 1730, sans doute l’eût-elle adopté pour définir les événements en cours. Le Haut-Conseil Secret détient l’intégralité du pouvoir ; toutefois, craignant des résistances, il adresse ses « conditions » à Anna sous le sceau du secret. Sur une distance de trente verstes, Moscou est encerclée par des troupes qui ne laissent sortir personne sans un passeport délivré par le Haut-Conseil. Ce Conseil est dit « Secret », parce qu’il se compose des plus hauts grades de l’État, ceux qui occupent les premières places dans la « Table des Rangs ». Ils portent l’appellation de « conseillers secrets actuels », le secret étant requis pour délibérer des affaires de l’État. Ce mystère, pourtant, ne suffit pas : la mise au point et l’envoi des « conditions » à Anna s’effectuent à l’insu de tous, hormis quelques grandes familles.

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