Marina
- Автор: Сафон Карлос Руис
- Год: 2011
- Язык: французский
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:
Le Théâtre royal rénové n’ouvrit jamais ses portes. Après la tragédie, Kolvenik emmena sa femme dans la grande résidence inachevée du parc Güell. Eva Irinova ne remit jamais les pieds hors de cette maison. L’acide avait complètement détruit son visage et atteint ses cordes vocales. On disait qu’elle communiquait par le biais de notes écrites sur un bloc et qu’elle passait des semaines entières sans quitter ses appartements.
À la même époque, les problèmes financiers de Velo-Granell commencèrent à se manifester avec plus de gravité que ce qu’on avait soupçonné. Kolvenik se sentait acculé et, bientôt, on cessa de le voir dans l’entreprise. On disait qu’il avait contracté une étrange maladie qui le maintenait de plus en plus chez lui. De nombreuses irrégularités apparurent dans la gestion de Velo-Granell, ainsi que de surprenantes transactions qu’il avait réalisées dans le passé à titre personnel. Une fièvre de qu’en-dira-t-on et d’obscures accusations se propagea avec une terrible virulence. Kolvenik, reclus dans son refuge avec son Eva bien-aimée, devint un personnage de légende noire. Un pestiféré. Le gouvernement mit les biens de la société Velo-Granell sous séquestre. Les autorités judiciaires enquêtaient sur l’affaire dont, avec un dossier de mille pages, l’instruction ne faisait que commencer.
Les années suivantes, Kolvenik perdit sa fortune. Sa belle demeure se transforma en château de ruines et de ténèbres. La domesticité, après des mois de salaires impayés, l’abandonna. Seul son chauffeur personnel lui resta fidèle. Les rumeurs les plus répugnantes commencèrent à circuler. On racontait que Kolvenik et sa femme vivaient au milieu des rats, errant dans les couloirs de ce tombeau où ils s’étaient murés vivants.
En décembre 1948, un effroyable incendie dévora la demeure des Kolvenik. Les flammes, affirma le Diario de Barcelona, furent visibles de Mataró. Ceux qui s’en souviennent assurent que le ciel de Barcelone se couvrit d’un rideau écarlate et que des nuages de cendre balayèrent la ville au lever du jour, tandis que la foule contemplait en silence le squelette fumant des ruines. Les corps de Kolvenik et d’Eva furent retrouvés carbonisés dans les combles, étroitement enlacés. La photo en fut publiée à la une de La Vanguardia, sous le titre « La fin d’une ère ».
Au début de 1949, Barcelone commençait déjà à oublier l’histoire de Mihaïl Kolvenik et d’Eva Irinova. La grande métropole était en train de changer irrémédiablement, et le mystère de Velo-Granell faisait partie d’un passé légendaire, condamné à disparaître pour toujours.
11
Le récit de Benjamín Sentís me poursuivit toute la semaine comme une ombre furtive. J’avais beau le retourner dans tous les sens, j’avais l’impression que des pièces manquaient dans son histoire. Lesquelles, c’était une autre question… Ces pensées me taraudaient jour et nuit tandis que j’attendais avec impatience le retour de Germán et de Marina.
Chaque après-midi, les cours terminés, je me rendais chez eux pour vérifier si tout était en ordre. Kafka m’attendait toujours devant la porte principale, parfois avec un trophée de chasse entre ses griffes. Je lui versais son lait et nous bavardions ou, plus précisément, il buvait son lait et je monologuais. J’eus plus d’une fois la tentation de profiter de l’absence des propriétaires pour explorer la résidence, mais j’y résistai. L’écho de leur présence était perceptible dans les moindres recoins. Je pris l’habitude d’attendre la tombée de la nuit dans la grande demeure vide, à la chaleur de leur compagnie invisible. Je m’asseyais dans le salon des tableaux et contemplais des heures durant les portraits que Germán Blau avait peints de son épouse quinze ans auparavant. Je voyais en eux une Marina adulte, la femme qu’elle était déjà en train de devenir. Je me demandais si je serais capable de créer un jour quelque chose d’une telle valeur. Ou même d’une valeur quelconque.
Le dimanche, je me plantai comme un pieu dans la gare de France. J’avais encore deux heures à attendre avant l’arrivée de l’express de Madrid. Je les occupai à parcourir l’édifice. Sous sa voûte, trains et voyageurs venus d’ailleurs se rassemblaient comme des oiseaux migrateurs. J’avais toujours pensé que les vieilles gares de chemin de fer étaient l’un des rares lieux magiques qui restaient encore dans le monde. Là, les fantômes de souvenirs et d’adieux se mêlaient aux départs de centaines de voyages pour des destinations lointaines et sans retour. « Si, un jour, je me perds, il faudra me chercher dans une gare », pensai-je.
Le sifflet de l’express de Madrid me tira de mes méditations. Le train entrait en gare à toute vitesse. Il fila vers sa voie, et le gémissement des freins envahit l’espace. Lentement, pesamment, le train s’arrêta. Les premiers voyageurs descendirent, silhouettes sans nom. Je parcourus le quai du regard tandis que mon cœur battait à tout rompre. Des douzaines de visages inconnus défilèrent devant moi. Soudain, je fus pris de doutes : je m’étais peut-être trompé de jour, de train, de ville ou de planète. Et à cet instant, j’entendis derrière moi une voix reconnaissable entre toutes.
— Mais en voilà une surprise, cher Óscar ! Vous nous avez bien manqué.
— Moi de même, répondis-je en serrant la main du vieux peintre.
Marina descendait du wagon. Elle portait la même robe blanche que le jour de son départ. Elle me sourit silencieusement, les yeux brillants.
— Comment était Madrid ? improvisai-je en prenant la valise de Germán.
— Magnifique. Et sept fois plus grande que la dernière fois que j’y suis allé, dit Germán. Si elle n’arrête pas de s’agrandir, cette ville finira un jour par dépasser les limites du plateau et tombera dans le vide.
Je notai dans le ton de Germán une bonne humeur et une énergie qui ne lui étaient pas habituelles. Je songeai que ce devait être le signe que les nouvelles du docteur de l’hôpital La Paz étaient encourageantes. En marchant vers la sortie, pendant que Germán s’adonnait avec délices à une intéressante conversation sur les progrès des sciences ferroviaires avec un employé ahuri, j’eus la possibilité de rester seul avec Marina. Elle me serra la main avec force.
— Comment ça s’est passé ? murmurai-je. Je trouve Germán très en forme.
— Bien. Très bien. Merci d’être venu nous accueillir.
— Merci à toi d’être revenue. Barcelone était très vide, ces derniers jours… J’ai un tas de choses à te raconter.
Nous arrêtâmes un taxi devant la gare, une vieille Dodge qui faisait plus de tapage que l’express de Madrid. Tandis que nous remontions les Ramblas, Germán contemplait les gens, les marchés et les kiosques de fleuristes avec un sourire épanoui.
— On dira ce qu’on voudra, cher Óscar, mais une avenue comme celle-là, il n’y en a aucune autre au monde. Ne venez pas me parler de New York…
Marina approuvait les commentaires de son père, que ce voyage semblait avoir revigoré et rajeuni.
— Est-ce que demain n’est pas jour férié ? s’enquit-il.
— Si, dis-je.
— Alors vous n’avez pas classe…
— Techniquement, non.
Germán rit et, durant une seconde, je crus voir le jeune homme qu’il avait été un jour, des décennies plus tôt.
— Et dites-moi, cher Óscar, vous avez prévu quelque chose ?
À huit heures du matin, j’étais déjà chez eux, comme me l’avait demandé Germán. Le soir précédent, j’avais promis à mon tuteur que je travaillerais le double durant toute la semaine s’il me laissait libre ce lundi, puisque c’était jour férié.