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Marina

Электронная книга - «Marina». Краткое содержание книги:

Dans la Barcelone des années 1970, Oscar, quinze ans, a l'habitude de fuir le pensionnat où il est interne. Au cours de l'une de ses escapades, il fait la connaissance de Marina. Fascinée par l'énigme d'une tombe anonyme, Marina entraîne son jeune compagnon dans un cimetière oublié de tous. Qui est la femme venant s'y recueillir ? Et que signifie le papillon noir qui surplombe la pierre tombale ?
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Je me retournai et découvris le visage parcheminé d’une vieille, assise devant la loge de la concierge. J’eus l’impression d’un mannequin de cire habillé en veuve. Un rai de lumière effleura sa figure. Ses yeux étaient blancs comme du marbre. Sans pupilles. Elle était aveugle.

— Qui cherchez-vous ? demanda la concierge d’une voix cassée.

— Mihaïl Kolvenik, madame.

Les yeux blancs, vides, cillèrent. La vieille hocha la tête négativement.

— On m’a donné cette adresse, précisai-je. Mihaïl Kolvenik, appartement no 2.

La vieille hocha de nouveau la tête et retourna à son immobilité. À cet instant, je vis quelque chose qui bougeait sur la table posée devant elle. Une araignée noire grimpait sur les mains ridées de la concierge. Ses yeux blancs regardaient dans le vide. Silencieusement, je me faufilai jusqu’à l’escalier.

Personne n’avait changé une ampoule dans cet escalier depuis au moins trente ans. Les marches usées étaient glissantes. Les paliers, des puits d’obscurité et de silence. Tout en haut, une lucarne laissait tomber une clarté tremblante. Dessous, un pigeon pris au piège voletait en vain. La porte de l’appartement no 2 était en bois massif avec une poignée d’aspect ferroviaire. Je sonnai plusieurs fois et entendis l’écho du timbre se perdre à l’intérieur. Des minutes passèrent. Je sonnai de nouveau. Deux nouvelles minutes. Je commençais à penser que j’avais pénétré dans un tombeau. Un des cent immeubles fantômes qui hantaient le vieux quartier de Barcelone.

Soudain, quelqu’un tira la grille du judas. Des filets de lumière percèrent l’obscurité. La voix que j’entendis était enrouée. Une voix qui n’avait pas parlé depuis des semaines, des mois peut-être.

— Qui est là ?

— Monsieur Kolvenik ? Mihaïl Kolvenik ? demandai-je. S’il vous plaît, est-ce que je pourrais vous parler un moment ?

Le judas se ferma d’un coup. Silence. J’allais de nouveau sonner, quand la porte s’ouvrit.

Une silhouette se découpa sur le seuil. De l’intérieur venait un bruit de robinet coulant sur un évier.

— Qu’est-ce que tu veux, mon garçon ?

— Monsieur Kolvenik ?

— Je ne suis pas Kolvenik, trancha la voix. Mon nom est Sentís. Benjamín Sentís.

— Excusez-moi, monsieur Sentís, mais on m’a donné cette adresse et…

Je lui tendis la carte que m’avait remise l’employé de la gare. Une main rigide l’attrapa, et cet homme dont je ne pouvais discerner les traits l’examina en silence durant un bon moment avant de me la restituer.

— Ça fait des années que Mihaïl n’habite plus ici.

— Vous le connaissez ? Vous pouvez peut-être m’aider ?

Un autre long silence.

— Entre, dit finalement Sentís.

Benjamín Sentís était un homme corpulent qui passait sa vie dans une robe de chambre en flanelle rouge sombre. Une pipe éteinte était coincée entre ses lèvres, et son visage s’ornait d’une moustache dont les pointes rejoignaient les favoris, dans le style Jules Verne. Le logis dominait la jungle de toits du vieux quartier et flottait dans une clarté éthérée. On voyait au loin les tours de la cathédrale et, plus loin encore, la montagne de Montjuich. Les murs étaient nus. Un piano collectionnait les couches de poussière, et des cartons contenant des journaux disparus depuis longtemps jonchaient le sol. Rien, dans cette maison, ne parlait du présent. Benjamín Sentís vivait au plus-que-parfait.

Nous nous assîmes dans la pièce qui donnait sur le balcon, et Sentís examina de nouveau la carte.

— Pourquoi cherches-tu Kolvenik ?

Je décidai de tout raconter depuis le début, de notre visite au cimetière à l’étrange apparition de la dame en noir ce matin même dans la gare de France. Sentís m’écoutait, le regard perdu, sans montrer la moindre émotion. Mon récit terminé, un silence pénible s’installa entre nous. Sentís prenait son temps pour m’observer. Il avait un regard de loup, froid et pénétrant.

— Mihaïl Kolvenik a occupé cet appartement pendant quatre ans, peu après son arrivée à Barcelone, dit-il. Il y a encore, là-bas derrière, quelques-uns de ses livres. C’est tout ce qui reste de lui.

— Auriez-vous son adresse actuelle ? Savez-vous où je pourrais le rencontrer ?

Sentís rit.

— Essaye en enfer.

Je le regardai sans comprendre.

— Mihaïl Kolvenik est mort en 1948.

Selon ce que m’expliqua Benjamín Sentís ce matin-là, Mihaïl Kolvenik était arrivé à Barcelone à la fin de 1919. À cette époque, il n’avait guère plus de vingt ans. Originaire de Prague, Kolvenik fuyait une Europe dévastée par la Grande Guerre. Il ne parlait pas un mot de catalan ni d’espagnol, mais s’exprimait avec aisance en allemand et en français. Il n’avait ni argent, ni amis, ni connaissances dans cette ville difficile et hostile. Il avait passé sa première nuit à Barcelone en prison, parce qu’il avait été surpris en train de dormir sous un porche pour se protéger du froid. Là, deux compagnons de cellule accusés de vol, assassinat et incendie volontaire décidèrent de le passer à tabac sous prétexte que tout partait à vau-l’eau dans le pays à cause des étrangers qui y apportaient leurs poux. Les trois côtes cassées, les contusions et les lésions internes guérirent avec le temps, mais il avait perdu pour toujours l’ouïe de l’oreille gauche. « Lésion du nerf auditif », diagnostiquèrent les médecins. Mauvais départ. Mais Kolvenik disait toujours que lorsque ça commence mal, ça ne peut que se terminer mieux. Dix ans plus tard, il était l’un des hommes les plus riches et les plus puissants de Barcelone.

À l’infirmerie de la prison, il fit la connaissance de celui qui, au fil des ans, devait devenir son meilleur ami, un jeune médecin d’ascendance anglaise qui s’appelait Joan Shelley. Le docteur Shelley parlait un peu allemand et savait, pour en avoir lui-même fait l’expérience, ce que cela signifiait d’être un étranger sur une autre terre. Grâce à lui, Kolvenik obtint à sa sortie de prison un emploi dans une société dénommée Velo-Granell. Velo-Granell fabriquait des articles d’orthopédie et des prothèses. Le conflit du Maroc et la Grande Guerre en Europe avaient créé un immense marché pour ce genre de produits. Des légions d’hommes frappés dans leur chair pour la plus grande gloire de banquiers, ministres, généraux, agents de change et autres pères de la patrie étaient restés mutilés et handicapés à vie au nom de la liberté, de la démocratie, de la nation, de la race ou du drapeau.

Les ateliers de Velo-Granell se trouvaient à côté du marché du Borne. À l’intérieur, des vitrines de bras, d’yeux, de jambes et d’articulations artificiels rappelaient au visiteur la fragilité du corps humain. Grâce à son modeste salaire et à la recommandation de la société, Mihaïl Kolvenik put louer un petit appartement dans la rue Princesa. Lecteur insatiable, il avait appris, en un an, à se défendre convenablement en catalan et en espagnol. Son talent et son intelligence lui valurent d’être rapidement considéré comme un des employés les plus compétents de Velo-Granell. Il possédait d’amples connaissances en médecine, en chirurgie et en anatomie. Il dessina un mécanisme pneumatique révolutionnaire qui permettait d’articuler le mouvement des prothèses de jambes et de bras. Le système réagissait aux impulsions musculaires et dotait le patient d’une mobilité sans précédent. Cette invention propulsa Velo-Granell à l’avant-garde de son secteur d’activité. Et ce ne fut qu’un début. La table à dessin de Kolvenik ne cessait de produire de nouvelles inventions, et il fut finalement nommé ingénieur en chef de l’atelier de dessin et de développement.

Quelques mois plus tard, de tristes circonstances mirent à l’épreuve le talent du jeune Kolvenik. Le fils du fondateur de Velo-Granell fut victime, dans la fabrique, d’un terrible accident. Telle la mâchoire d’un dragon, une presse hydraulique lui coupa les deux mains. Durant des semaines, Kolvenik travailla infatigablement pour créer de nouvelles mains en bois, métal et porcelaine, dont les doigts répondaient aux commandes des muscles et des tendons de l’avant-bras. La solution inventée par Kolvenik faisait appel aux courants électriques des stimuli nerveux des bras pour articuler le mouvement. Quatre mois après l’accident, la victime étrennait des mains mécaniques qui lui permettaient d’attraper des objets, d’allumer une cigarette ou de boutonner sa chemise sans aide. Tout le monde convint que, cette fois, Kolvenik était allé plus loin que tout ce qu’on pouvait imaginer. Pour sa part, peu sensible aux éloges et à l’euphorie, il affirma que c’était seulement les prémices d’une nouvelle science. En récompense de son travail, le fondateur de Velo-Granell le nomma directeur général de l’entreprise et lui offrit un paquet d’actions qui faisait virtuellement de lui un des patrons, au côté de l’homme que son invention avait doté de mains neuves.

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