La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Ma première pensée positive depuis que je suis enfermée ici, marmonna-t-elle en remontant le drap sous son menton, peut-être suis-je en train de guérir ?
Le dimanche matin, Luca appela. La veille, Joséphine avait laissé trois messages sur son portable. Sans réponse. Ce n’est pas bon signe, s’était-elle dit en tapotant l’émail de ses dents. La veille aussi, elle avait appelé Marcel Grobz pour obtenir les coordonnées de Mylène. Il fallait qu’elle lui parle. Savoir si elle avait, elle aussi, reçu une carte d’Antoine. Si elle savait où il se trouvait, ce qu’il faisait et si, enfin, il était vraiment vivant. Je ne peux pas le croire, je ne peux pas le croire, répétait Joséphine. La lettre dans le paquet parlait de sa mort horrible. C’était bien une lettre de condoléances, pas un faire-part de naissance.
Cette nouvelle la perturbait. Elle en avait presque oublié l’agression dont elle avait été victime. En fait, les deux incidents se heurtaient dans sa tête et la rendaient à la fois tremblante et perplexe. Elle avait beaucoup de mal à répondre à Zoé qui, euphorique à l’idée que son père allait bientôt réapparaître, posait mille questions, esquissait des projets, des retrouvailles, des baisers et ne tenait pas en place. On aurait dit une danseuse de cancan frénétique, couronnée de boucles enfantines.
Elles étaient en train de prendre leur petit déjeuner quand le téléphone sonna.
— Joséphine, c’est Luca.
— Luca ! mais où étiez-vous ? Je vous ai appelé toute la journée, hier.
— Je ne pouvais pas vous parler. Êtes-vous libre cet après-midi, on pourrait aller se promener autour du lac ?
Joséphine réfléchit rapidement. Zoé allait au cinéma avec une fille de sa classe, elle avait trois heures de libres.
— À quinze heures près des barques ? proposa Joséphine.
— J’y serai.
Il raccrocha sans un mot. Joséphine garda le téléphone en l’air et se surprit à être triste. Il avait été lapidaire. Pas une once de tendresse dans sa voix. Les larmes montèrent, elle les bloqua en plissant les yeux.
— Ça va pas, maman ?
Zoé levait vers elle un regard inquiet.
— C’est Luca. J’ai peur qu’il ne soit arrivé quelque chose à son frère, tu sais, Vittorio.
— Ah…, fit Zoé, soulagée que l’air soucieux de sa mère concerne un étranger.
— Tu veux d’autres tartines ?
— Oh oui ! S’il te plaît, m’man.
Joséphine se leva, alla couper du pain et le fit griller.
— Avec du miel ? demanda-t-elle.
Elle prenait soin de parler avec entrain pour que Zoé ne décèle pas la tristesse dans sa voix. Elle se sentait le cœur vidé. Avec Luca, je suis heureuse par intermittence. Je lui vole mon bonheur, le grappille. J’entre en lui par effraction. Il ferme les yeux, fait semblant de ne pas me voir, me laisse le dévaliser. Je l’aime à son corps défendant.
— Le bon miel d’Hortense ?
Joséphine acquiesça.
— Elle ne serait pas contente de savoir qu’on y goûte quand elle est pas là.
— Mais tu ne vas pas finir le pot !
— On sait jamais, dit Zoé dans un sourire glouton. C’est un pot tout neuf. Tu l’as acheté où ?
— Sur le marché. Le marchand m’a dit qu’avant de l’ouvrir il fallait le faire tiédir au bain-marie à feu doux pour qu’il soit bien liquide et ne se gélifie pas quand il aura refroidi.
À l’idée qu’elle allait préparer cette cérémonie du miel pour le plaisir de Zoé, le souvenir de Luca s’effaça et elle se détendit.
— Tu es trop mignonne, sourit Joséphine en ébouriffant les cheveux de Zoé. Tu devrais te démêler les cheveux, tu vas avoir des nœuds.
— Je voudrais être un koala… J’aurais pas besoin de me coiffer.
— Tiens-toi droite !
— La vie est dure quand on n’est pas un koala ! soupira Zoé en se redressant. Elle revient quand Hortense, m’man ?
— Je ne sais pas…
— Et Gary, il vient quand ?
— Aucune idée, chérie.
— Et Shirley ? t’as des nouvelles ?
— J’ai essayé de l’appeler hier, mais ça ne répondait pas. Elle a dû partir en week-end.
— Ils me manquent… Dis, m’man, on n’a pas beaucoup de famille, nous ?
— C’est vrai. On est assez pauvres en famille, répondit Jo sur le ton de la plaisanterie.
— Et Henriette ? Tu pourrais pas te réconcilier avec elle ? Ça ferait au moins une grand-mère. Même si elle veut pas qu’on l’appelle comme ça !
Tout le monde appelait Henriette par son prénom, elle refusait qu’on la nomme « Mamie » ou « Grand-mère ».
Zoé avait insisté sur le une. Antoine n’avait pas de famille, non plus. Fils unique, ses parents étaient décédés depuis longtemps, il s’était disputé avec ses oncles, tantes, cousins et ne les avait jamais revus.
— Tu as un oncle et un cousin, c’est déjà ça.
— C’est peu. Les filles dans ma classe, elles ont des vraies familles…
— Elle te manque vraiment, Henriette ?
— Des fois, oui.
— On dit pas « des fois », mais « parfois », chérie amour…
Zoé hocha la tête, mais ne se reprit pas. À quoi pense-t-elle, se dit Joséphine en contemplant sa fille. Sa mine s’était assombrie. Elle réfléchissait. Toute sa figure s’était arrêtée sur une pensée qu’elle creusait en silence, le menton dans les mains, le front têtu. Joséphine suivait sur le visage de sa fille la progression de sa réflexion, respectant ce tête-à-tête avec elle-même. Ses yeux fonçaient, s’éclaircissaient et ses sourcils se tordaient, se relâchaient. Enfin, Zoé lança son regard dans celui de sa mère et, la mine anxieuse, demanda :
— Dis, m’man, tu trouves que je ressemble à un homme ?
— Pas du tout ! Pourquoi dis-tu ça ?
— Je ne suis pas carrée d’épaules ?
— Mais non ! Quelle drôle d’idée !
— Parce que j’ai acheté Elle. Toutes les filles, dans ma classe, elles le lisent…
— Et alors…
— On ne devrait jamais lire Elle. Elles sont trop belles, les filles dans ce journal… Je serai jamais comme elles.
Elle avait la bouche pleine et engloutissait sa quatrième tartine.
— Moi, en tous les cas, je te trouve jolie et pas carrée d’épaules.
— Mais toi, c’est normal, t’es ma mère. Les mères trouvent toujours leur fille belle. Elle te disait pas ça, Henriette ?
— Pas vraiment, non ! Elle me disait que j’étais pas jolie, mais qu’en se concentrant bien, on pouvait me trouver intéressante.
— Comment t’étais, petite ?
— Moche comme un pou qui louche !
— T’avais le zazazou ?
— Pas vraiment.
— Alors comment t’as fait pour plaire à papa ?
— On va dire qu’il a vu ma beauté « intéressante ».
— Il a l’œil, papa, hein maman ? Tu crois qu’il va revenir quand ?
— Aucune idée, mon amour… Tu as du travail à faire pour lundi ?
Zoé fit oui de la tête.
— Tu le fais avant d’aller au cinéma parce que après, tu n’auras pas la tête à travailler.
— Et on pourra se regarder un film toutes les deux ce soir ?
— Deux films dans la même journée ?
— Oui, mais si on regarde un chef-d’œuvre, ce n’est pas pareil, c’est de la culture générale. Plus tard, moi, je serai metteur en scène. Je filmerai Les Misérables…