Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
Tertio, la maison. Dans l'impossibilité d'améliorer un décor, mieux vaut lui préférer le vide. Notre salle à manger — salle de travail — pièce à tout faire, dite « capharnaüm », pue la gêne et le graillon. Personne, ma chère, ne prend conseil d'une pauvresse. Ne fais pas pauvre, fais austère. Du vestibule qui deviendra décent, quand en seront bannis les sous-verres de Mathilde, tes visiteurs devront passer directement dans ta chambre. Sa nudité impressionnera. Une fois le téléphone posé, laisse le récepteur par terre, près du lit, dédaigneusement.
— Le saligaud ! Un tube de trois cents francs ! Qu'est-ce que tu fous, aussi, Orglaise ?
Luc vociférait. Claude sanglotait, aggravant son cas en voulant s'essuyer. Il était barbouillé comme un Pierrot. J'accourus. Je trouvai dans la boîte de peinture un bidon plat d'essence de térébenthine, qui me permit d'enlever le plus gros, en sacrifiant mon mouchoir. Puis je fis taire le barbouilleur qui continuait à se lamenter sur la perte de son oxyde de zinc.
— Je t'achèterai un autre tube. Je prendrai même un tube de blanc d'argent. Il est plus cher, mais il est meilleur.
— Tiens, fit Luc, je ne te savais pas si calée !
Il ignorait mon « fichier ». Vieille manie à moi de me documenter silencieusement sur les gens qui m'entourent et les choses qui les passionnent. Leur parler de leur spécialité les accroche. Faire allusion. au moment opportun, à un détail de leur vie qu'ils croyaient secret vous les livre.
Il n'y avait plus qu'à rentrer pour achever le nettoyage du gosse. Luc se remit au pousse-pousse, visiblement étonné d'une si persistante faveur. Je tenais gravement la toile fraîche, passée du coing à la groseille en dernière minute afin de s'intituler Marne au soleil couchant. De l'autre côté du pont, comme nous passions devant la glace d'une charcuterie, j'aperçus une fille coiffée à la diable et qui me ressemblait beaucoup trop. Mon ange me souffla : « Egérie, tu as une tête de gitane. Fais attention : les hommes ont les yeux plus sensibles que les oreilles. Ce sont des demoiselles moches qui ont lancé le dicton : la beauté n'est que l'intelligence du corps. Tout de même, tâche au moins d'avoir celle-là. Un col Claudine, un coup de peigne, un coup de houppette…
Cinquante mètres plus loin, lasse de me laisser véhiculer comme une petite vieille, je voulus faire un coup d'éclat, je criai :
— Arrête, Luc. Je vais en profiter pour prendre le pain. Ça évitera une course à Mathilde.
Et hop ! J'essayai de descendre toute seule, sans attendre son aide. Résultat : je me retrouvai une seconde plus tard dans le caniveau. Luc se précipita, me releva avec des mines et des précautions touchantes. Moi, franchement, j'étais ravie. J'avais gardé trop longtemps mon sérieux. Ce compatissant Milandre, ce moutard vacillant, mes jambes, mes cannes, mes « clients », mes projets, mes réflexions… tout ce monde instable et qui avait tant de mal à tenir debout m'apparaissait soudain infiniment cocasse. Je riais à perdre haleine. Je secouais ma tignasse, comme un chien se secoue le poil au milieu d'un jeu de quilles.
XI
Mardi, jour de sortie de Berthe Alanec, Claude n'est pas venu. Je suis libre et j'en ai profité pour filer, dès neuf heures, laissant ronchonner Mathilde qui répète depuis quinze jours :
— Ç'a d'abord été un gosse. Enfin, là, je ne dis pas… Mais maintenant voilà que tout le monde a besoin de mademoiselle. Des gens qui ont des situations et des fortunes, je vous demande un peu ! Et on me vend la bague de cette pauvre Amélie pour m'installer un téléphone, qui ne peut nous servir à rien. Et on s'agite, et on s'éreinte ! Total : nous en sommes déjà revenus aux béquilles. Parce que le coup de la canne cassée, tu sais… je ne suis pas folle !
Elle a pourtant signé la demande que je suis allée en premier lieu porter à la poste. Elle acceptera toujours n'importe quoi. Là n'est pas l'ennui et c'est pour d'autres motifs que mon front se fripe. Les mains crispées sur les traverses, une crosse de velours sous chaque aisselle, je n'éprouve aucune joie particulière à retrouver mes pilotis. Et puis j'ai le trac, pour ne pas dire la trouille, du missionnaire qui débarque chez les cannibales. Quelle langue vais-je parler ? Quelles avanies me faudra-t-il subir ? Ai-je bien fait d'emmener avec moi, une fois de plus, ce garçon qui n'a rien de commun avec moi sauf une arrière-grand-mère et qui trottine à mes côtés en protestant contre le vent, contre le froid, contre moi.
— Mollo, mollo ! Tu as repris tes béquilles… Bravo ! Mais la béquillade, ce n'est pas du saut à la perche.
Impossible de me passer de lui : je ne suis encore que la sœur de Marcel, introduite par Luc auprès des copains. Du reste, j'ai besoin d'un garde du corps : avec ces jambes, on ne sait jamais. J'ai bien pensé à mobiliser Cathie. Elle n'aurait pas refusé. Je ne sais pas si elle m'est reconnaissante de la dédouaner aux yeux du quartier ou d'accepter ses apéritifs, mais nous sommes au mieux et nous faisons du bras dessus, bras dessous quand elle me rencontre au retour de quelque course. Cathie pouvait être précieuse dans l'expédition du jour : en faisant passer ma visite comme le porto fait passer l'huile de foie de morue. Mais le procédé pouvait se retourner contre moi. Mon combinard et peut-être même le bon pasteur n'auraient eu d'yeux que pour elle. Mais que raconte Luc ?
— A propos… Je ne pourrai plus t'accompagner aussi souvent. Je parie que tu vas gueuler… c'est ta faute. Tu m'as assez tarabusté, n'est-ce pas ? Alors, sois contente. Je me prostitue, ma vieille. J'entre lundi chez un décorateur de la rue Saint-Antoine. Ce qui me forcera bien à te négliger un peu…
Hein ? C'est Luc qui, le premier… Ça, alors ! Je m'arrête pile. Je dévisage ma bonne chouette aux yeux ronds. Je bredouille :
— Excuse… C'est moi… qui allais te négliger.
Les yeux ronds s'écarquillent encore. Luc n'a pas compris. Ça ne fait rien. Au rythme d'un fredon intérieur, poum-poum, poum-poum, je pilonne, je pilonne. Je ne sais pas par où ça me réchauffe, mais ça me réchauffe, bien qu'une béquillarde ne puisse ni se frotter les mains, ni taper des pieds.
— Où trottons-nous ? demande Luc, qui ajoute d'une voix de chat, rauque et langoureuse : Tu t'es bichonnée, dis donc !
Oui, j'ai mis le col Claudine, le soupçon de rouge… etc. Mais appréciera-t-il autant l'itinéraire ?
— Nous allons d'abord à Joinville.
Luc fait la grimace.
— Ensuite nous irons à Charonne voir Bellorget. La grimace s'accentue. Le petit cousin hache entre les dents un ricanement de collégien jaloux.
— Après le rat, le corbeau… on fait le tour des charognards ! Que diable leur veux-tu, Orglaise ?
— Les tarabuster, eux aussi, figure-toi.
Le bus nous dépose presque en face de la maison. Une fort belle maison. Nouy a, paraît-il, dans le neuvième un « cabinet d'affaires » où il se rend l'après-midi pour trafiquer de tout ce qui fait les derniers beaux jours du marché parallèle. Il est aussi quelque chose dans une société de production cinématographique, spécialisée dans le « léger » (et soupçonnée de s'intéresser au porno). A Joinville, apparemment, il est honnête homme dans une honnête villa, que ne sauraient suspecter ni le fisc ni la maréchaussée. Une haie de troènes double la grille. Quelques ifs obèses, assis sur des gazons nets, masquent une façade blanche, discrète, dont presque tous les volets sont clos. Un dogue arpente le gravillon, silencieux, solide, indulgent envers le petit chat noir qui fait le fou, tourne autour de ses pattes, lui passe sous le ventre comme une flèche. Quand je pousse la porte entrouverte, il ne dit rien, se contente de m'accompagner jusqu'au perron, où il daigne alors donner de la voix pour prévenir et m'empêcher d'aller plus loin.