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Lève-toi et marche

Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:

« Non, je ne suis pas, je ne serai pas une infirme ordinaire, que mon orgueil bouleverse mes défaillances ! »
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— Autre vœu. J'en suis confuse, c'est pour moi. Je fais installer le téléphone à la maison. Connais-tu une…

Suis-je assez sotte ! Le mot « combine » ne veut pas franchir la barrière de mes dents.

— … Un moyen d'abréger les délais.

Au tour de Nouy de faire « oui » avec le nez. Mais cette négligence dure peu. Malgré moi, mon regard s'est détaché du plafond et, littéralement, lui tombe dessus.

— Et connais-tu un moyen d'être un type énorme ? Un moyen de transformer un Nouy quelconque en Nouy quelqu'un ?

— Hein ? fait Serge, abasourdi.

Ça m'a échappé. Impossible de me dégonfler : il faut y aller de ma tirade.

— Je vais te dire où tu en es, Serge. Tu as tripatouillé… enfin, soyons gentille, l'argot aussi a ses euphémismes, disons : tu t'es dépatouillé pendant et après la guerre. Que ce soit dans le beurre, la laine ou le caoutchouc, tout le monde s'en fout. Pas vu, pas pris, pas coupable. Mais depuis deux ans qui a du plomb dans l'aile ? Qui ne sait plus quoi faire ?

Mauvais signe, quand remuent les oreilles du fauve. Celles de Nouy bougent. Pourtant il a sagement croisé les bras sur son sous-main. Il regarde fixement l'encrier comme s'il voulait le boire, jusqu'à la lie.

— Je les entendais déblatérer derrière ton dos, l'autre jour : « Serge n'a jamais eu d'affaires sérieuses sur les bras. Il a fumé son cigare ! Maintenant, il mégote… »

— Ah ! les vaches ! Ils disaient ça ?

Grand coup de poing sur le sous-main de maroquin rouge. Le visage se ratatine. Nouy n'a pas senti l'astuce, pourtant cousue de fil blanc. Il rage. Mais il joue franc jeu.

— Je me demande de quoi tu te mêles. Il y a des coups de pied au cul qui se perdent. Le pire, c'est que c'est vrai. J'ai mis un peu de fric à gauche, mais pas assez pour vivre de mes rentes. D'ailleurs tous les six mois une dévaluation m'en croque la moitié. Il faudrait le faire travailler. Voilà bien le hic. Je n'ai aucune compétence, moi.

Hésitation. Puis soudain il se déboutonne.

— Et puis on a des habitudes. On gagne cent fois plus par le trafic que par le boulot et le risque est tellement plus excitant ! Ça devient un vice. Les affaires normales nous ennuient. Regarde tous les anciens grossiums du marché noir : les uns après les autres, ils se font tous coffrer pour escroquerie.

Le chien aboie : voici Milandre. J'empoigne mes béquilles et pilonne dans la haute laine, vers la porte. Nouy me suit, me souffle rapidement dans l'oreille :

— Je n'en suis pas là, remarque ! Je n'en suis pas là.

Puis sa bonne grosse patte tombe sur mon épaule malade.

— Entendu pour Catherine et pour ton téléphone. Mais, dis-moi, tu n'es pas venue pour ça. On t'a chargée de me contacter, hein ?

— Pas encore.

J'ai eu du mal à garder mon sérieux. Mais je suis ravie ; j'ai réussi à prononcer les deux mots sur le ton voulu : celui qui infirme la négation et permet de mentir sans s'écarter de la vérité.

* * *

Luc renifle. Le vent redouble. Je me lance, hop ! et me balance vivement sur mes béquilles.

— Et maintenant, rue des Pyrénées !

— Non, dit Luc. J'ai eu la prudence de téléphoner. Pascal assiste à un consistoire. Rentrons.

Deviendrait-il entreprenant ? Voilà qu'il se permet de retoucher mes programmes. Tâchons de nous en réjouir et de ne pas nous sentir lésée, parce qu'il montre un peu d'initiative. Tâchons. Je stoppe, je grogne :

— Huit jours de foutus !

Puis, regardant le trottoir :

— Pourquoi t'es-tu esbigné tout à l'heure ?

Milandre répond de biais :

— Lui as-tu donné l'absolution ?

XII

Le pot-au-feu glougloute, soulève son couvercle qui retombe et tinte. Claude fait marcher le train électrique que lui a donné Mathilde. Malgré mon épaule gonflée, je tourne la ronéo. Ma tante tape à toute vitesse.

— On ne s'entend plus, dit-elle.

Combattant le bruit par le bruit, elle s'arrête une seconde, allonge le bras, tourne le bouton de la T. S. F., qui se met à crachouiller de l'histoire. Vous allez entendre des commentaires sur la prise imminente de Siou Tchéou par les troupes de Mao Tsé-Toung, sur la reprise du travail dans les mines, sur la création d'une nouvelle municipalité dans le secteur sov… Déclic. Mathilde se réfugie dans les grandes ondes. Si vous ne vous sentez pas bien, prenez donc… Nouveau déclic. Ondes courtes. Quart de phrase anglaise, sifflement, morse, quart de phrase inidentifiable et, enfin, du Tino : Malgré les sermen-ents, les invit-teù… Mathilde, découragée, recommence à taper : métronome pour quadruples croches. Et, soudain, on sonne. Je orie :

— Ne bouge pas. Ce doit être Catherine. Rappelle-toi ce que je t'ai dit.

— Cette fille ! Chez nous ! Enfin, va ! murmure Mathilde avec dégoût.

Après avoir soigneusement refermé la porte du capharnaüm, j'ouvre la porte d'entrée. C'est en effet Catherine qui me rend sa première visite. Elle devait venir à quatre heures. Elle s'excuse avec des phrases banales que transfigurent sa voix chantante, son port de tête enfantin et le battement précipité de ses grands cils.

— J'ai pu m'échapper. Non sans mal. Les Sainbois sont venus bridger.

Son regard se disperse en petits coups d'œil, plantant partout les épingles de sa curiosité. Mais il n'y a plus rien à voir dans le vestibule, sauf le portemanteau simili-Henri II dont j'ai décapité le fronton à colonnettes, sauf moi-même qui essaie de ne pas faire le gros dos et de rester bien droite, parallèle à mes béquilles. D'ailleurs je me hâte vers ma chambre, dont je pousse la porte. Bonne réaction. Catherine se tait brusquement.

— Vous vivez dans cette…

Forçons-nous un peu. C'est une femme et qui n'est pas très fine.

— Dans cette cellule, oui. Tout ce qui meuble une pièce m'ôte de la place. Je comprends très bien les Arabes, qui n'ont qu'une natte. Asseyez-vous là, sur mon lit.

Mieux qu'intimidée… elle est impressionnée, ma Catherine. La voici en état de grâce. C'est une affaire qu'elle soit venue. Chez elle, dans son milieu, défendue par sa famille, son aisance, ses bibelots, elle ne se laisserait sans doute pas aller. Mais ne lui permettons pas de réfléchir et de me soupçonner de gueuserie. Faisons de la puissance. Je range mes béquilles le long du mur, me rattrape aux barreaux de mon lit, m'installe près d'elle.

— Le cinéma vous intéresse toujours, Cathie ? Je crois avoir trouvé ce que vous m'avez demandé.

— Ce que je vous ai demandé ? répète Catherine, étonnée.

De fait, elle ne m'a rien demandé. Elle m'a seu lement fait part d'un rêve vague. En vingt-quatre heures de démarches, sans appui, sur la seule recommandation de sa beauté, elle intéresserait sans doute une demi-douzaine de producteurs. Mais elle est de ces gens qui n'obtiennent rien, parce qu'ils ne vont jamais plus loin que leurs désirs. Un coup de pouce, c'est tout ce dont elle me sera redevable (il est vrai que ce coup de pouce, pour le donner à tout le monde, il faudrait rappeler Hercule). Je plonge la main sous le traversin. Petite mise en scène. Une lettre garée sous mon traversin, ça donne une idée de l'intérêt que je porte à la fille du percepteur ! Cette lettre au bas de laquelle s'écrase la signature de Nouy est rédigée dans le style du bonhomme.

Vu hier soir the right man in the right place, pour ta ligne. Vu aussi Goldstein, qui malheureusement part pour Nice. A son retour, dans un mois, expédie-lui ta Catherine (2, rue Crébillon, VI'). Le tout, S.G.D.G. La patte. Serge.

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