Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
— Sacrée fille ! Tu ne pouvais pas téléphoner ?
Une fenêtre se referme et Serge vient lui-même ouvrir. Il est encore en pyjama. Un pyjama de soie. Il vient de se réveiller : sur ses petits yeux papillotent de lourdes paupières roses.
— Salut ! En semaine, je suis presque toujours célibataire. Et comme à cette heure-ci ma bonne fait son marché, je suis sous la seule garde de mon chien. Quel bon vent t'amène ?
— En fait de vent, observe Milandre qui pousse devant lui un nez violet, il est plutôt méchant.
Serge daigne s'apercevoir de la présence de Luc, lui offre un doigt. J'ai gaffé. Il fallait venir seule. Nouy est de cette race âpre, qui jette son dévolu sur tout et ne partage rien, même l'amitié.
— Entrez donc ! reprend-il, bourru.
Nous avançons. Vestibule violet pâle, où étincellent chromes et glaces. Petit salon ocre où quatre fauteuils carrés en chèvre du Cap s'accroupissent sur la moquette autour d'un aquarium de trois cents litres, lumineux, peuplé de scalaires, de queues-de-voile, de poissons-télescopes. Salle à manger vert d'eau à tapis de Chiraz et meubles cordouans, cuir et cuivre offrant aux yeux ce poli parfait des richesses d'exposition qui ne servent jamais. Bureau enfin : un bureau-prétexte avec divan, rideaux assortis, bibliothèque de palissandre pleine de mirifiques reliures, photos d'artistes dédicacées, parfums divers imbibant un haute-laine d'un moelleux ! On nous a fait traverser les trois pièces pour nous épater. Discrétion au-dehors, plein la vue au-dedans. La diplomatie m'interdit d'être rosse. Tout ce que je peux dire, c'est :
— Tu ne crains pas les mites !
Puis, le doigt pointé vers la douzaine de cabotines qui s'aplatissent sur le mur après s'être sans doute aplaties dans le meilleur lit de la maison :
— Ton tableau de chasse ?
Pas de moue complaisante. Au contraire. Un réflexe pudique éteint le sourire de Serge. Le drôle est plus compliqué ou plus malin que je ne le pensais. J'ai devant moi une bonne balle, aux oreilles ourlées de rouge, au nez puissant, aux mèches drues. Les prunelles seules ont de la malice qui fuse entre ces cils courts, à moitié grillés, du fumeur trahi par la flamme de son briquet. Il proteste, légèrement dédaigneux.
— Ça ? Des copines. De petits rôles à qui j'ai rendu service.
Tiens, tiens ! Intéressant. Un brusque rapprochement vient de se faire dans ma tête. Notons cette autre information qui explique la première :
— Moi, je m'occupe surtout de la partie financière des films. Oh ! tranquillise-toi, je ne risque pas mon fric. Mon rôle consiste à trouver, moyennant pourboire, des commanditaires qui soient ravis d'y perdre le leur.
Cette fois, Nouy se force. Il n'a même pas sa voix. Celle qu'il emploie a le débit saccadé et les inflexions sèches qui cotent leur homme au café de la Bourse. Il ne trouve plus rien à dire. La conversation s'éteint. Je m'assieds sur le coin du divan, puis je regarde Luc, qui ronge son ongle favori : celui du pouce. Il finit par comprendre, il ânonne :
— Si tu peux me donner quartier libre pendant une demi-heure, j'irai voir un peintre de mes amis qui habite à trois rues d'ici. Je parie que…
Le reste se perd dans son mouchoir, où il éternue. Il est déjà parti. Les tapis étouffent ses pas, qui ne redeviendront sonores qu'à partir du perron. Pour la seconde fois j'éprouve un petit remords : la délicatesse est de son côté, non du mien. Mais attention ! Serge, qui joue avec un coupe-papier d'ivoire, vient de murmurer, suave :
— Suite à votre honorée du 15 novembre, n'est-ce pas, belle enfant ?
Petit plongeon du nez pour dire oui.
— Tu es un drôle de corps, reprend Nouy, qui vient d'introduire son coupe-papier dans le col de son pyjama et se gratte le dos. Mais tu n'es pas folle. Si j'ai bien compris, tu penses que nous sommes trop personnels, tu voudrais que nous nous aidions un peu…
Mon nez plonge encore.
— Ça se défend ! Echanger des tuyaux, des affaires, du piston… Tout le monde y trouverait son compte.
Ln nez ne bouge plus.
— A condition que ça se passe entre types du même poids. S'il s'agit de remorquer des ballots du genre Milandre, très peu pour moi !
Très absorbée par la contemplation du lustre, je me tais longuement pour désapprouver cette sortie. Puis je risque :
— On a toujours besoin d'un plus petit que soi.
Nouy s'esclaffe :
— Pour lui parler de sa taille, oui ! La comparaison réconforte.
Brute, va ! Tu me plais. Tu as de l'étoffe. Ce n'est pas le genre d'étoffe qui peut faire un drapeau, mais on n'y coupera jamais l'habit noir de Tartuffe. Un rat ? Jamais de la vie ! La Chouette ne t'a pas regardé. Carré, trapu, tout en mufle et en épaules, la main large et posée à plat sur ton bureau… Un plantigrade ! Un ours. Un ours épilé dans un pyjama de soie. Féroce pour la plupart, inoffensif pour quelques-uns. On t'aura, Martin, on te fera danser pour un rayon de miel.
— En définitive, qu'est-ce que tu veux de moi ?
Ce n'est pas facile à dire. Je n'en sais rien au juste. Si je m'explique, je vais tomber dans le pathos et c'est le genre qu'il me pardonnera le moins. Mais il y a une façon d'accommoder les mots. Pour une Marie Calien, on sort le grand singulier, on lui parle du service. Devant Nouy — moins fier et plus faraud — sortons le petit pluriel, réclamons des services. J'improvise :
— Ce que je veux ? Mes ambitions sont peut-être un peu plus… un peu moins… un peu différentes des tiennes. Nous en reparlerons. Aujourd'hui, je viens te mettre à contribution. A charge de revanche, d'ailleurs.
La tête de Serge oscille à petits coups rapides pour approuver ce discours. Régulier ! Un dur oblige ses potes. Je cherche désespérément ce que je pourrais bien lui demander. Enfin mon regard rencontre de nouveau les photos dédicacées. Mais oui ! Comment n'y ai-je pas pensé plus tôt ?
— Voilà. J'ai une amie, Catherine Rumas, une fille splendide, qui voudrait faire du cinéma.
— Facile !
Le coupe-papier fend l'air. Une lourde ironie fait tomber la lippe de Serge.
— Facile, si elle est facile. Ce ne sera pas la dernière jeune première dont la fesse ait du talent.
C'est bien ce que je craignais. Mais, sans me laisser le temps de protester, Serge fait machine arrière.
— Je blague. Il y a toutes sortes de filles dans ce milieu-là. Des putains comme des pucelles. Si la tienne est vraiment très belle, Goldstein — c'est un ami à moi — Goldstein sera peut-être intéressé. Mais qu'elle ne s'en fasse pas un roman, ta Catherine ! Elle n'a pas beaucoup de chances d'aller plus loin que la figuration ou le rôle muet.
— Ça suffira pour commencer.
— Bon ! Mais…
Ma parole, ce lascar semble avoir des scrupules. Y aurait-il des fleurs sur son fumier, un secteur réservé dans cette âme de truand ?
— Mais tout de même… une vraie jeune fille… court des risques…
— Celle-ci n'en court plus.
— Oh ! fait Serge, avec une intonation scandalisée qui, dans sa bouche, est cocasse.
L'étonnement fait rouler ses épaules. Il m'observe de biais avec une insolente sympathie.
— Curieux ! Je te voyais plutôt fréquenter des nonnettes.
— Je viens bien chez toi.
Attrape ça, mon brave ! J'attends la riposte. Mais l'ours se contente d'un grognement bref. La prudence me revient. Je saute sur une nouvelle inspiration.