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Lève-toi et marche

Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:

« Non, je ne suis pas, je ne serai pas une infirme ordinaire, que mon orgueil bouleverse mes défaillances ! »
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Si étonnant que cela puisse paraître, ce fut Mathilde qui me libéra du sarcasme. Se retournant sur son tabouret, elle fulmina :

— Plus fines, tes pluches ! Je te l'ai dit cent fois.

Puis regardant le mioche, vautré sur le parquet et en train d'édifier une pyramide de cubes multicolores, elle ajouta :

— Avec un youpala, si nous en trouvons un à sa taille, nous arriverons peut-être à le faire marcher.

Association de mots immédiate ! Martiale, je me mis à fredonner : Marchons, marchons… C'était vrai, je pouvais aussi, je pouvais surtout cela pour Claude : lui apprendre à marcher. Faire en sorte qu'il pût un jour s'évader de mes jupes. Transposant la chose sur un autre plan, je trouvai du même coup la parade : « Un youpala pour leurs petons, c'est tout. Rien d'autre. Un youpala pour les hésitations de ces messieurs. Mais qu'ils aillent où ils veulent sur leurs petites roulettes ! Ça, ce n'est pas mon affaire. »

Bientôt, je fignolai ma rhétorique. Que venait-on me chanter ? Au nom de qui ? Au nom de moi, pardi ! Au nom de moi, toute mince et toute seule. Au bénéfice de qui ? Mais au bénéfice de chacun, évidemment. Quand une pauvre fille vous dit ce qu'elle pense, pourquoi soupçonner son haleine et pointer en l'air un doigt mouillé en demandant : « D'où vient le vent ? » Pourquoi appeler à la rescousse politique et philosophie ? Je parlais de leur inertie à quelques bons bougres, capables de mieux. De quel droit l'écho répondait-il : « Problémes généraux ! Vous vous z'attaquez z'aux montagnes sacrées ! » Réflexe connu. Affolement hypocrite. Epouvantés à la pensée qu'on pourrait les faire bouger d'un millimètre, les gens feignent de croire qu'on veut ébranler le monde en même temps qu'eux. Je n'étais pas folle. Mais femme. Donc une particulière, intéressée par des particuliers. Par des cas précis, chauds, offerts à mes yeux, mes doigts et mes oreilles. A travers eux vivante. Et me fichant du reste.

Mais je ne pouvais pas le dire. On n'avoue pas aux gens que leurs idées ne vous font ni chaud ni froid, que ce qui vous intéresse en elles, c'est seulement leur intensité, leur rendement. Ça ne fait pas sérieux dans un monde qui considère encore comme séditieuse la phrase de Saint-Ex (que j'avais choisie comme devise au concours général) : La vérité pour l'homme, c'est ce qui fait de lui un homme. Il faudrait trouver une attitude, qui ne soit ni trop directe ni ambiguë. Qui veut jouer à l'Egérie…

Le fou rire me reprit. D'un coup sec, je plantai mon couteau de cuisine dans la dernière patate. Elle était fraîche, ma domination ! Ils iraient loin, mes zèbres, quand je leur aurais soufflé dans le dos ! Je me levai péniblement. Tanguant et roulant, hargneuse, je fonçai sur le gosse.

— Tu as fini de te traîner ? Allons, debout !

Il ne bougea pas, ne parvint même pas à soulever sa tête de plomb. Ses yeux jaunes m'observaient, cuits, inexpressifs : deux œufs de moineau sur le plat.

— Laisse-le donc, dit Mathilde en écartant les bras.

X

Claude et moi, nous étions venus en bancaline, côte à côte, sans donner un coup de manivelle. Milandre poussait le tout. C'était un peu vexant pour moi. Mais surtout vexant pour lui : il avait l'air d'un époux et d'un père convoyant les restes de sa famille. Claude ne bougeait pas, désespérément sage. J'avais éprouvé une curieuse satisfaction en le voyant toucher la chaîne du « moulin à café », enduite de graisse boueuse, puis sucer son doigt avec délices. C'était sa première bêtise.

Nous avions, en passant, fait une visite de courtoisie à Mlle Calien (courte, ma courtoisie ! Si je suis incroyante, c'est que je me rebiffe contre la grâce de Dieu, qui aurait en nous l'initiative des bonnes actions, tandis que nous conserverions seulement celle des mauvaises. Je ne pouvais oublier que l'assistante était à l'origine de l'expérience Claude). Maintenant nous nous promenions dans le square Henri-François, avec l'élégance que l'on sait. Un clochard, installé sur un banc pour siffler un fond de bouteille et récurer une boîte de conserves, nous regardait d'un œil goguenard. Je fredonnais, bravement, cet absurde refrain qui semblait tout à fait de circonstance :

Y en a qui boit'en marchant Y en a d'autres qui se dandinent. Y a l'autr'qui boit un vin blanc, Enfin y a les boîtes de sardines…

Il y avait même la boîte de peinture. Milandre fonctionnait. Milandre brossait une Marne. La Marne et moi, c'est fou ce que nous avons pu lui sécher de tubes ! Je connais sa Marne d'hiver qui ressemble à une immense flaque de colle de pâte, sa Marne de printemps qui fait soupe de pois cassés. Pour l'instant il travaillait dans la gelée de coing, à grand renfort de terre de Sienne et de rouge de Pouzzoles. Reniflant, se mordillant les lèvres, tirant la langue, il déposait sur sa palette croûteuse de nouveaux tortillons, gros comme ceux des vers sur la terre humide. Il malaxait, il plâtrait sa toile, avec jubilation.

— Ça vient, ça vient ! assurait-il, quand je revenais me pencher sur son chef-d'œuvre, à chaque tour de jardin.

Moi aussi, je fonctionnais. Avec le même brio. Remorquant le gosse et surveillant notre double équilibre, je cherchais à m'exalter, à me réchauffer l'imagination. C'est ce que j'appelle couver l'œuf de Colomb. Il en sort toujours quelque pompeuse évidence. Or, justement, Colomb, Colomb Christophe, navigateur, m'offrait un bon sujet de méditation. Pour le compte de leurs majestés catholiques et pour la gloire future des U. S. A. protestants, ce monsieur n'est-il pas allé en Amérique en croyant aller aux Indes ? Il y est allé, c'est le principal. Il s'est trompé avec tant de ténacité qu'il en a fait jaillir la plus grande nouveauté géographique de tous les temps. Voilà qui était rassurant. On ne trompe jamais quand on marche ; on peut tout au plus se dérouter.

Mise en train, je clopinais ferme, sans m'apercevoir que je venais de lâcher Claude, du reste fort satisfait de l'aventure, car il en avait profité pour se traîner jusqu'auprès de Luc, également inattentif, et pour s'emparer d'un tube de blanc de zinc dont il répandait le contenu sur sa culotte, en jolis filets. Mais j'allais, ignorant le désastre ; j'allais, spéculant et planifiant sous les acacias-boules.

Voyons, voyons. Numérotons nos inquiétudes. Il y a, primo, ces mains qui deviennent aussi veules que nos jambes. J'irai consulter en douce. En attendant, sous le premier prétexte venu (par exemple, cassons une canne), je peux reprendre mes béquilles. Après tout, cette façon de déambuler, par grands bonds flasques, cette crucifixion qui galope, ça gêne les yeux, ça touche. La pitié… tant pis ! C'est une arme. Ces bougres-là vont me faire faire des progrès en humilité. Ou en tactique.

Secundo, comment harceler mes gens ? Le travail, l'aide due à Mathilde, le gosse me retiennent à la maison six jours sur sept. Les lettres sont insuffisantes. Compter sur des visites serait naïf. Le moyen de choix — voir proverbes divers — a toujours été la présence. Une seule solution : le siècle a inventé la présence à distance, les P. T. T. vous louent une toile d'araignée toute faite, toute tendue, pour attraper vos mouches. Je ferai poser le téléphone. L'argent ?… Eh bien ! je vendrai mon unique bijou : la bague de fiançailles de maman.

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