Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
— Tu seras sage avec la dame !
Elle repartit, la tête rentrée dans les épaules, sur de lourds talons traînants. J'annonçai bravement, à la cantonade :
— Claude est arrivé !
— Ah ! il s'appelle Claude !
Mathilde, qui s'était sauvée dans sa chambre, se décidait à revenir. Elle s'avançait, à moitié coiffée, répandant autour d'elle ses cheveux, ses bras, les pans de sa robe. Son premier menton rentra dans le second qui s'imbriqua dans un troisième, tandis qu'elle observait le gosse que je venais d'asseoir sur le haut tabouret de dactylo et qui balançait les jambes dans le vide. Il n'était pas vilain, ce maigrichon, avec sa mine d'oiseau qui rentre la tête dans le jabot, ses prunelles presque beiges, ses boucles de laiton. Mathilde essaya un sourire, du type risette-à-l'enquiquineur, puis un autre, plus morose, qui fut remplacé par un troisième du genre passe-partout. Son regard quitta l'enfant, monta vers moi, qui suis aussi maigrichonne et qui suis blonde aussi — mais d'un vilain blond, plus dur, couleur corne. Soupir. Re-soupir. Rien à faire : j'étais là, bien campée dans ma robe. Son regard continuait de monter, navré, tel celui de l'évadé qui arrive devant un dernier mur, beaucoup trop haut et farouchement garni de tessons. Elle ne savait que dire, la pauvre. Elle faisait tourner autour de son poignet, comme un énorme bracelet, son indispensable rond de caoutchouc, auréole de ses mérites (selon Luc).
— Après tout… dit-elle.
Sa propre nature la bousculait. Le kyste de la paupière se mit à frétiller. Onde par onde, pli par pli, son vrai sourire apparut, s'épanouit dans la graisse.
— A-t-il déjeuné, au moins ? demanda-t-elle.
Une heure plus tard, elle filait jusqu'au bazar du coin acheter un jeu de constructions.
L'enfant joua toute la journée, presque sans bouger. Son infirmité lui tenait lieu de sagesse. Il avait été dressé à passer inaperçu dans le restaurant où avait travaillé sa mère. Il parlait peu, comme tous les enfants dont on ne s'est guère occupé. Il ne marchait pas du tout, n'essayait même pas de changer de place. Ce qui m'autorisait à conclure :
— Tu vois, tante, il ne sera pas encombrant.
A vrai dire, j'aurais préféré le voir plus remuant. Tant de résignation m'agaçait. Quoi ! Ses jambes n'étaient pas plus mauvaises que les miennes. Il pouvait s'en servir puisqu'il marchait dès qu'il se sentait tenu, ne fût-ce que par un doigt. Pourquoi attendait-il cet appui, pourquoi n'allait-il pas le chercher ? Ma première tâche serait de lui apprendre l'équilibre qui, pour nous, est un métier. Mais il fallait d'abord gagner sa confiance. D'ailleurs j'étais vraiment mal fichue. Mon épaule recommençait à enfler, mes mains devenaient molles, mes jambes se tassaient sous moi comme des pattes de pantin, bourrées de crin. Mes béquillons me suffisaient à peine et je regardais avec inquiétude mes grandes béquilles, rangées dans un coin et qui ne me servaient plus depuis des mois. Faudrait-il les reprendre ?
Enfin, il y avait mes autres clients. J'étais très préoccupée de leur attitude. Dès le 15, Nouy m'avait répondu par pneu. Je ne sais pas trop où tu veux en venir. Ni toi non plus, sans doute. Mais tu m'es sympa. Excellons. Excellons, et que ça saute ! Ça ne voulait rien dire, ce n'était pas compromettant, c'était tout de même plus réconfortant que le mot de Carmélie, arrivé le lendemain : Chère Mademoiselle, bien sûr, restons en relation, pour nous aider réciproquement. A propos, j'ai oublié de vous dire que je fais toujours 10 p. 100 de rabais aux amis qui se fournissent chez moi. Le 18, Thiroine s'en était mêlé et, de rage, je n'avais soufflé mot de la journée. Aimable philanthrope, disait sa lettre, j'ai bien reçu votre nouvelle circulaire. Première remarque : vous abusez un peu de la ronéo. Seconde remarque : vous aviez omis d'affranchir et j'ai dû payer trente francs de taxe. Troisième remarque : vous me cassez les pieds. Je me suis rendu à la fête des anciens par curiosité. Je me suis laissé traîner avec beaucoup moins de plaisir à votre conciliabule, chez Carmélie. Je n'ai pas envie de remettre ça. Je ne suis plus un gamin tourmenté par ces boutons qui s'épanouissent si facilement en fleurs de rhétorique. Sauvez votre monde à la sauvette et laissez-moi au commerce patenté des cuirs et peaux.
Et ceci n'était rien. La veille, deux réponses m'avaient plongée dans l'embarras. D'abord celle de Bellorget, moins prudent, plus ferme qu'on aurait pu s'y attendre et qui jouait en quelque sorte sur son terrain : Votre lettre me réchauffe et m'inquiète à la fois. Vous n'avez pas le ton du siècle, mais je crains que vous ne soyez pénétrée de son esprit. L'émulation, bravo ! Mais dans la voie que chacun s'est choisie, qu'est-ce-à-dire ? Toutes les voies ne sont pas bonnes. Au nom de qui cherchez-vons l'excellence ? Qu'en voulez-vous faire ? Tout homme a, toute la vie, l'impression de s'attendre, car ce n'est pas lui qu'il attend, mais ce témoin privilégié, le seul véritable. Celui qui… Suivait un sermon où le pasteur montrait toute l'oreille.
L'autre lettre émanait de Maxime de Ray qui n'avait jusque-là pas donné signe de vie. Je chassais le 14 et je n'ai pu me rendre à votre réunion. Je ne le regrette pas, car vous en aviez fait, semble-t-il, une sorte de traquenard. Voyons, voyons, pour qui racolez-vous ? On mobilise beaucoup ceux qui s'attendent, ces temps-ci. En général on le fait sur le forum. Pas à titre privé. Comme il n'y a point de social aujourd'hui qui ne soit politique, j'en déduis que vos chefs vous ont conseillé cette méthode discrète pour approcher de nous en sourdine. Qui sont-ils ? Quel est votre « isme » ? A quel genre de bien voulez-vous nous entraîner pour le seul profit de votre Cause ? Tous les chemins mènent à Rome, qnand on sait répartir aux tournants les « poussettes sur la voie que chacun s'est choisie ». Ayez au moins là franchise de le dire. Nous sommes peut-être du même groupe sanguin, mais de toute façon j'ai voulu vous écrire pour vous signaler que je ne suis pas dupe… Ni, du reste, amateur.
Et fallait-il enfin tenir pour négligeable la réaction de Luc, accouru à la maison, hilare, pour jeter sur la table un vieil exemplaire de La vie en forme de proue en criant :
— Prout, ma chère !
J'en étais baba. J'enrageais. La sale blague d'être prise au sérieux par les autres avant de l'être par soi-même ! Et de voir arriver la contre-attaque, toute fumante, fonçant sur vos intentions, ces marches lointaines où l'on a dépêché de vagues éclaireurs ! J'avais fait péter une amorce et ils entendaient le canon. Il y avait de quoi rire ; de quoi, aussi, me hausser du col. J'étais partagée entre deux envies contradictoires : celle de me trouver intéressante et celle de me moquer de moi. Les deux me sont d'ailleurs naturelles et il est bien probable que l'une est l'alibi de l'autre.
La phase du petit rire qui vous secoue, toute jaune, comme le vent de mars fatigue la jonquille, l'avait d'abord emporté. Elle durait encore, ce matin de l'arrivée du gosse, et j'épluchais les patates en songeant : « Hé, hé, si tu as des envies de cornette, Constance, mieux vaudrait t'en tenir là. Lui faire faire pipi-popo, le torcher, le moucher, lui enfiler sa poupoune… voilà ce qu'il te faut, voilà du travail pour demoiselle impotente. Et encore ! Parce qu'il est para, lui aussi, parce qu'il ne pourra pas dégringoler l'escalier sans ta permission. Sinon, tu n'en serais même pas capable. »