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Lève-toi et marche

Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:

« Non, je ne suis pas, je ne serai pas une infirme ordinaire, que mon orgueil bouleverse mes défaillances ! »
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— Huit heures ! Je file. On se revoit quand ?

— Le plus souvent possible.

Ce sera prudent, avec cette cervelle qui a besoin de la serinette. Je la reconduis. A la porte, Cathie passe aux effusions : bise à droite, bise à gauche. Je crains que ça ne lui coûte pas beaucoup plus qu'un coup de tampon à une postière et, dès qu'elle a le dos tourné, je m'essuie la joue. Mais je rentre, toute voûtée, dans le capharnaüm. Je ne suis plus raide ni parallèle à mes bouts de bois. Franchement, de nous deux… qui donc a remué l'autre ?

XIII

Au tour de Pascal.

Cette fois, je n'avais pas mes coudées franches comme avec Luc, Serge ou Cathie. Du temps de Jean-Jacques-Rousseau, il n'était jamais venu chez nous comme tant d'autres camarades de mon frère. Il était investi d'une charge qui le rendait « auguste », l'entourait d'une palissade d'obligations, tenait es gens à distance. Trois semaines de manœuvres, quatre visites successives furent nécessaires pour l'accrocher.

La première fois que je pus me rendre rue des Pyrénées, où Bellorget habitait près du temple de Charonne, je le trouvai en conférence avec une dizaine de jeunes gens. Il sortit, laissant la porte entrouverte, ce qui me permit d'apercevoir un bureau de type commercial, surmonté d'un crucifix de bois nu et entouré de fauteuils de rotin. Pressé, visiblement gêné, Pascal s'excusa de ne point me recevoir et, tout de go, me demanda l'objet de ma visite. Je ne pouvais tout de même pas lui répondre, de but en blanc, que cet objet, c'était en quelque sorte lui-même. Trop vif élan tourne en culbute. Prise de court et préférant passer pour fâcheuse que pour hurluberlue, je lui parlai rapidement de Nouy, de Claude, de l'entraide, de la « S. S. M. »… Pascal parut amusé. Peut-être soulagé. Un peu déçu aussi.

— C'est à voir, répondit-il, évasif. J'en parlerai. Nous voyons beaucoup de monde.

Et très aimable, trop aimable, il me reconduisit jusqu'à la rue, tambour battant.

Le dimanche suivant, laissant pour une fois le gosse à Mathilde — ce que je n'aimais pas faire — j'allai surprendre mon pasteur au milieu de ses ouailles, au temple même. Catherine m'accompagnait, curieuse d'assister à un culte protestant. Scrupuleuse ou, si l'on veut, polie, je pris bien soin d'arriver avant l'Invocation. Précaution apparemment inutile : la moitié des fidèles arrivèrent en retard, bien après nous.

— A l'église, les gens s'amènent à l'Evangile ! chuchotait Catherine.

Impossible de la faire taire, de l'empêcher de souffler ses petites remarques dans le creux de sa paume.

— Tiens ! Ils ont ça aussi, comme nous.

Comme nous ! Je n'étais rien, moi : en tout cas, pas responsable des serments de mes parrain et marraine. Quant à Cathie, catholique du type quatre-fois-dans-la-vie (baptême, communion, mariage, enterrement), bien décidée à ne faire qu'un usage mondain des pompes de sa propre Eglise, que pouvait-elle se sentir de commun avec elle ? Je finis par lui dire, agacée :

— Taisez-vous donc, voyons !

J'écoutais Pascal avec étonnement. Après le psaume, pour la lecture d'Exode XX, c'est-à-dire du texte intégral des Commandements de Dieu, Bellorget avait repris sa voix de téléphone, cette voix de tête, de lecteur de réfectoire. Il la garda jusqu'au sermon. Alors sa voix de fonctionnaire de l'Eglise réformée et l'autre, celle de Pascal Bellorget, se chevauchèrent curieusement. Fallait-il souhaiter qu'il n'en ait qu'une ?… Déjà bien habitué aux artifices de la prédication, il surveillait son débit, ne ratait pas une inflexion ni un accent, réussissait de rapides envolées : Ah ! mes frères !… Puis soudain il s'embrouillait dans un commentaire, dans une liaison. Un petit rictus découvrait sa canine, pointue comme une aiguille, pendant une seconde : le temps de coudre hâtivement une formule toute faite à une vérité première…

La bénédiction donnée — avec un grand geste de chasse-mouches qui me gêna — il redevint civil et se glissa parmi la foule, qui s'écoulait lentement. Marchant comme sur des œufs et jetant de brefs regards inquisiteurs par-dessus ses lunettes, il allait de groupe en groupe. Il serrait des mains avec une nonchalante componction. Je l'attendais près de la porte du temple. Quand il s'approcha, je vis son sourire tomber entre lui et moi, comme une barrière.

— Vous avez voulu me voir dans mes attributions ? Je n'ai pas été trop mauvais ?

L'approbation qu'il quêtait ne vint pas.

— J'aime tout de même mieux Notre-Dame ! dit sottement Catherine, qui considérait la nudité du temple avec une petite moue.

— La splendeur de ses temples nous détourne de la splendeur de Dieu ! récita sèchement Pascal. Vous m'excuserez, j'ai au moins quinze personnes à recevoir.

Il fit un pas, se retourna vers moi.

— A. propos de Nouy… Peut-on vraiment le recommander ? C'est délicat. Quant à votre petit malade, on m'a signalé qu'il existe des institutions spécialisées…

Je rentrai, furieuse et secouant le bras de Catherine.

— C'est délicat !… Vous pensez ! Il a peur. Peur de se compromettre. Et ce conseil pour Claude… Si nous avions envisagé de le mettre dans une institution pour enfants paralysés, il y serait déjà. Il m'évite, c'est clair.

— Il s'habille bien, répondait Catherine, indifférente. Mais il devrait porter des lunettes d'écaille.

Je retournai, le mardi suivant, rue des Pyrénées, en compagnie de Mlle Calien, qui avait une course à faire place Voltaire. Il me devenait de plus en plus difficile de sortir seule. A deux reprises je m'étais effondrée et j'avais eu toutes les peines du monde à me relever sans aide. Encore une fois Pascal — que je n'avais pas voulu prévenir pour l'empêcher de préparer quelque excuse — était absent : il venait de partir pour la « Maison » de la rue de Clichy.

L'entêtement est mon pire défaut. Huit jours plus tard je revenais, seule, après avoir pris soin d'envoyer un pneu. Ce fut un beau tour de force. Il neigeait. Voulant ménager la bourse de Mathilde, je m'étais refusé un taxi, j'avais pris le métro à la porte de Charenton. A Daumesnil, une faiblesse m'empêcha de descendre à temps et je ratai la correspondance. Pour limiter mes efforts, je décidai de faire le tour par République, ce qui allongeait considérablement mon trajet, mais me permettait de ne changer qu'une fois. Néanmoins je m'offris un beau patatras dans un escalier et dus me faire remettre debout par un petit sergent de la coloniale. Rue des Pyrénées, au moment d'arriver, un de mes pilons glissa sur la neige. Nouvelle chute. Le rebord du trottoir me fendit légèrement l'arcade sourcilière. Dix passants me relevèrent, me conduisirent au plus proche pharmacien. Quelle aubaine ! J'en profitai aussitôt pour téléphoner à Pascal, qui accourut et m'emmena chez lui, couronnée de bandes Velpeau, très satisfaite d'un incident qui me fournissait enfin une sensationnelle entrée en matière.

* * *

La salle d'attente, d'ailleurs, était vide. Vide aussi le salon de rotin. Pascal m'installa dans un fauteuil avec une sollicitude un peu trop poussée, puis s'assit à son bureau. Comme Nouy, il se mit à jouer avec un coupe-papier. Mais le coupe-papier était un honorable souvenir de guerre, en cuivre de douille, et l'attitude différente. Ni offensive ni défensive. Neutre. Un nouveau Pascal. Le visage n'était plus composé, abrité par ses lunettes. Un peu trop souriant, certes, un peu trop « oint » de bienveillance, mais attentif, aux aguets derrière ses hublots.

— Vous êtes terriblement imprudente, Constance. Qu'aviez-vous donc de si important, de si pressé à me dire ?

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