Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
— Nib ! En dehors de sa croûte, on en fait toujours trop.
Et cinq minutes plus tard, à propos d'un camarade qui a réussi :
— Il a une veine, ce salaud !
L'impuissance et l'envie… Je ne saurais respirer plus longtemps l'air de cette cave. Malgré le radiateur, j'en ai la chair de poule. La pire maladie de l'âme, c'est le froid, disait l'autre. Fuyons Thiroine et sa tête d'Esquimau.
— Au revoir, tous !
Je file, boitant bas, me raccrochant à tout ce qui me tombe sous la main. Ça n'a plus d'importance, maintenant. Milandre s'attarde. Impossible d'éviter le bras de Bertille Carmélie, qui entend m'accompagner jusqu'à la prochaine station de taxis. A peine ai-je franchi la porte que j'entends grincer la voix de Thiroine :
— Vous vous rappeliez que cette petite pimbêche était bancale ?
J'attends la réplique de Luc. Elle ne vient pas. Mais Nouy explose :
— Elle est même restée une heure debout pour que tu ne t'en aperçoives pas. Chapeau, Thiroine !
VIII
Je regardais par la fenêtre, dans mon attitude favorite : raide comme bambou, le nez sur la vitre. Admettons que je réfléchissais… Oui ? Non ? Avais-je vraiment un bout d'idée ? Fallait me crier : « Casse-cou ! Tu fonces comme une girl-scout, en jupette plissée, dans un hallier de bonnes intentions ! Laisse-les donc faire, ces pauvres bougres ; laisse-les donc ne rien faire. Quelle maladie de t'occuper de ce qui ne te regarde pas ! » Je reniflais, le nez de plus en plus écrasé sur la vitre. Cette maladie-là, c'est ma santé. Je reniflais. Je regardais, avec envie. En face…
En face, de l'autre côté de la rue, à l'étage au-dessous, en short, les petites Rumas, les filles du percepteur, faisaient de la culture physique, devant leurs croisées ouvertes. Anonyme, polie — et pourtant indiscutable — la voix de Robert, la quarante millionième partie de la voix de Robert Reynaud les pliait, les relevait, leur imposait des consignes lointaines.
— Un. Levez-vous sur la pointe des pieds. Deux. Fléchissez les membres inférieurs. Asseyez-vous sur vos talons. Trois. Remontez…
Les veinardes ! Leur aisance me narguait, me donnait bien des regrets. Leur petit derrière, culotté de blanc, remontait avec une souplesse lente d'ascenseur. Et Reynaud continuait, l'autre chanceux. La voilà bien, la recette idéale, pour ceux qui rêvent d'une voix discrète, suggérant sans cesser d'être absente et réalisant une telle diffraction de la volonté que nul n'ait l'impression de recevoir un ordre ! Prends-en de la graine, Constance. La T. S. F. nasillait :
— Faites tourner les coudes de bas en haut…
La grande circumduction, maintenant. Classique. Le prof de gym nous criait toujours : « Pas si vite ! Vous battez des ailerons comme les jeunes canards. » En face, ça tournait au bon rythme, sur des jointures sérieuses. Mais cette sagesse même m'irritait. « Contentes de vos biceps, triceps et brachiaux, hein, poupées ! Pourtant, on vous connaît. Vous êtes de petites inutiles qui ne fichez rien, qui vivez aux crochets de papa-maman. Et qui couraillez, dit-on. Sportives et c'est assez. Excuse épatante, le sport, qui permet à un tas d'engourdis de se défriper ! Le mouvement pour l'action… Oui, je sais, les raisins sont trop verts. Tout de même, quand je n'étais pas podagre, quand je vous prenais un mètre dans la traversée du bassin, j'avais une tête… hum ! J'avais d'autres ambitions. »
— Bonne journée ! A demain !
Robert Reynaud venait de se taire. Catherine Rumas, l'aînée, bondit vers les croisées, la cuisse vivante et le sein en bataille sous le fin tricot. C'était celle que j'avais connue au club des Ondines. Elle était minime quand j'étais junior. J'ouvris vivement ma fenêtre avant qu'elle ait eu le temps de fermer la sienne.
— Cathie !
Un regard monta vers moi, frais comme un crocus.
— Tiens, c'est vous, Stance !
Merci. J'aime ce diminutif périmé qui, pour moi, n'évoque aucune poésie, mais le stare solide des versions latines, la station droite. Il datait, hélas ! Il datait de dix ans. Je me penchai par-dessus la barre d'appui.
— Eh bien ! ma choute, ce n'est pas la peine d'être voisines pour nous voir si peu.
Catherine souleva une épaule ronde, en murmurant d'une voix égale :
— C'est vrai !
Elle s'en fichait. Elle s'en fichait gentiment, mais elle s'en fichait. Je ne sais quelle envie d'elle me saisit. Le premier argument venu — le plus misérable, comme de juste — me parut excellent.
— Vous faites toujours collection de timbres ?… Je dois en avoir quelques-uns de côté. Moi, vous savez, les timbres…
Le sourire de Cathie envahit la rue. Je me gourmandais : « Idiote ! Tu ne vas pas la faire monter ! Elle habite un appartement et toi une mansarde. Quant aux timbres, ça va au moins te coûter cinq cents francs pour acheter une pochette au Paradis des Philatélistes, rue du Pont. Et pourquoi, grands dieux ? Pour qui ? Tout le monde sait qu'elle est comme ses timbres, la Catherine : un peu… oblitérée. Belle recrue ! Belle recrue qui ne dépare pas les autres ! Un gosse estropié, un pasteur falot, un escroc, une nymphe au cœur infidèle, sans compter le barbouilleur… c'est complet. Ma collection aussi s'enrichit. » J'étais pourtant fort satisfaite. Je criai : « Je te les enverrai ! » et je refermai la fenêtre en fredonnant ma scie : T'en fais pas, la Marie… Enfin je m'interrogeai :
— Qu'est-ce qu'on fait ?
Cette formule me parut un peu avachie. Je la répétai sous une forme plus dense, à voix haute :
— Que fait-on ?
Mathilde, qui travaillait dans l'autre pièce, crut que je lui réclamais de l'ouvrage.
— Si tes doigts ne sont pas trop raides, dit-elle, tu pourrais ourler les torchons que j'ai achetés hier.
Nièce soumise, j'attirai la corbeille à ouvrage.
Ces travaux pratiques ne me détournèrent point de mes pensées. Tout en poussant l'aiguille, avec une adresse si touchante que le fil s'emmêla vingt fois, je poussai mes réflexions, elles aussi fréquemment embrouillées : en logique comme en couture, j'aime les grandes aiguillées qu'on tire de long… « Résumons-nous. Si j'ai bien compris, Constance Orglaise, la pauvre chatte, s'ennuie. Lors, jetant de tous côtés la griffe en même temps, elle essaie de ramener à soi belette et petit lapin. Pas pour les croquer, non. Pour se monter un zoo personnel et, peut-être, entamer un numéro de dressage. En gros, voilà l'affaire. En style d'hagiographe, on pourrait écrire : Cette impotente chercha des impuissants qui avaient besoin de sa volonté comme elle avait besoin de leurs jambes. Fille sans destin, infirme, stérile, elle voulut vivre leur vie, marcher leur pas, accoucher par la bouche ces enfants de sa tête… Mais tais-toi, chérie ! Ne te fatigue pas. Réserve ce bla-bla pour les autres… »
— Tu as toujours l'intention de nous amener ce gosse ? me demanda soudain Mathilde, qui tournait la ronéo avec une patience de fermière à la baratte.
Chut, surtout ! Pas un mot. Chose tue, chose décidée. Depuis quelques jours, la tante cédait. Ce n'était pas le moment de lui offrir l'occasion d'une querelle, qui eût tout remis en question ou qui m'eût forcé à faire donner la garde (faire donner la garde, pour moi, c'est me résigner à la supplication : « Tu ne refuseras pas ce plaisir à ta pauvre éclopée »). Avec une ardeur renouvelée, je me mis à coudre mes torchons, à mettre au point mes projets. « Voyons. Pas la peine de s'assurer de Luc : on l'aura toujours sous la main et du reste je ne sais pas si on peut en faire quoi que ce soit. Même remarque pour Cathie. A voir. En ce qui concerne Claude, considérer la question comme réglée. La seule réglée. Car Serge et Pascal… Ils sont bien loin de moi, ces gens-là. Ils se sont passés de moi de toute éternité. Ils attendent tout, sauf mes lumières. Comment les joindre ? A quel titre ? Sous quel prétexte ? » Après quelques hésitations, j'optais pour une nouvelle circulaire, adressée à tous. Ça sentait le réchauffé ; ça faisait déjà beaucoup de papier. Mais je n'avais pas, ce jour-là, l'imagination fertile.