Sous les vents de Neptune
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg #4
- Год: 2004
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581904
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Sous les vents de Neptune». Краткое содержание книги:
— C’est aussi le cas du n° 4, celui de l’autre adolescent inculpé, dans un village également. Sans doute le juge a-t-il pensé qu’une enquête sur l’origine d’une arme neuve en possession d’un tout jeune homme allait mener à l’impasse et faire découvrir la supercherie. Il a préféré choisir un vieux poinçon, plus long que les pointes de son trident, et déformer ainsi les impacts.
— Ça se tient, reconnut Danglard.
— Ça se tient aussi serré que les pièces d’une marqueterie. Le même homme, le même outil. Car j’ai vérifié, Danglard. Après le déménagement du juge, j’ai visité le manoir de fond en comble. Les outils étaient restés dans la grange, mais pas le trident. Il avait emporté le précieux instrument.
— Si les liens sont si manifestes, comment la vérité n’a-t-elle pas été éventée plus tôt ? Durant les quatorze années de votre chasse ?
— Pour quatre raisons, Danglard. D’abord, pardonnez-moi, parce que chacun a raisonné comme vous et s’en est tenu là : diversité des armes et des blessures et donc, pas de tueur unique. Ensuite, cloisonnement géographique des enquêteurs, défaut de liaisons interrégionales, vous connaissez le problème. Enfin parce que chaque fois, un coupable idéal était offert clefs en main. Ne négligez pas non plus le pouvoir du juge, qui le rendait pour ainsi dire intouchable.
— Oui, mais vous, après avoir constitué cette accusation, pourquoi ne vous êtes-vous pas fait entendre ?
Adamsberg eut un rapide et triste sourire.
— Par manque total de crédibilité. Chaque magistrat savait aussitôt mon implication personnelle dans l’affaire et jugeait mon accusation subjective et obsessionnelle. Chacun était convaincu que j’aurais produit n’importe quelle folie pour innocenter Raphaël. Pas vous, Danglard ? Et mon hypothèse s’affrontait au puissant juge. On ne m’a jamais laissé aller bien loin. « Admettez une fois pour toutes, Adamsberg, que votre frère a tué cette fille. Sa disparition le prouve. » Puis, menace d’un procès en diffamation.
— Blocage, résuma Danglard.
— Êtes-vous convaincu, capitaine ? Comprenez-vous que le juge avait déjà tué cinq fois avant de s’en prendre à Lise, puis deux fois après ? Huit meurtres espacés sur une période de trente-quatre années. C’est plus qu’un tueur en série, c’est le travail sec et méticuleux de toute une vie, dosé, programmé, réparti. J’ai repéré les cinq premiers crimes par des recherches en archives et j’ai pu en manquer. Pour les deux suivants, je suivais le juge à la trace et je guettais l’actualité. Fulgence savait que je n’avais pas désarmé et je le forçais à une échappée sans fin. Mais il me glissait entre les doigts. Et voyez, Danglard, ce n’est pas terminé. Fulgence ressort de sa tombe : il vient de tuer une neuvième fois à Schiltigheim. C’est sa main, je le sais. Trois coups en ligne. Je dois aller sur place vérifier les mesures mais vous verrez, Danglard, que la ligne des coups ne dépassera pas 16,7 cm. Le poinçon était neuf. Le prévenu est un sans-abri, alcoolique, et frappé d’amnésie. Tout y est.
— Tout de même, dit Danglard avec une grimace, en intégrant Schiltigheim, cela nous donne une séquence de meurtres étendue sur cinquante-quatre années. C’est du jamais vu dans les annales du crime.
— Le Trident est du jamais vu. Un monstre d’exception. Je ne sais comment vous faire admettre cela. Vous ne l’avez pas connu.
— Tout de même, répéta Danglard. Il s’interrompt en 1983, et il reprend vingt ans plus tard ? Ça n’a pas de sens.
— Qui vous dit qu’il n’a pas tué entre-temps ?
— Mais vous. Vous avez guetté l’actualité sans relâche. Et pourtant, rien à signaler pendant vingt ans.
— Tout simplement parce que j’ai abandonné les recherches en 1987. Je vous ai dit que je l’avais traqué quatorze ans, mais pas trente.
Danglard leva la tête, surpris.
— Mais pourquoi ? Lassitude ? Pressions ?
Adamsberg se leva et tourna un moment dans la pièce, la tête baissée vers son bras replié. Puis il revint à la table, s’y appuya de la main droite et se pencha vers son adjoint.
— Parce qu’en 1987, il est mort.
— Pardon ?
— Mort. Le juge Fulgence est mort il y a seize ans, de sa belle mort, à Richelieu, dans sa dernière demeure, le 19 novembre 1987. Crise cardiaque certifiée par le médecin.
— Bon dieu, vous en êtes sûr ?
— Évidemment. Je l’ai appris aussitôt et j’étais à son enterrement. Il y a eu des articles dans toute la presse. J’ai vu son cercueil descendre dans la fosse, et j’ai vu la terre recouvrir le monstre. Et ce jour noir, j’ai désespéré de jamais pouvoir innocenter mon frère. Le juge m’échappait pour toujours.
Il y eut un long silence que Danglard ne savait comment interrompre. Il lissait mécaniquement les dossiers avec le plat de la main, abasourdi.
— Allez-y, Danglard, parlez. Lancez-vous. Osez.
— Schiltigheim, murmura Danglard.
— Voilà. Schiltigheim. Le juge revient des enfers et j’ai de nouveau ma chance. Vous comprenez ? Ma chance. Et cette fois, je ne la laisserai pas passer.
— Si je vous suis bien, dit Danglard, hésitant, il aurait un disciple, un fils, un imitateur ?
— Rien de la sorte. Et pas de femme, pas d’enfant. Le juge est un prédateur solitaire. Schiltigheim est son œuvre et non celle d’un imitateur.
L’inquiétude ôtait les mots de la bouche du capitaine. Il oscilla, et opta pour la bienveillance.
— Ce dernier meurtre vous a touché. C’est une terrible coïncidence.
— Non, Danglard, non.
— Commissaire, énonça posément Danglard, le juge est mort depuis seize ans. Il est en os et en poussière.
— Et après ? Qu’est-ce que cela peut me foutre ? C’est la jeune fille de Schiltigheim qui m’importe.
— Bon sang, s’énerva Danglard, à quoi croyez-vous ? À la résurrection ?
— Je crois aux actes. C’est lui, et c’est ma chance qui revient. D’ailleurs, j’ai eu des signes.
— Comment cela, des « signes » ?
— Des signes, des signaux d’alerte. La serveuse du bar, l’affiche, les punaises.
Danglard se leva à son tour, effaré.
— Nom de Dieu, des « signes » ? Vous devenez mystique ? Après quoi courez-vous, commissaire ? Un spectre ? Un revenant ? Un mort-vivant ? Et qui loge où ? Dans votre crâne ?
— Je cours après le Trident. Qui logeait non loin de Schiltigheim il y a très peu de temps.
— Il est mort ! Mort ! cria Danglard.
Sous le regard alarmé du capitaine, Adamsberg entreprit de ranger d’une main les dossiers dans sa sacoche, un par un, avec soin.
— Et que peut faire la mort au diable, Danglard ? Puis il attrapa sa veste et, sur un signe de son bras valide, il partit.
Danglard se laissa retomber sur sa chaise, désolé, portant la canette à ses lèvres. Perdu. Adamsberg était perdu, aspiré dans une spirale de folie. Des punaises, une serveuse de bar, une affiche et un mort-vivant. Égaré beaucoup plus loin qu’il ne l’avait craint. Foutu, perdu, emporté par un vent mauvais.
Après de courtes heures de sommeil, il arriva en retard à la Brigade. Une note l’attendait sur son bureau. Adamsberg avait pris le train du matin pour Strasbourg. Serait de retour le lendemain. Danglard eut une pensée pour le commandant Trabelmann et pria pour son indulgence.
X
De loin, sur le parvis de la gare de Strasbourg, le commandant Trabelmann avait l’air d’une petite brute solidement construite. Faisant abstraction de sa tonsure militaire, Adamsberg concentra son examen sur le rond central du visage du commandant et y décela quelque chose de ferme et gai. Une faible possibilité d’ouverture pour l’improbable dossier qu’il apportait. Trabelmann lui serra la main en riant brièvement sans raison, il parlait net et fort.