Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les tentatives de rapprochement avec la Chine sont de nature diplomatique : peu avant sa mort, l’empereur de Russie, que n’avaient encore rebuté les revers subis dans l’instauration de relations régulières avec ce pays, préparait une nouvelle ambassade extraordinaire, sous la conduite du comte Savva Ragouzinski. L’ambassade n’arriva à Pékin qu’après le décès de Pierre. Comme il ne parvenait pas à nouer des liens avec l’Inde, Pierre avait élaboré un plan permettant de progresser peu à peu vers le but visé. Il envisageait ainsi la soumission à la Russie des khanats de Khiva et de Boukhara, projetant d’y poster des détachements armés russes, en qualité de garde personnelle des khans. Parallèlement, on explorait le littoral oriental où l’on entreprit de bâtir des places fortes.
En 1717, à la tête d’un important détachement (quelque quatre mille hommes), le prince Bekovitch-Tcherkasski entre à Khiva. Mais sa troupe tombe dans une embuscade et est anéantie. Les échecs (en 1715, les Kalmouks ont mis en pièces le détachement de Buhgoltz dans la région de l’Irtych) ne découragent pas Pierre. En 1722, il se lance dans une guerre contre la Perse, accompagnant personnellement son armée jusqu’à Astrakhan. Le prétexte en est l’affaiblissement du shah, les luttes intestines qui éclatent dans le pays et la crainte que la Turquie ne les mette à profit. Aux termes du traité de paix signé en 1723, la Perse cède à la Russie tout le littoral occidental et méridional de la Caspienne (les provinces du Daghestan, de Chirvan, de Ghilan, de Mazandéran). Bakou devient une ville russe.
Artemi Volynski, qui occupe le poste de gouverneur d’Astrakhan à partir de 1720 et prépare activement la campagne de Perse, note dans ses Mémoires : « Les desseins de Sa Majesté ne touchaient pas la seule Perse. En effet, si la fortune nous eût souri en Perse et si sa Très-Précieuse Vie ne se fût point éteinte, elle eût évidemment tenté d’atteindre l’Inde et visait même l’État de Chine, ce que j’ai eu l’honneur d’entendre de Sa Majesté Impériale elle-même. »
Comme toujours, Pierre ne se contente pas de rêver et de bâtir des plans – il agit. En décembre 1723, deux frégates quittent Reval, avec des instructions secrètes : prendre Madagascar, gagner « l’est de l’Inde, et plus précisément le Bengale », établir un lien direct entre l’Inde et la Russie. Mais il apparaît, dès que les bâtiments se retrouvent en haute mer, qu’ils ne sont pas faits pour un voyage aussi lointain.
Pierre, nous l’avons vu, ne laisse pas de testament. Cependant, on ne tarde pas à lui en inventer un. L’histoire du faux « testament de Pierre le Grand » est une des manifestations du « mythe de Pierre », appelée à survivre dans la conscience des générations à venir. Le « testament » est intéressant en tant que modèle de « faux » doté d’un impact plus fort que les faits et les événements authentiques. Il suffit pour le comprendre de se rappeler les fameux Protocoles des Sages de Sion.
L’Europe entend parler pour la première fois du « testament de Pierre le Grand » en 1812, à la veille de la campagne de Napoléon en Russie. Un fonctionnaire du ministère français des Affaires étrangères, Lesur, publie anonymement un livre intitulé Le Développement de la puissance russe, qui contient le « testament ». Il n’apparaît, en fait, que dans la deuxième édition, au moment où l’empereur des Français juge bon de préparer l’opinion à la guerre qui se prépare contre l’empereur de Russie. La logique est sans faille : Napoléon, qui nourrit de grandioses projets de conquêtes, attribue à son futur adversaire l’intention d’assurer la domination de la Russie sur le monde. Le « testament » place ainsi sous la plume de Pierre : « J’ai reçu la Russie à l’état de ruisseau, je laisse à présent un fleuve ; mes successeurs en feront une mer qui fertilisera l’Europe appauvrie… » On indique même le moyen de « fertiliser l’Europe » : « Il importe de proposer séparément, et sous le sceau du secret, à Versailles puis à Vienne, de partager avec eux l’empire mondial. Si l’un des deux accepte, ce qu’il est facile d’obtenir en flattant les ambitions et l’amour-propre, il conviendra de l’utiliser pour anéantir l’autre, avant d’écraser celui qui restera… L’issue du combat ne fait pas de doute, car la Russie possède déjà tout l’Orient et la majeure partie de l’Europe. »
On est frappé par les conseils matrimoniaux que donne l’empereur à ses descendants : « Prenez toujours femme parmi les princesses allemandes, afin d’augmenter les liens de famille, de rapprocher les intérêts, en associant l’Allemagne à notre cause et en élargissement notre influence. » Une place particulière est ménagée par le « testament » à la Pologne : « Il faut diviser la Pologne en y soutenant les troubles, les incessantes querelles ; il faut attirer les seigneurs en les achetant avec de l’or, agir sur les Diètes en y semant la discorde, afin d’influer sur le choix des rois… »
Le « testament de Pierre le Grand » est appelé à une vertigineuse carrière. Chaque fois qu’éclate un conflit entre la Russie et une puissance occidentale, il remonte à la surface. Hommes d’État, journalistes, romanciers se réfèrent aux « directives de Pierre », dénonçant les projets de conquêtes de l’Empire russe en Europe et en Asie. Après Napoléon, le « testament » est abondamment utilisé par les Français et les Anglais, pendant la guerre de Crimée. Il sera repris par la propagande allemande en 1914, de même qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Le début du XXe siècle apporte la preuve que Pierre Ier n’a pas laissé de testament et que celui qu’on lui attribue a été fabriqué de toutes pièces, en octobre 1797, par Michal Sokolnicki, Polonais émigré à Paris. Ce dernier devait présenter son texte au Directoire. En 1812, après l’avoir lu et révisé, Napoléon ordonnait de l’intégrer au livre de Lesur. Devenu par la suite général de Napoléon, Michal Sokolnicki avait rédigé le « testament » après le premier partage de la Pologne et au terme d’une réclusion de deux ans à Pétersbourg, pour avoir participé au soulèvement de Kosciuszko. Il était incontestablement fondé à traiter la Russie en ennemie et à tenter d’attirer l’Occident du côté de la Pologne, en agitant la menace de l’effroyable « empire du Septentrion ».
Le texte de Sokolnicki devait également jouer son rôle à merveille quand, à la fin du XIXe siècle, les antisémites français entreprirent de fabriquer des « documents » visant à démontrer les prétentions des juifs à l’hégémonie mondiale ; ils se tournèrent alors vers le « testament de Pierre le Grand ». Par la suite, ces « documents » seraient utilisés pour la rédaction des Protocoles des Sages de Sion5.
Que le « testament de Pierre le Grand » soit un faux, nul n’en doute plus depuis longtemps. Mais le fait qu’on ait voulu faire du premier empereur de Russie l’auteur de gigantesques plans de conquêtes, souligne une fois encore la signification historique de son action. Par la force des armes, Pierre a inscrit la Russie dans le cercle des puissances européennes. Son empire est désormais un facteur important de la politique européenne (donc, mondiale), parce qu’il dispose d’une grande armée. La force des armes a compensé le retard économique et culturel.