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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Admirateur inconditionnel de Pierre, Sergueï Soloviev rappelle que saint Constantin le Grand fit exécuter son fils Crispus, qu’au XVIIIe siècle, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier faillit faire de même avec son héritier, le futur Frédéric II, et évoque l’angoisse du tsar, entendant ces paroles funestes : « Il mourra et tout s’éteindra avec lui, la Russie retrouvera son ancienne barbarie30. » L’idée qu’il est nécessaire de recourir à des méthodes barbares pour combattre la barbarie deviendra populaire au XXe siècle. Le mystère de la mort d’Alexis demeure, conclut Sergueï Soloviev, mais celui des souffrances de son père est élucidé : « Je souffre, écrivait Pierre, mais toujours pour la patrie, ne souhaitant que son bien ; les ennemis me jouent des tours démoniaques ; difficile, pour qui n’est pas familier de ces affaires, de reconnaître mon innocence. Mais Dieu sait déceler la vérité31. »

Si l’historien russe avait éprouvé le besoin de conforter son point de vue par quelque autorité étrangère, il eût pu se reférer à l’opinion de Voltaire. L’auteur de l’Histoire de l’Empire de Russie sous Pierre le Grand consacre un long chapitre à la « dénonciation du prince Alexis Petrovitch ». Évoquant un pamphlet anglais où il est dit que si le tsarévitch avait été jugé par le Parlement, aucun des cent quarante-quatre juges n’aurait voté le châtiment, car ni en Angleterre ni en France, à la différence de la Russie, on ne condamne quiconque pour une pensée criminelle, Voltaire explique qu’il était nécessaire d’exécuter le fils de Pierre : si une longue et manifeste insoumission, réitérée qui plus est, est tenue chez nous pour simple mauvaise conduite qu’il convient de punir, c’est un crime des plus graves pour l’héritier d’un immense empire que cette insoumission peut conduire à la ruine32. Pour Voltaire, la mort de l’héritier était un prix très lourd à payer ; mais Pierre s’y résolut au nom du bonheur qu’il apportait à son peuple.

En 1759, lorsque paraîtra la première partie de l’histoire de Pierre, qui laissera insatisfaits les lecteurs russes, Voltaire écrira à son admirateur le plus fervent, le comte Chouvalov, favori de l’impératrice Élisabeth : « La triste fin du Czarovitz m’embarrasse un peu… Je ne vois dans le procès aucune conspiration… un fils ne mérite point la mort, à mon sens, pour avoir voyagé de son côté tandis que son père voyageait du sien. » Penser une chose et en écrire une autre n’est pas l’apanage du seul Voltaire. Il convient cependant de noter que les étrangers résidant à Moscou soutiennent tous Pierre le Grand. L’ambassadeur de Hanovre, Weber, explique : « Si complot il y avait eu, tous les étrangers d’ici se fussent trouvés dans une situation désespérée et auraient été, sans exception, victimes de la fureur de la plèbe. » Le jugement négatif porté sur Alexis par une série de diplomates, entre autres français, vient des craintes que suscitaient en eux les projets d’alliance avec l’Autriche, imputés au tsarévitch.

En 1910, paraît le quatrième tome du Précis d’histoire russe de Vassili Klioutchevski, consacré à Pierre le Grand. Aujourd’hui encore, soit quatre-vingts ans plus tard, les points de vue de l’historien, présentés magistralement sous la forme d’aphorismes, semblent d’une rare justesse, car ils ont été confirmés par la suite des événements. « Initiée et menée par le pouvoir suprême, guide familier du peuple », écrit Vassili Klioutchevski à propos de la réforme de Pierre, « elle prit la forme et les méthodes d’un coup de force – une sorte de révolution […]. Mais ce fut plus un ébranlement qu’un bouleversement. » L’historien ne nie pas l’importance de cet ébranlement, son impact sur la société et les années à venir. Il se refuse toutefois à donner aux transformations du tsar le nom de révolution, car les fondements de l’État russe furent conservés. « La réforme de Pierre, écrit Klioutchevski, fut le combat du despotisme contre le peuple et son immobilisme. Il espérait susciter par la terreur l’esprit d’initiative dans une société asservie et, au travers d’une noblesse esclavagiste, faire entrer en Russie la science européenne et instruire le peuple, y voyant la condition absolue du réveil de la société ; il voulait que l’esclave, demeurant esclave, agît de façon libre et consciente. » L’historien conclut : « L’action conjointe du despotisme et de la liberté, des Lumières et de l’esclavage – telle est la quadrature du cercle, l’équation politique que nous tentons de résoudre depuis l’époque de Pierre, soit depuis deux siècles, sans y être parvenus à ce jour33. »

Vassili Klioutchevski meurt en 1911, six ans avant la tentative effectuée par les bolcheviks de résoudre l’équation despotisme + liberté. À la fin du XXe siècle, la solution reste un mystère et la Russie continue de chercher à sortir de la « quadrature politique du cercle ».

5 Le testament de Pierre le Grand

L’État de Pierre ne comptait ni figures ni groupes privilégiés, tous se retrouvèrent sur un pied d’égalité, celle de l’absence de droits face à l’État.

Sergueï PLATONOV.

Agonisant, Pierre a tout juste le temps de tracer sur le papier qu’on lui tend : « Je lègue tout… » Mais à qui l’empereur laisse-t-il ce « tout » en héritage ? Nul ne le saura jamais. Comme cela s’est produit maintes fois par le passé, il y a un héritage mais il n’y a pas d’héritiers, ou il y en a trop à la fois. La mort d’Alexis a libéré le tsar de la crainte que n’accède au trône un fils susceptible d’anéantir l’œuvre paternelle. Elle l’a aussi amené à réfléchir au problème de la succession. En octobre 1715, Charlotte, épouse d’Alexis, mettait au monde un fils, Pierre. Quelques jours plus tard, Catherine, épouse du tsar, donnait également naissance à un fils, prénommé lui aussi Pierre. En avril 1719, l’héritier direct de Pierre le Grand meurt. Un contemporain relève que Catherine, « en raison de son embonpoint », ne pouvait espérer avoir un autre enfant. En 1722, Pierre promulgue le décret de succession au trône, dont Krijanitch déplorait tant l’absence. L’oukaze donne au tsar la possibilité de nommer l’héritier de son choix. Signe des temps nouveaux, un livre de Théophane Prokopovitch paraît, intitulé La Vérité de la volonté des monarques, dans lequel le savant évêque démontre scientifiquement la justesse et l’utilité de l’oukaze du tsar.

Les questions de succession n’empêchent pas Pierre de poursuivre fébrilement son action, notamment en politique étrangère. Solidement implanté sur les rives de la Baltique, l’empereur tourne son attention vers l’est. « La politique orientale de Pierre, résume Gueorgui Vernadski, avait deux grands objectifs : entrer en étroit contact avec l’Inde et la Chine1. » Ces deux pays ne menacent pas la Russie. Mais, comme l’écrit Alexandre Kizevetter, « l’extension territoriale de l’État russe (sous le règne de Pierre) n’avait pas encore atteint ses limites naturelles2 ». On continue, dit-il, « de travailler à polir les frontières ». Nikolaï Kostomarov voit pour sa part dans cette volonté de Pierre, d’un côté le désir d’ouvrir à la Russie, dont il a fait une puissance maritime, la voie qui lui permettra d’occuper une digne place dans le concert des grandes nations européennes, de l’autre, celui de porter les fruits de la civilisation occidentale en Orient, « aux peuples de l’Est qui, comparés à elle, se trouvent à l’échelon inférieur du développement culturel3 ». L’historien soviétique perçoit, à l’origine de ce mouvement vers l’Orient, des causes économiques (« volonté de Pierre de transformer la Russie en intermédiaire commercial de l’est et de l’ouest, en particulier de l’Inde et de l’Europe occidentale »), ainsi que le désir de la Russie de « renforcer ses liens avec les peuples frères » que menacent la Turquie et la Perse4. Pas un historien russe ne met en doute la nécessité – pour diverses raisons – d’agrandir l’empire.

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