Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Le tsar et le patriarche – double pouvoir élu de Dieu et doté de sa sagesse – représentaient le pouvoir suprême au royaume moscovite. Dans le Règlement ecclésiastique de 1721, la suppression du patriarcat est justifiée par le fait que « le petit peuple est inhabile à savoir la distance entre le pouvoir spirituel et le pouvoir du tsar ». Pour qu’il n’y ait plus de confusion, l’empereur concentre entre ses mains les pouvoirs spirituel et temporel. Pierre, qui accorde une grande importance aux symboles, donne l’ordre de placer près du tombeau du métropolite Pierre, à la cathédrale de l’Assomption à Moscou, des cierges, non plus d’un poud (16, 38 kilos), mais d’une livre (funt : un peu moins de cinq cents grammes).
Pierre change la structure administrative en faveur d’un modèle d’État policier et, simultanément, substitue au modèle byzantin théocratique (le tsarat orthodoxe) le modèle laïc de l’empire romain (l’État russe n’est donc plus ni un tsarat, ni un royaume orthodoxe). Le patriarche, qui empêchait le monarque d’être le maître absolu du pays, doit partir. Pierre a gardé un souvenir très vif de la lutte menée par son père contre le patriarche Nikone. De l’avis de l’empereur, n’importe quel officier de la garde est à même de diriger l’Église. Pierre est donc plus fondé que Louis XIV à dire : « L’État c’est moi », car le tsar russe peut ajouter : l’Église c’est aussi moi. Expliquant la signification de la réforme de l’Église, Gueorgui Vernadski écrit : Pierre « représentait, par toute sa structure mentale, le Russe-type, mais ses conceptions religieuses ne faisaient pas de lui le tsar russe type14 ».
Instaurée en 1722, la « Table des Rangs » est un document important, réglementant le système de gouvernement. S’inspirant des grades en vigueur dans les monarchies absolues – en France, Prusse, Suède et ailleurs –, Pierre établit une hiérarchie des grades au sein du service d’État : services militaire et civil, service de la Cour. La « Table des Rangs » compte quatorze « classes » (ou rangs) et prévoit des possibilités d’avancement dans la hiérarchie, selon les capacités, les connaissances et le zèle. Ce ne sont plus ni la naissance ni la lignée, mais le talent et la capacité de travail qui ouvrent la voie du « sommet ». Le premier grade d’officier (neuvième classe pour les grades civils) confère automatiquement à ceux qui y sont promus la noblesse à titre personnel, la sixième classe militaire (quatrième dans le civil) la noblesse héréditaire.
La noblesse cesse ainsi d’être une caste fermée : l’accès en est ouvert aux roturiers. Déclenchée sous le règne d’Ivan le Terrible, la lutte contre le miestnitchestvo s’achève par la victoire pleine et entière du pouvoir tsarien. Les droits et privilèges dépendent désormais, non de la naissance ni de la fonction, mais du grade. La « Table des Rangs » restera en vigueur en Russie jusqu’en 1917. Le schéma instauré par Pierre permettra à l’État de réglementer l’administration, mais aussi la place de chaque fonctionnaire dans l’échelle sociale. Le quotidien est également régenté dans les moindres détails. Les cinq premiers grades ne peuvent, par exemple, acheter pour leurs uniformes du tissu à un prix excédant quatre roubles l’archine (0,71 mètre) ; ce tarif est porté à trois roubles pour les trois rangs suivants, et à deux pour les autres.
La réforme (ou la révolution) n’épargne personne. La noblesse – classe dirigeante – reçoit une nouvelle appellation, empruntée à la langue polonaise : le chliakhetstvo. Mais ce nouveau vocable ne transporte pas en terrain russe le contenu du mot polonais : la noblesse de Russie n’acquiert pas les immenses droits de la szlachta polonaise, elle est « réglementée » de la plus stricte façon. Pierre maintient à l’âge de quinze ans le début du service pour un noble ; ce service est illimité (jusqu’à cinquante-cinq ans). Il ordonne toutefois que les enfants nobles apprennent (avant d’entamer leur service) l’arithmétique et des rudiments de géométrie (interdiction leur est faite de se marier avant d’avoir atteint un niveau d’instruction élémentaire). Les petits nobles de quinze ans commencent au rang de simples soldats. Ceux qui « ne connaissent pas le métier de soldat depuis les fondements », n’ont aucune chance de devenir officiers. Les enfants des familles les plus fortunées et les plus titrées s’enrôlent dans les régiments de la garde dans la capitale, les autres servent dans l’armée.
En 1714, Pierre signe un décret portant sur l’héritage et interdisant le partage des biens immobiliers (votchinas, pomiestiés…). Un père ne peut désormais léguer ses possessions qu’à un seul de ses fils, à son choix. Ce n’était pas, écrit Vassili Klioutchevski, un majorat comme il en existait en Europe de l’Ouest. La terre (et autres biens) ne revenait pas automatiquement à l’aîné, le testateur choisissant son héritier. Pierre voulait ainsi éviter le morcellement des propriétés et, par conséquent, l’appauvrissement de la noblesse, classe qui, par excellence, fournissait les « hommes de service ». La différence entre votchinas et pomiestiés est définitivement abolie, ce qui crée une nouvelle forme de propriété terrienne, « héréditaire, indivise et obligeant ad aeternum son détenteur à remplir une fonction militaire et civile15 ».
L’instauration, en 1714, d’un impôt de capitation est un nouveau pas vers l’asservissement définitif des paysans. La population cherchant par tous les moyens à éviter de payer, on impose une sorte de « caution solidaire » : les propriétaires terriens sont responsables de la collecte de l’impôt. La dépendance des paysans s’en trouve accrue. Bien plus, « réglementant » et simplifiant les rapports en vigueur, un nouvel oukaze place tous les paysans à égalité, abolissant toute différence entre le kholop et le paysan libre (ce dernier, jusqu’alors, n’appartenait pas au seigneur). De cultivateurs fixés à la terre, les paysans se transforment en esclaves. C’est alors que s’installe le système de servage qui demeurera jusqu’en 1861. Il prend bientôt des formes qui suscitent le mécontentement de l’empereur. Dans un oukaze de 1721, Pierre interdit la vente des serfs « au détail », « comme du bétail », en séparant les familles. Mais ce décret reste lettre morte.
Des milliers de paysans sont, nous l’avons dit, employés à la construction des chantiers navals de Voronej, Azov, Arkhanguelsk, ou à l’édification de ce que Pierre nomme son « Paradis » : Saint-Pétersbourg. Des témoins étrangers avancent le chiffre de trois cent mille morts, de faim ou de maladie, au cours de la construction du port de Taganrog. La réalisation de Saint-Pétersbourg fut encore plus meurtrière.
La guerre donne l’impulsion nécessaire au développement de l’industrie, dont les débuts remontent au XVIIe siècle. On voit peu à peu s’installer le mercantilisme, alors triomphant en Occident. Pierre poursuit trois grands objectifs : encourager l’industrie minière qui exploite les richesses minérales russes ; réglementer les échanges, sur la base d’une balance du commerce extérieur ; développer l’industrie manufacturière locale. « La jeune entreprise russe, écrit Vassili Klioutchevski, ne justifia pas les attentes du réformateur. Il fallut enjoindre, à coups de décrets, aux capitalistes d’ouvrir des manufactures, de monter des compagnies… De cette façon, la création de fabriques ou de compagnies prit des allures de service d’État, elle devint une sorte d’obligation, tandis que fabriques et compagnies avaient des airs d’institutions officielles. » Il faut ajouter à cela que la situation des « paysans des usines », envoyés de force dans les mines, les manufactures, les fabriques, était plus dure encore que celle des paysans-laboureurs.