Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les résultats sont néanmoins impressionnants. Vassili Klioutchevski, qui voit les deux aspects de l’œuvre réformatrice de Pierre, énumère les acquis : « La Russie n’avait pas d’armée régulière, le tsar lui en donne une ; elle n’avait pas de flotte, il en bâtit une… ; l’extraction des matières premières est peu développée, les industries de transformation quasi inexistantes : il laisse à la fin de son règne plus de deux cents usines et fabriques16… » Les réussites sautent à ce point aux yeux que Staline, tirant le bilan du premier plan quinquennal, s’inspirera, pour son rapport, du texte de Klioutchevski et dressera ainsi la liste de ses propres mérites : « Nous n’avions pas de métallurgie lourde… Nous en avons une à présent. Nous n’avions pas de production de tracteurs. Nous en avons une à présent… » Et bien d’autres choses encore17.
Des changements considérables affectent aussi le domaine culturel. Pour Pierre, la culture est synonyme d’instruction – une instruction qu’il perçoit comme l’acquisition d’un savoir utile, donc essentiellement technique. Vladimir Weidlé qualifie Pierre de « premier technocrate de l’époque moderne ». Des écoles sont ouvertes, qui enseignent l’arithmétique et la géométrie, mais on crée également des écoles professionnelles, formant des ingénieurs et des artilleurs, ainsi que des établissements spécialisés dans la marine et la médecine. Pour la première fois, des écoles laïques font leur apparition en Russie où l’instruction relevait, jusqu’alors, entièrement de l’Église. 1703 voit aussi les premières publications non religieuses : le journal Vedomosti (Les Nouvelles), qui offre des informations techniques et publie les oukazes impériaux, et l’Arithmétique de Leonti Magnitski, ouvrage qui jouit en son temps d’une immense popularité et présente, outre des règles arithmétiques, une multitude d’informations pratiques des plus utiles.
Les transformations culturelles touchent au mode de vie des Russes de l’époque pétrovienne. La barbe disparaît, le costume se transforme, de nouvelles règles de comportement s’imposent. Le best-seller du moment s’intitule : Honnête miroir de la jeunesse, ou règles de la bonne conduite quotidienne. Le tirage (cent quatre-vingt-neuf exemplaires) en est épuisé en deux ans (1717-1718), ce qui représente un exceptionnel succès. Ce guide des bonnes manières enseigne aux jeunes nobles la façon de se tenir à table, de marcher, de saluer, de se servir d’un couteau, d’une fourchette, d’une assiette, d’un mouchoir, d’un chapeau, ainsi que les règles de savoir-vivre en société et à la Cour. La page de titre précise : « Imprimé sur l’ordre de Sa Majesté le tsar. »
L’Honnête miroir brosse aussi le portrait de son propre lecteur, définissant par là même le cadre dans lequel est diffusée la nouvelle culture : cette dernière concerne les milieux de la Cour, les hauts fonctionnaires, la noblesse de la capitale et, partiellement, de province. La nouvelle culture devient le signe distinctif de la couche sociale privilégiée.
Dans le processus de « révolution culturelle » en cours, la langue russe est ébranlée à son tour. L’apparition de nouvelles notions et de nouveaux termes entraîne à sa suite un cortège de mots étrangers : ils sont plus de trois mille – latins, allemands, danois, anglais, suédois, français, polonais – à être injectés dans la langue russe. Il faudra plusieurs décennies à cette dernière pour les digérer et pour que la littérature crée la langue russe moderne.
La culture, l’instruction changent, comme tous les autres domaines de la vie, à l’initiative de Pierre. Ces changements, pour reprendre l’expression employée par Alexandre Kizevetter en 1899, s’effectuent « sous la contrainte, dans la terreur18 ». En 1956, Vladimir Weidlé aura recours à une image inspirée de la révolution culturelle stalinienne : pour lui, Pierre envoya la Russie, telle « une élève méritante à la faculté ouvrière, dans cette Europe qui semblait à son esprit lucide – trop lucide –, sans âme, presque “américaine” (autrement dit exclusivement technique et industrielle19 ».
Qu’on les appelle réforme ou révolution, les transformations de Pierre rencontrent la résistance de la majorité de la société et engendrent une opposition. Les révoltes qui éclatent à Astrakhan, sur le Don et en d’autres points du pays sont une preuve convaincante du mécontentement. Ce dernier ne vient pas seulement des difficultés de la vie, il tient aussi au sentiment qu’une menace plane sur les convictions qui définissaient le mode de vie, les comportements, et sur la foi en général. Les transformations de Pierre, que ses partisans qualifieront de « triomphe de la raison », sont perçues par la plupart des habitants de Russie comme une perte d’âme. L’impôt de capitation (« par âme », disait-on) instauré par le tsar a transformé les âmes en unités fiscales.
L’opposition à Pierre se situe à trois niveaux. Elle est d’abord sociale. L’écrasement des révoltes lui porte un coup très dur, mais il ne change rien à l’opinion de l’immense majorité de la population envers le tsar et ses innovations. Le second rempart de l’opposition est le clergé, principalement schismatique mais également, pour partie, rattaché à l’Église officielle. De par son origine et sa logique interne, le Schisme est un phénomène purement religieux, dénué de tout caractère social. Toutefois, la logique de son développement et, là encore, son origine, en font une réaction de type nationaliste. Le nationalisme russe y trouvera sa source. Les prédicateurs de la « Vieille Foi » n’appellent pas à tenter de sauver son âme par la contrainte et l’effort individuels, ils effraient leurs ouailles en brandissant la menace de la damnation par la faute d’autrui – de l’étranger. Tout ce qui est hostile à la foi le devient à la nation, le caractère antinational des innovations est la preuve même de leur caractère antireligieux. « Le Schisme, écrit Paul Milioukov, fut un combat pour ces formes de la religion nationale qui avaient été mises à mal par la grammaire grecque et kiévienne20. » Le troisième élément d’opposition est constitué par les vestiges de la noblesse traditionnelle.
L’opposition tout entière se réunit, idéologiquement, autour du fils de Pierre, le tsarévitch Alexis. Né d’Eudoxie, épouse délaissée du tsar, élevé sans mère, Alexis ne ressemble en rien à son père. « L’esprit entreprenant, la force physique et l’énergie de Pierre étaient à l’opposé de la douceur, de l’indolence, de la faiblesse physique du tsarévitch21. » Le père s’intéresse aux arts appliqués, à la technique, au travail manuel ; le fils leur préfère la théologie et l’histoire de l’Église. Alain Besançon résume l’origine du conflit entre le père et le fils : « Ce que réclame le père, c’est ce qu’il réclame de la Russie : qu’elle s’identifie à lui, à son énergie, à ses travaux… Ce que demande Alexis, c’est sa vie privée : cela Pierre ne l’accorde à aucun Russe22. »
Les divergences entre le tsar et son héritier augmentent au fur et à mesure que grandit Alexis et que Pierre ébranle plus fort la Russie, ajoutant encore au mécontentement. En août 1717, le tsar pose un ultimatum à Alexis, alors âgé de vingt ans : amende-toi, deviens mon digne héritier, ou reçois la tonsure. Le tsarévitch répond en s’enfuyant à l’étranger. À Vienne, il se place sous la protection de l’empereur : l’épouse d’Alexis, la princesse Charlotte, décédée en 1714, était la belle-sœur de Charles VI. Dans le langage du XXe siècle, on pourrait dire que l’héritier du trône russe demande l’asile politique à l’empereur d’Autriche. La trahison n’a nul besoin d’être démontrée : la fuite, l’émigration sont autant d’aveux de culpabilité.