Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Marc Raeff fait découler les grands principes du « caméralisme » des nouvelles conceptions du monde nées en Europe occidentale, aux XVIe et XVIIe siècles, à la suite, en particulier, des découvertes de Galilée, Newton, Descartes. Réduisant à néant la vision moyenâgeuse d’un monde fermé et achevé, ces penseurs mettent en évidence le caractère illimité du monde et, en conséquence, le potentiel infini de ses ressources naturelles. Ils affirment qu’il est possible d’étudier, de comprendre et d’organiser l’univers. Il n’y faut que la raison et la volonté. La combinaison de ces deux forces permet à l’homme de penser que l’avenir est la continuation du présent et que la progression vers le futur peut être calculée, en partant de la connaissance des lois intangibles mises en évidences par la science rationnelle. L’humanité est en mesure d’augmenter ce savoir et d’accroître ses productions, donc d’améliorer sa situation matérielle. En d’autres termes, le progrès est possible.
La conclusion politique tirée de ces présupposés philosophiques est la nécessité d’une rééducation de la population et d’une reconstruction de la société, de telle sorte qu’elles œuvrent en faveur de l’avenir, de résultats lointains, du progrès. Deux tâches incombent désormais au gouvernement : la première est d’organiser l’activité de la société à très long terme, ce qui implique de rompre avec la psychologie « paysanne » de la vie « au jour le jour » ; la seconde est l’anéantissement des préjugés et autres superstitutions, qui font obstacle à une explication rationnelle de l’Univers. « Le gouvernement et l’élite politique, écrit Marc Raeff, doivent jouer un rôle décisif dans la rééducation et la réorganisation de la société10. » Le centralisme se renforce, le monarque (incarnation de l’État) mène désormais une politique cohérente et consciente, visant à augmenter au maximum le potentiel du pays : sa richesse, sa puissance, son bien-être matériel. Et comme cette tâche est, par définition, sans fin, une fois le mouvement lancé, il devient inhérent au système et se transforme en finalité en soi.
Le pouvoir d’État est désormais doublement impérialiste : il détient tous les domaines de la vie sociale (en attendant de monopoliser la vie privée) et ne cesse de conquérir de nouveaux territoires (ou États) pour développer son activité. Marc Raeff conclut ainsi sa définition de l’État policier : La méthode utilisée par Pierre « visait à remplacer la culture moscovite agonisante par un système dynamique, importé d’Europe occidentale et centrale11 ».
Recourant, selon son habitude, à l’expérimentation, imposant de nouvelles lois et institutions qu’il rejette lorsqu’elles ne conviennent pas, Pierre réorganise activement le système administratif du pays. En pleine guerre, la Russie est divisée en huit gouvernements (ou provinces – goubernii), qui sont presque autant de régions administratives et militaires, au service d’un certain nombre de régiments. En 1711, un organe central de gouvernement – le « Sénat dirigeant » – est créé. Il a vocation à remplacer le tsar lorsque celui-ci est absent de la capitale ; l’oukaze qui en officialise la création précise : « Chacun devra obéir au Sénat… comme à nous-même. » La nouvelle institution se compose de neuf membres, elle jouit de très larges pouvoirs (puisqu’elle est censée se substituer au tsar) et remplit de nombreuses fonctions. En 1718, pour rationaliser les activités du Sénat, on instaure les collèges mentionnés ci-dessus. Leibniz écrit à Pierre que ces collèges permettront d’ébranler la machine étatique, de la même façon qu’un petit rouage en met un autre en mouvement et, au bout du compte, « l’aiguille de la vie indiquera infailliblement les heures du bonheur au pays ».
La création des collèges – d’abord, nous l’avons dit, au nombre de neuf – permet d’agrandir la sphère du gouvernement et de renforcer la centralisation. Citons en tout premier lieu le collège chargé des « pays étrangers ». Puis viennent le collège de l’armée et celui – inconnu jusqu’alors en Russie – de l’amirauté. Trois collèges s’occupent des finances : l’un collecte l’impôt, le second répartit l’argent du budget, le troisième contrôle les dépenses. Enfin, trois autres collèges ont la charge du commerce et de l’industrie : le premier détient l’industrie légère, le second les mines, le troisième le commerce extérieur. Tous les présidents de collèges (à l’exception de celui des mines, confié à l’Écossais Jacob Bruss, glorieux général d’artillerie) sont russes, tandis que les vice-présidents sont presque tous étrangers. Dans un premier temps, les présidents portent également le nom de sénateurs. Par la suite, toutefois, Pierre distinguera ces fonctions.
L’appareil administratif est soumis à un double contrôle de la couronne : contrôle secret des finances (par un réseau de délateurs), contrôle ouvert des tribunaux par un ensemble de procureurs. La direction suprême du contrôle est assumée par le procureur général.
Le Saint-Synode occupe une place particulière dans le système administratif. Après la mort du patriarche Adrien en 1700, l’Église est dirigée par le « gardien du trône patriarcal », Stepan Iavorski. Au désir exprimé par le clergé d’avoir un patriarche, Pierre répond, en 1721, par un Règlement ecclésiastique dû à la plume de Théophane Prokopovitch. La direction de l’Église est confiée au Synode, dont les membres ont rang de fonctionnaires, comme dans n’importe quelle institution laïque. Ils prêtent serment au tsar et s’engagent à exécuter ses prescriptions sans faillir. L’oukaze synodal de 1722 enjoint aux prêtres d’informer les autorités de toutes les intentions de trahison ou de révolte, exprimées en confession.
À la suite de nombreux contemporains de Pierre, certains historiens voient dans la réforme de l’Église un désir d’imposer à la Russie une structure protestante : le protestantisme attirait d’ailleurs Pierre le Grand. Le biographe allemand de Pierre estime, lui, que des considérations étatiques, et non théologiques, incitèrent le tsar à opter pour le modèle protestant d’organisation de la vie spirituelle12. Le fait est clairement perçu par Nikolaï Karamzine, qui écrira : « Rien ne lui faisait peur [à Pierre]. De tout temps, l’Église de Russie avait un chef, d’abord en la personne du métropolite, puis dans celle du patriarche. Pierre se décréta chef de l’Église, il anéantit le patriarcat, comme étant dangereux pour le pouvoir absolu13. »
La création du patriarcat, en 1589, était l’affirmation, le signe officiel que Moscou assumait l’héritage de Byzance. Sa liquidation indique que l’empereur de toute la Russie n’a nul besoin d’intermédiaire entre Dieu et lui. Le règlement militaire adopté en 1716, avant même que Pierre ne prenne le titre d’empereur et qu’il ne crée le Synode, déclare : « Sa Majesté est un monarque absolu qui ne doit répondre de ses actes devant quiconque au monde, mais détient le pouvoir et la force de gouverner ses États et ses terres à sa guise, au titre de souverain chrétien. »