Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
L’Europe n’a connu jusqu’alors qu’un empire : le Saint-Empire romain germanique, avec Vienne pour capitale. Toutefois, les États européens reconnaissent relativement vite l’Empire de Russie : le premier pays à le faire est la Suède, le dernier – en 1764 – la Pologne. Cette reconnaissance est, pour la Rzeczpospolita, l’aveu qu’elle a définitivement perdu des territoires naguère détenus par la Pologne de Casimir le Grand et par la Lituanie des Guédimine. Le nouveau titre de Pierre le Grand fixe les changements survenus. Le souverain est désormais empereur et autocrate de toute la Russie, de Moscou, Kiev, Vladimir, Novgorod ; il ne garde le titre de tsar que pour les anciennes terres tatares : Kazan, Astrakhan et la Sibérie. Cela signifie qu’il n’y a plus de tsar russe ; seul, existe désormais l’empereur de toute la Russie.
4 Réformes ou révolution ?
Plutôt que de se soumettre à une occidentalisation forcée sous la houlette de leurs voisins de l’ouest – Polonais, Suédois, Allemands –, les Russes (…) effectuèrent par eux-mêmes leur transformation sociale, ce qui leur permit d’entrer dans la communauté des nations occidentales au titre de grande puissance, et non en possession coloniale ou en « parent pauvre ».
Arnold TOYNBEE.
La « transformation sociale » évoquée par Toynbee est, avant tout, pour lui l’œuvre de Pierre le Grand. L’historien anglais y voit un processus révolutionnaire. Vassili Klioutchevski ne partage pas ce point de vue. Nous l’avons dit, la réforme de Pierre lui apparaît comme « une révolution, non dans ses visées et ses résultats, mais dans ses procédés et dans l’impression » qu’elle fit « sur les esprits et les nerfs des contemporains1 ». Disciple de Klioutchevski, Paul Milioukov complète la formule de son maître par cette importante observation : « Le pays eut droit à la seule réforme dont il fût capable2. » Et Milioukov de préciser qu’elle fut le fait du hasard, qu’elle fut chaotique et « marquée au coin de la précipitation », qu’elle « demeura incohérente et fragmentaire3 ».
L’historien américain Marc Raeff a un avis radicalement contraire ; il qualifie les réformes de « révolution pétrovienne » : « Contrairement à Klioutchevski et Milioukov, écrit-il, je n’ai pas le sentiment que la politique de Pierre fut dictée par les seules nécessités de la guerre et ne fut qu’une série de mesures ad hoc, en réponse aux besoins du moment. » Sur la base des recherches les plus récentes concernant l’élaboration et la rédaction des principaux actes législatifs, Marc Raeff en vient à la conclusion que « Pierre réalisa très logiquement un programme de transformations, copié sur le modèle de l’État policier4 ».
Nathan Eidelman qui, dans les années de la perestroïka, s’intéresse au phénomène des révolutions décrétées au sommet, tient les transformations effectuées dans le premier quart du XVIIIe siècle pour un modèle de « révolution d’en haut », appelé à déterminer l’histoire russe pour quelque cent cinquante ans. L’historien note que tous les observateurs et commentateurs de l’époque cherchaient, à travers Pierre, à deviner leur propre avenir, et il souligne qu’aux périodes où la Russie se portait assez bien, les générations postpétroviennes « se montraient plus indulgentes à l’égard de Pierre, voyant dans l’amélioration momentanée de leur situation une conséquence lointaine de ses réformes ; mais quand venaient la réaction, la stagnation, on les faisait découler du “sauvage et inhumain principe” fondant les transformations engagées par le tsar ». Très logiquement, Nathan Eidelman déduit de ces observations « l’ambiguïté fondamentale de la révolution des années 1700-1725 », dont l’un et l’autre aspects allaient, par la suite, l’emporter alternativement5.
Au nombre des conséquences lointaines découlant des changements effectués par Pierre, il faut compter la conviction – presque un axiome – qu’en Russie, seules sont possibles les réformes (et les révolutions) décidées au sommet. Ce point de vue est on ne peut plus clairement exprimé dans le brouillon d’une lettre d’Alexandre Pouchkine à Piotr Tchaadaïev (19 octobre 1836) : « Le gouvernement demeure l’unique Européen de Russie. » La certitude que toutes les grandes transformations ne peuvent venir que « d’en haut » s’accompagne d’une autre : les changements permettant au pays de progresser sont inévitablement inspirés par l’Europe. Le troisième élément de cet ensemble de considérations sur l’histoire russe, engendrées par la « révolution » pétrovienne, est la conviction que la Russie est capable d’emprunter à l’Europe tout ce dont elle a besoin.
Leibniz est le premier à formuler cette idée. Le célèbre savant allemand suit attentivement l’action de Pierre, son combat pour apporter les « Lumières » en Russie, et tient le tsar pour un bienfaiteur de l’humanité. Dans une lettre de 1712, Leibniz explique à Pierre les avantages offerts par l’arriération, à l’instant où le pays, de l’avis du philosophe allemand, s’apprête à en sortir. Cette arriération qui permet de construire à partir de rien, en mettant à profit l’expérience de l’étranger, ne tarde pas à être présentée comme une vertu. Un siècle après Leibniz, Nikolaï Karamzine écrit à propos de l’époque de Pierre : « Nous jetâmes, pour ainsi dire, un regard sur l’Europe et, en un clin d’œil, nous nous appropriâmes le fruit de longues années de labeur6. » Son contemporain, Piotr Tchaadaïev, auteur de Lettres philosophiques, lui réplique : « N’est-il point naïf de supposer, comme on a coutume de le faire chez nous, que nous puissions assimiler d’un coup ce progrès des peuples européens, effectué si lentement et sous l’influence directe d’une force morale commune, sans même nous donner la peine de savoir de quelle façon il fut réalisé ? » Mais Tchaadaïev est déclaré fou, tandis que les points de vue de Karamzine reflètent ceux de l’opinion. Ils emportent l’adhésion, car les transformations conduites par Pierre attestent qu’il est possible de « s’approprier en un clin d’œil le fruit de longues années de labeur », avec, pour reprendre l’expression de Lev Goumilev, une « stupéfiante aisance7 ».
L’expérience entreprise par Pierre conforte l’idée que les périodes de stagnation de l’histoire russe n’empêchent pas son développement car, au sortir de la stagnation, la Russie « rattrape et dépasse » d’un bond les pays qui l’ont devancée. Puis, lorsqu’elle a assimilé ce qui lui manquait pour renforcer sa puissance, la Russie reprend son petit bonhomme de chemin, elle retrouve son mode de vie habituel.
La nécessité de « rattraper », d’une part, la « stupéfiante aisance » dans l’assimilation des « fruits du progrès », d’autre part, confortent l’impression qu’il existe deux mondes : « eux » et « nous », l’Europe et la Russie. Ce sont deux mondes fondamentalement étrangers, sinon hostiles, éprouvant l’un envers l’autre de la méfiance, de la suspicion, de la peur. L’éminent diplomate et homme d’État Andreï Ostermann note dans son journal ces mots qu’il tiendrait de Pierre le Grand lui-même : « Nous avons besoin de l’Europe pour quelques années, mais ensuite, nous devrons lui tourner le dos. » Vassili Klioutchevski, quant à lui, veut croire que ce sont bien là les propos du tsar, car cela tendrait à prouver que « le rapprochement avec l’Europe n’était à ses yeux qu’un moyen pour parvenir à ses fins, et non une fin en soi8 ».