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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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La défaite du Prouth ne fait que retarder pour peu de temps la poursuite de la guerre victorieuse contre les Suédois. En 1713, Pierre transporte la capitale de Moscou à Pétersbourg. Depuis un navire construit la même année, il s’adresse à ses compagnons d’armes : « Auriez-vous osé, frères, rêver de tout cela il y a trente ans ? » Il aurait pu poser la même question sur les dix années précédentes. L’ère pétersbourgeoise commence. Pierre ordonne que dans les Kouranty, comme on appelle alors les journaux, on ne parle plus de l’État moscovite, mais de l’État russe. Séjournant à Pétersbourg en 1739, le poète italien et comte prussien Algorotti qualifie la ville de « grande fenêtre récemment ouverte au nord, par laquelle la Russie regarde l’Europe ». Énumérant les grands mérites du premier empereur russe, Alexandre Pouchkine reprend l’image du poète italien, qu’il transforme radicalement. Le poète russe loue le grand tsar pour avoir « taillé à la hache, une fenêtre sur l’Europe ».

Constatant qu’au XVIIe siècle, la Russie subit, pour la première fois de son histoire, une très forte pression du côté de l’Occident (présence des Polonais à Moscou entre 1610 et 1612, occupation du littoral de la Baltique par les Suédois de Gustave-Adolphe), l’historien anglais Arnold Toynbee écrit : « Pierre le Grand répondit à cette poussée de l’Occident en fondant Pétersbourg, en 1703. » Le poète et essayiste russe Vladimir Weidlé voit, lui, dans la construction de Pétersbourg une réponse – quatorze siècles plus tard – à la fondation de Constantinople : par la volonté de Pierre, la Russie revenait à l’Occident auquel elle avait toujours appartenu32.

La guerre se poursuit car Charles, demeuré à Bendery, espère encore obtenir le commandement de l’armée turque. Il écrit à Stockholm qu’il n’acceptera jamais d’« acheter une paix honteuse au prix de la perte de quelques provinces… Mieux vaut se résoudre aux actions les plus extrêmes que de tolérer que l’État et ses provinces se voient un tant soit peu amoindris, surtout au profit de la Russie33 ».

Il faut attendre l’automne 1713 pour que le roi de Suède, qui a définitivement lassé les Turcs, soit sommé de quitter Bendery. Le 11 décembre 1718, il est tué lors du siège d’une forteresse norvégienne. Des historiens affirment qu’il fut touché par une balle, alors qu’il effectuait une sortie de nuit ; d’autres pensent qu’il fut tué par un soldat de son escorte. Quoi qu’il en soit, un des obstacles majeurs à la signature du traité de paix est éliminé. Le trône de Suède est occupé, en 1720, par la sœur de Charles, Ulrika-Éléonore, qui juge indispensable de cesser les hostilités.

Des pourparlers s’engagent. Mais les exigences de Pierre sont si grandes que les Suédois ne peuvent se résoudre à reconnaître leur complète défaite. Les troupes russes font merveille en Finlande et en Poméranie, elles traversent la Pologne en tous sens. Au cours de l’été 1714, la jeune flotte russe remporte sa première victoire : près du cap Hangöud, les matelots, commandés par Pierre qui se bat sous le nom de matelot de quart Pierre Mikhaïlov, prennent à l’abordage les bâtiments suédois paralysés par le calme plat qui règne sur la mer.

Élevé au rang de vice-amiral en récompense de sa victoire, Pierre œuvre aussi sur le front de la diplomatie. En 1717, lors d’un voyage en France, il obtient que les Français assument le rôle de médiateurs dans les pourparlers entre la Russie et la Suède, et qu’ils cessent de verser des subsides au roi de Suède. Mais les pourparlers des îles Aland traînent en longueur, et les troupes russes reprennent leurs opérations.

En 1719, un important débarquement a lieu aux environs de Sockholm, et les Cosaques arrivent aux portes de la capitale suédoise. L’année suivante, l’armée russe met une nouvelle fois le pied en terre suédoise.

Les pourparlers s’éternisent parce que la Suède est soutenue par l’Angleterre qui veut empêcher la Russie de s’incruster dans la Baltique ; par ailleurs, les propres alliés de Pierre, la Prusse et la Rzeczpospolita, manœuvrent, intriguant contre la Russie. Après l’accession d’Ulrika-Éléonore au trône de Suède, les diplomates se réunissent à Nystadt. Une nouvelle apparition des troupes russes en Suède, en 1721, persuade les Suédois qu’ils ont irrémédiablement perdu la guerre. Le 30 août 1721, la paix de Nystadt est signée. La Russie obtient la Liflandie, l’Estlandie, l’Ingermanland et une partie de la Carélie, dont Vyborg. La Finlande est rendue à la Suède. Le littoral de la Baltique, rêve de l’État moscovite durant deux siècles, devient russe.

Les résultats de la Guerre du Nord ne se limitent pas à des acquisitions territoriales. Voltaire, transporté d’enthousiasme écrit à propos de la bataille de Poltava : « Ce qui est le plus important dans cette bataille, c’est que de toutes celles qui ont jamais ensanglanté la terre, c’est la seule qui, au lieu de ne produire que la destruction, ait servi au bonheur du genre humain, puisqu’elle a donné au czar la liberté de policer une grande partie du monde34. » Ce modèle d’enthousiasme français ne sera surpassé qu’en 1935, lorsque Henri Barbusse parlera de Staline comme d’un « bienfaiteur35 ».

Voltaire a toutefois raison d’évoquer les opportunités offertes à Pierre au terme de la bataille de Poltava, opportunités renforcées et augmentées par ses victoires ultérieures. Quand Toynbee voit dans Pétersbourg une réponse au défi de l’Occident, il songe à la pression exercée sur la Russie par deux « représentants » de l’Ouest : la Suède et la Pologne. La Guerre du Nord s’achève par la défaite de la Suède qui, en perdant ses provinces de la Baltique, cesse d’être une menace pour la Russie, et se retire (est chassée) de la scène politique européenne.

La Suède était l’ennemie de la Russie et la perte du rôle qui était le sien, en conséquence de sa défaite, semble logique. Mais l’alliée de la Russie, la Rzeczpospolita qui, des siècles durant, avait été l’ennemie de l’État moscovite, perd également son ancienne importance. En 1716, Pierre joue les médiateurs entre la noblesse, mécontente d’Auguste, et le roi. En 1719, sous la pression de l’Angleterre et de l’Autriche qui soutiennent les exigences d’Auguste, le tsar retire ses troupes de Pologne ; mais, en 1720, il passe un accord avec la Prusse, garantissant le maintien du système d’État en vigueur dans la Rzeczpospolita – droit de veto et élections du roi –, au demeurant très néfaste pour le pays. L’historien polonais Pawel Jasienica conclut : « La Guerre du Nord détermina sans appel notre avenir36… » De fait, les conditions des partages de la Pologne sont créées pendant ce conflit.

Après la signature du traité de Nystadt, le Sénat décide de décerner à Pierre les titres de « Grand », de « Père de la Patrie » et d’« Empereur de toute la Russie ». Le choix du terme latin (Imperator), et non grec, est caractéristique : la « Troisième Rome » s’affirme l’héritière de la « première ». Ivan le Terrible ne disait rien d’autre lorsqu’il faisait remonter ses origines à Auguste. Dans son discours solennel, le chancelier-comte Golovkine tire le bilan de l’action de l’empereur : il a conduit la Russie « des ténèbres de l’ignorance sur la scène de la gloire mondiale », l’a fait passer « du néant à l’existence », l’a introduite « dans la société des peuples civilisés ». Pierre répond par le vœu que le peuple de Russie reconnaisse le profit de la guerre passée et de la paix désormais venue, mais il lance cet avertissement : « En espérant la paix, il convient de ne pas nous affaiblir en matière militaire, afin de ne pas connaître le sort de la monarchie grecque », autrement dit de Byzance.

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