Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Pierre Ier peut être content du résultat de la « bataille générale » engagée contre les Suédois. Neuf années seulement se sont écoulées depuis la défaite de Narva, et l’armée suédoise a cessé d’exister. Le tsar, qui commande directement les troupes appelées à vaincre un fameux adversaire, estime qu’il a bien mérité de monter en grade. Au combat, Pierre avait le rang de colonel ; à l’issue de la bataille, il recommande au feld-maréchal Cheremetiev et à l’amiral Apraxine de l’élever au rang de contre-amiral et de général-lieutenant. Il s’estime même en droit de sauter le grade de général-major, si haute est son opinion de la part qu’il a prise à la victoire. À la fin de décembre, à Moscou, au son assourdissant des canons du Kremlin et de toutes les cloches de la ville, a lieu le défilé triomphal des vainqueurs. Les prisonniers suédois ferment le cortège, traversant toute la ville à pied. Parmi eux, le feld-maréchal Roenscheld et le comte Piper, chancelier de Suède.
Au cours du festin qui suit, le tsar est soudain pris d’une crise nerveuse, minutieusement décrite par un des convives, ambassadeur danois qui vient d’arriver à Moscou. On lui explique que Pierre est inquiet pour la santé de sa bien-aimée, Catherine (trois ans plus tard, elle deviendra son épouse légitime) qui, deux jours auparavant, lui a donné une fille, Élisabeth.
Pierre a d’autres raisons de s’inquiéter. La guerre contre la Suède n’est pas terminée. Au lendemain de la bataille de Poltava, Charles délègue à Pierre le général-major Meyerfelt pour envisager un échange de prisonniers et la possibilité d’engager des pourparlers de paix. Pierre veut mettre un terme au conflit et il pose ses conditions : il exige l’Ingermanland (avec Pétersbourg) et la Carélie (avec Vyborg). Charles qualifie ces conditions de « propositions éhontées ». Le roi de Suède ne veut pas encore croire qu’il a perdu la guerre. Il rejette également la proposition de Pierre d’échanger le comte Piper contre Mazepa. Le problème du vieil hetman se règle d’ailleurs de lui-même : en décembre 1709, Mazepa meurt.
Réfugié à Bendery, capitale de la Moldavie, alors possession turque, Charles exhorte le sultan à lui fournir une armée de cent mille hommes, qui permettra de conquérir la Russie et la Pologne. Dans ses lettres à sa sœur, Ulrika-Éléonore, Charles évoque Poltava (sans la nommer) en post-scriptum : « […] L’armée eut l’infortune de subir des pertes qui, je l’espère, seront bientôt compensées30. »
Charles a raison sur un point : la guerre n’est pas terminée. Après Poltava, Pierre envoie ses troupes dans deux directions. La première est la Liflandie. En juillet 1710, l’armée de Cheremetiev prend d’assaut Riga ; puis, tombent successivement Dunamunde, Pernov, Arensbourg et l’île d’Ezel. Le 29 septembre, Reval capitule. La conquête de la Liflandie (futures Lettonie et Estonie) est achevée. La même année 1710, les Russes s’emparent de Vyborg et de Kexholm, en Finlande. Le rêve d’Ivan le Terrible est réalisé : la Russie est solidement installée sur les rives de la Baltique.
La seconde orientation choisie par Pierre est la Pologne. Après Poltava, la position de Stanislas Ier Leszczynski sur le trône de Varsovie se fait chancelante. Il a toutefois pour appui le corps d’armée suédois du général von Krassau, qui compte quelque dix mille hommes. Apprenant la défaite de Charles, Auguste II quitte la Saxe ; par un manifeste solennel, il revient sur le traité d’Altranstadt et sur son abdication. En octobre 1709, Pierre et Auguste se rencontrent à Torun et scellent une nouvelle alliance. La grande « nouveauté » n’est pas seulement l’accord donné pour que des troupes russes (quatre à cinq mille fantassins et douze mille dragons) stationnent en Pologne, mais aussi la répartition des forces, radicalement différente de celle qui existait dix ans plus tôt. Auguste II le Fort n’est plus un allié à part entière, il est désormais un partenaire secondaire, affaibli. « Pierre Ier, écrit l’historien polonais contemporain, devint la principale force de la Rzeczpospolita… Son pouvoir s’étendait, de fait, sur tout le territoire, jusqu’aux frontières de la Prusse, du Brandebourg et de l’Autriche31. »
L’union offensive et défensive avec le Danemark, renouvelée après la victoire sur les Suédois, et un traité défensif avec la Prusse complètent l’alliance avec la Pologne et permettent à Pierre de restaurer la coalition antisuédoise, qui s’était effritée au temps des succès de Charles XII.
L’irrésistible progression des armées russes sur tous les fronts est stoppée par la guerre contre la Turquie. Les émissaires de Charles ne cessent d’intriguer à Istanbul, s’efforçant de convaincre le sultan de la nécessité de remettre la Russie à sa place. Les efforts des diplomates suédois trouvent là un terrain favorable. La tension monte, conséquence des demandes réitérées de Pierre, qui veut faire partir Charles du territoire turc. En janvier 1710, le traité de paix est renouvelé entre la Russie et la Porte, ce qui n’empêche pas le sultan de préparer la guerre. De tous les points du gigantesque Empire ottoman – d’Égypte, d’Afrique, des Balkans –, arrivent des troupes qui se concentrent à la frontière. Tant que la Russie était battue par les Suédois, la Turquie gardait une position attentiste, escomptant profiter ensuite sans effort, de la faiblesse de Moscou. La victoire de Poltava persuade le sultan de la nécessité de déclarer la guerre. Pierre est également de cet avis, estimant qu’il dispose de forces suffisantes pour porter un coup aux Turcs. En octobre 1710, Pierre exige de la Porte l’extradition de Charles, avertissant qu’au cas où il n’obtiendrait pas satisfaction, il aurait recours à la force des armes. La Turquie réplique en déclarant la guerre à la Russie, au mois de novembre.
Comptant sur l’appui des Slaves des Balkans (des princes moldave et valaque), Pierre conduit lui-même son armée. Arrivé au Prouth, l’armée russe, relativement peu importante (quarante mille hommes environ), est encerclée par la gigantesque armée turque (près de cent cinquante mille hommes). Le manque de vivres, que les princes des Balkans avaient pourtant promis de fournir, complique sérieusement la situation. Dix-neuf mille Serbes, venus en renfort, sont stoppés sur les bords du Danube par le prince valaque Brancovan, qui décide soudain de ne plus soutenir la Russie et déclare sa loyauté au sultan.
L’armée russe est menacée d’être battue à plate couture, et le tsar de se retrouver captif. La diplomatie lui sauve la mise. Le représentant du tsar, le vice-chancelier Piotr Chafirov, qui connaît de nombreuses langues étrangères et avait accompagné le tsar lors de son voyage européen, révèle, au cours des pourparlers avec le vizir Mahmud-Balardji qui commande les troupes turques, de remarquables talents de diplomate et réussit à tirer l’armée russe de l’encerclement. Outre ses dons diplomatiques, Piotr Chafirov a à sa disposition une arme puissante : la corruption. Les contemporains des événements ont calculé que pour acheter le vizir, Catherine, qui accompagnait Pierre, dut renoncer à tous les joyaux en sa possession. Mais Piotr Chafirov a reçu du tsar l’ordre de tirer l’armée russe de ce mauvais pas, à n’importe quel prix. Le tsar accepte de rendre aux Turcs toutes les villes qu’il leur a prises, et de céder aux Suédois (si les choses en viennent là) la Liflandie. Il refuse en revanche, catégoriquement, de céder l’Ingrie et Pétersbourg, préférant, s’il n’est pas d’autre solution, lâcher Pskov.
Chafirov obtient une trêve à de bien meilleures conditions. Le vizir Mahmud-Balardji (Italien répondant au nom de Giulio Mariani, il était devenu mahométan) reçoit, dit-on, deux cent mille roubles et les bijoux de Catherine ; il se contente de la promesse de Pierre de rendre Azov au sultan, de détruire Taganrog (le tsar ordonne de garder les fondations) et d’autres forteresses du Don, de cesser de se mêler des affaires de la Rzeczpospolita et de l’Ukraine de la rive droite, enfin, de laisser Charles XII rentrer en Suède. Chafirov et le fils de Cheremetiev sont envoyés comme otages à Istanbul.