Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
La décision de Charles de bifurquer vers l’Ukraine est une surprise pour Mazepa. « C’est le diable qui le porte ! » s’exclame l’hetman, en apprenant le mouvement des troupes suédoises. Mazepa espérait que Charles XII gagnerait Moscou par Smolensk et Mojaïsk, ce qui permettrait à l’armée cosaque de soutenir les Suédois et de combattre l’armée de Pierre, en terre russe et non ukrainienne. L’arrivée inopinée des troupes suédoises en Ukraine contraint l’hetman à abattre ses cartes. La trahison de Mazepa laisse Pierre pantois. Il écrit au général Apraxine : « Nouveau Judas, Mazepa qui me fut loyal vingt et un ans, est aujourd’hui, à deux doigts de la tombe, devenu félon et traître à son peuple. »
Mazepa n’apporte guère plus de mille cinq cents Cosaques aux Suédois et une partie seulement de la starchina. Il garde pour lui la garnison de sa capitale, Batourine. Apprenant la trahison de Mazepa, Alexandre Menchikov arrive aux portes de Batourine et, la ville refusant de se rendre, il la prend d’assaut et la livre aux flammes. « Les habitants, note Kostomarov, du premier au dernier, furent massacrés, à la seule exception des dignitaires qui furent épargnés afin qu’on pût les exécuter ensuite28. » Les troupes du tsar s’emparent du riche trésor de l’hetman, de l’artillerie et d’équipements militaires, brûlent d’énormes réserves de blé, sur lesquelles Charles comptait.
Les Ukrainiens ne suivent pas l’hetman. Son revirement est trop brutal : pendant plus de vingt ans, ne l’oublions pas, il a été le plus dévoué des serviteurs du tsar. Sur l’ordre de Pierre, l’hetman traître est maudit, d’abord à Kiev, puis à Moscou. On lancera sur lui l’anathème dans les églises, jusqu’en 1917. Un nouvel hetman est aussitôt élu, en présence de Pierre : Ivan Skoropadski. Refusant de troquer les Russes contre les Suédois, la Petite-Russie ne bouge pas, à l’exception des Zaporogues. En mars 1709, ils rallient Mazepa, l’ataman Kostia Gordienko en tête. Alexandre Menchikov, qui commande de fait les troupes russes en Petite-Russie, châtie les Cosaques, en envoyant un important détachement qui anéantit la Sietch zaporogue. Menchikov informe le tsar de sa victoire, du massacre des défenseurs de la forteresse et des exécutions ; il rapporte que tout a été dévasté, « afin, dit-il, d’extirper complètement ce nid de félons ». L’armée russe ne détruit pas seulement la forteresse, mais aussi tous les villages des Cosaques zaporogues. À la veille de la révolution de 1917, la Russie comptera douze armées cosaques, cantonnées aux frontières de l’Empire : Don, Kouban, Oural, etc. Seule, l’armée zaporogue ne sera jamais reconstituée.
Malgré le refus des Ukrainiens de suivre Mazepa et les Zaporogues, la position de Pierre est ardue. En juillet 1708, l’armée des émeutiers, commandée par Kondrati Boulavine, tente de prendre Azov, et les troupes du tsar ont les plus grandes peines à la vaincre. L’importance d’Azov ne tient pas seulement à sa situation de forteresse et de port, péniblement conquis aux Turcs. Sa perte pourrait entraîner un revirement de la politique du sultan.
Charles XII, Stanislas Ier Leszczynski, Mazepa ne cessent d’inciter la Sublime Porte à entrer en guerre contre la Russie. L’un des partisans les plus ardents d’un conflit avec Pierre est le khan de Crimée, Devlet-Ghireï. La situation est à ce point inquiétante qu’au printemps 1709, Pierre quitte la Petite-Russie pour gagner Azov. Les rumeurs sur la puissante flotte russe qui, en cas de guerre, quitterait Azov et s’engagerait dans la mer Noire, la « pluie d’or » dont Pierre Tolstoï, ambassadeur du tsar à Constantinople, arrose la Cour du sultan, poussent ce dernier à affirmer que l’Empire ottoman n’a pas la moindre intention d’entrer en guerre contre la Russie.
Dans une lettre adressée à Istanbul, Mazepa lance cet avertissement : si la Turquie ne profite pas de l’occasion et ne se protège pas de la Russie derrière une Ukraine indépendante, elle doit s’attendre à perdre la Crimée. La prédiction de l’hetman se réalisera quelque soixante-dix ans plus tard.
Le 1er avril 1709, les troupes suédoises arrivent devant Poltava. La ville est située sur la rivière Vorksla. Là, trois cent dix ans plus tôt, l’un des généraux de Tamerlan, avait défait l’armée unie des Lituaniens, des Polonais et des croisés, commandée par le grand-duc Witowt de Lituanie. La victoire de Witowt eût alors signifié la mort de Moscou, unificatrice des principautés russes. La victoire des Tatars avait ouvert à Moscou de grandes perspectives. Les préparatifs du nouveau combat sur la Vorskla – la bataille de Poltava qui devait être considérée, au XIXe siècle, comme la plus importante pour le destin de la Russie après le Champ-des-Bécasses –, durent plusieurs mois. Les Suédois tentent sans succès de prendre la ville, important carrefour de voies de communication. Peu à peu, les Russes se persuadent qu’il faut déclencher ici une bataille générale. Le 4 juin, Pierre arrive sur les lieux. Quelques jours avant le combat, Charles XII est blessé à la jambe, tandis qu’il parade à cheval sous le nez de l’ennemi. Cette façon de jouer les bravaches lui procure toujours un plaisir particulier. Il appelle cela un « amusement à la moutarde ». En l’occurrence, il se voit contraint de diriger le combat, couché sur une civière portée par deux chevaux.
La bataille de Poltava a été décrite et étudiée en détail par les historiens, militaires ou non, elle a inspiré poètes et prosateurs, est devenue une légende. Elle devait se solder par la défaite complète de l’armée suédoise (qui laisse sur le champ de bataille près de sept mille soldats et plus de trois cents officiers, tandis qu’au moins trois mille soldats et officiers sont faits prisonniers). Les restes de l’armée de Charles XII (environ quinze mille hommes) se retrouvent eux aussi captifs. Le roi parvient à franchir le Dniepr, avec une poignée de cavaliers, et cherche refuge chez les Turcs. Mazepa est à ses côtés29. Rapportant l’issue de la bataille de Poltava, un journal français écrit : « En un mot, toute l’armée ennemie à eu le sort de Phaéton. » Friedrich Engels, moins enclin aux métaphores poétiques que le journaliste français et évoquant la bataille un siècle et demi plus tard, en résume la signification du point de vue politique : « Charles XII tenta de pénétrer dans les profondeurs de la Russie ; il causa ainsi la perte de la Suède et démontra à tous l’invulnérabilité de la Russie. »