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Cri de la chouette

Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:

Folcoche, c'est l'affreux surnom dont les enfants Rezeau avaient affublé leur terrible mère. après l'avoir combattue dans l'inoubliable Vipère au poing, Jean Rezeau avait fui la tribu : il s'était marié, avait fondé une famille normale — sa revanche — dans la Mort du petit cheval. Vingt-cinq ans plus tard, veuf, remarié avec Bertille dont il élève la fille parmi ses propres enfants, nous le retrouvons dans Cri de la chouette. Mais voilà que Madame Mère, Folcoche, jamais revue, fait irruption chez lui. Trahie, dépouillée par son fils préféré, elle vient offrir la paix. Jean, qui avait chassé les fantômes de sa jeunesse, accepte d'oublier le passé sur l'insistance de sa femme et de ses enfants qui croient pouvoir convertir leur redoutable aïeule. C'était oublier que Folcoche est toujours Folcoche. Et la vieille chouette, aussitôt, sème méfiance et discorde.
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— Alors, on jabote ? lança soudain la grosse voix de ma mère, penchée à sa fenêtre.

— Je dis tout ! cria Marthe, avant d'ajouter : Félix m'attend, je file.

Mais elle ne bougea pas d'un mètre et reprit, dans mon oreille :

— Et pourtant rester seule, elle ne s'y fait pas. Voilà bien dix ans qu'elle parle d'aller vous voir. Elle se cherchait une raison… Alors c'est vrai que Monsieur Marcel empoche l'héritage ?

Je me contentai d'incliner la tête, en haussant une épaule. Marthe n'en sourit point : c'est légèreté coupable pour une paysanne que de ne pas disputer son dû. Mais elle fit, sentencieuse :

— Pleurer son bien, c'est moins sûr que de le suer.

Et aussitôt, pratique :

— Vous avez amené de quoi manger ? Parce que vous savez, Madame, si vous l'invitez, elle mange tout son soûl. Mais chez elle trois patates à l'eau, ça fait le compte… Et vous avez une bombe, pour les puces ?

De nouveau je me contentai d'incliner la tête : je connaissais la maison. J'y entrai d'un pas ferme.

* * *

La Belle Angerie, dans ma jeunesse, je l'avais connue fatiguée ; le délabrement ne pouvait que s'être accentué. Ça devient un labyrinthe de cavernes, écrivait Mme Lombert. Votre mère n'ouvre plus que sa chambre. Dans l'ombre du vestibule où le filtre cassé des persiennes laissait tout de même passer assez de lumière pour se diriger, nous avancions sur des carreaux descellés, des chiffons tombés à terre et jamais ramassés, des feuilles mortes sans doute soufflées par-dessous la porte. Il n'y avait presque plus de meubles dans la pièce dont les papiers se décollaient par lambeaux, entre les cadres si englués de chiures de mouches que leurs gravures en étaient invisibles.

— Sinistre ! souffla Salomé, serrée contre moi.

Je poussai d'un coup de pied la porte de la salle à manger, à demi éclairée, comme le salon d'enfilade, par les vitrages donnant sur la serre. La belle cheminée aux émaux, dessinée par le trisaïeul peintre, était intacte. Mais dans une indéfinissable odeur fongueuse les verdures d'Aubusson pendaient en loques et les peintures des plafonds, les boiseries, l'immense table centrale à pieds torses, l'armoire Renaissance, la desserte Louis XIV — la vraie — et son pendant — la fausse, copiée après un partage —, tout était blanchâtre, recouvert d'une fine couche de moisissure. Je traversai le grand salon, le petit salon, sur des lames de parquet fléchissantes : partout manquaient des meubles, partout régnait la même humidité en train de gâter le reste.

— Ça sent trop mauvais ! dit Salomé comme nous arrivions dans le bureau. J'en ai assez, l'ouvre.

— Si tu peux ! Les fenêtres coincent et c'est plus difficile encore de les refermer, dit Mme Rezeau.

Elle était descendue par l'autre escalier ; elle était là, assise dans un angle sur un coffre à bois. Elle nous attendait, immobile comme une chouette dans l'obscurité familière.

— D'ailleurs à partir d'ici, il y a l'électricité. Je l'ai fait mettre dans cinq pièces.

Et sur un déclic la lumière fut : économe, pâlotte, irradiant d'une ampoule de quinze watts sur trente mètres carrés qui n'en apparurent que plus déserts : la pièce était toujours entourée de ses rayonnages, mais il n'y avait plus un seul livre dessus.

— J'ai dû vendre la bibliothèque, dit Mme Rezeau. Vers et souris étaient en train de la dévorer. Et puis moi, tu sais, les livres, maintenant, avec une cataracte qui commence à me gêner sérieusement… Je vous emmène dans vos chambres.

En montant j'aperçus un pan de brique, à gauche du palier : pour simplifier, Mme Rezeau avait fait murer les pièces du bout. Elle m'offrit la chambre Empire et à Salomé celle de Monseigneur, dont la petite fit aussitôt claquer les volets. Une paire de draps, fins comme des râpes, attendait sur chaque lit, avec une taie de la même blancheur vague, assurée par les rinçages à l'eau d'Ommée.

— Je n'ai pas votre confort, ici, vous le savez, fit remarquer l'hôtesse. Tu trouveras de l'eau dans les brocs, ma petite fille, et des bûches dans les paniers. A sept heures, je sonnerai la cloche…

— Ne vous occupez de rien, fit Salomé. Je préparerai le dîner.

— Cette enfant est un ange, dit Mme Rezeau.

Elle disparut, aspirée par l'interminable corridor conduisant le long des mansardes à l'autre partie habitable de la maison, qu'elle s'était réservée. Je m'y engageai après elle, sur dix mètres, pour voir ce qu'était devenue mon ancienne tanière, mais je n'y trouvai que deux tas de pommes de terre sur quoi couraient de longs germes violets. A côté, dans l'ex-sacristie, embaumait un étalage de reinettes grises, mélangées de calvilles. Mais l'oratoire de la tourelle était fermé. Je revins dans la chambre Empire où Salomé, à grand renfort de papier journal et de petit bois, m'allumait du feu :

— Mais enfin, dit-elle, qu'est-ce qu'elle défend ici, ta mère ? Dans un studio bien chauffé, en ville, elle serait cent fois mieux que dans ce château minable ?

— Ton grand-père aurait répondu : Nous étions là sous Louis XVI. La raison paraît mince, mais pour certains elle est épaisse comme un mur de fondation. La moitié du canton est encore possédé par des gens de cette race.

— Ça prend, dit Salomé, bourrant un dernier Courrier de l'Ouest dans le poêle.

— Bon ! C'est la première phase. Maintenant on va laisser sortir les mouches.

— Quoi ? s'exclama Salomé, horrifiée.

Je la pris dans mes bras :

— Citadine ! Tu ne sais pas que les mouches à l'automne quittent les champs pour se glisser dans les maisons mal défendues, où il fait bon hiverner derrière les meubles ? Si tu chauffes, la chaleur les réveille. Alors phase deux : tu rentres, tu flytoxes, tu ressors pour laisser agir. Après le dîner, phase trois : tu balaies, en faisant bien attention à ne pas trop écraser de mouches sous tes pieds. J'ai vu en ramasser un seau. Mais au moins l'invité a-t-il une chance de dormir tranquille.

* * *

Combien de fois avions-nous « préparé » de la sorte les chambres d'amis, en hiver, quand par hasard survenait le protonotaire ou la baronne ? Une demi-heure plus tard le vieux scénario recommençait : au sein des chambres tièdes où dans un bruissement infernal tourbillonnaient des milliers de mouches (de la Musca domestica mélangée à de grosses bleues et même à quelques taons), j'épuisai la moitié d'une bombe. Je n'oubliai pas les parquets d'où sautaient d'inquiétants points noirs. Puis je redescendis secourir Salomé, stupéfaite d'une indigence de moyens commune à toutes les ménagères du coin :

— Comment peut-on vivre sans eau sur l'évier ? Tout est sale. Il n'y a pas un ustensile dont j'ose me servir. Sors-moi la valise-camping.

Ce qui fut fait. A deux mètres de placards bourrés de porcelaines aussi précieuses que crasseuses, nous dînâmes dans de l'aluminium, sur un coin de table hâtivement nettoyé. La nuit était tombée. Après avoir rôdé autour de nous, sa petite lampe Pigeon à la main, ma mère avait été prise de longues quintes de toux, elle était remontée se coucher sans manger, en demandant à Salomé de passer lui dire bonsoir. Dès huit heures nous étions remontés pour balayer, secouer les dessus de lit, essuyer les meubles couverts de mouches mortes ou vibrant encore d'une aile. Quand nous entrâmes chez ma mère, elle ronflait, bouche ouverte, sous le tremblement de la veilleuse et l'œil sévère de Papa qui, toque en tête, médailles battant la simarre, contemplait du haut de son cadre le caravansérail enfumé où lui survivait son épouse. J'aperçus le crucifix d'ébène amputé d'un bras et un bénitier tout sec, au-dessus de la table de nuit, sur quoi luisait le trousseau de clés. Nous repartîmes sans bruit. Salomé se coucha et s'endormit très vite. Un peu plus tard, entendant de nouvelles quintes, je retraversai les corridors en pyjama.

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