Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
— Vendez-vous encore des devoirs, monsieur Nouy ?
Nouy ne bronche pas. Un sourire, en coup de couteau, fend la pomme en deux.
— Le devoir coûte trop cher, ces temps-ci.
Un temps. Puis il ajoute, d'une voix très étudiée :
— Et les riches n'en achètent pas.
Un second temps. Enfin il rouvre la bouche pour parler comme le Nouy de tous les jours.
— Assieds-toi donc, Constance. Oui, je ne vois pas pourquoi je t'allongerais du mademoiselle parce que je n'ai pas eu l'occasion de te tirer les cheveux depuis dix ans. Je te connais mieux que tu ne penses. Nous sommes presque voisins et je te rencontre parfois en train de tourner la manivelle de ta petite voiture.
L'animal, qui a des yeux et de la repartie ! Je ne m'assieds pas. Je réplique vivement :
— Tu dois être en auto, car moi je ne t'ai jamais vu. Il est vrai qu'on m'a parlé de toi.
Nouy ricane, se balance d'un pied sur l'autre.
— En bonne part, je m'en doute ! Ce bon salaud, hein ! Ce trafiquant qui a fait sa pelote dans toutes les combines ! Ecoute, Constance, il y a une chose certaine : je suis né pauvre, je sais ce que c'est, je n'avais pas envie de le rester. On est pauvre parce qu'on le veut bien.
— Ou parce qu'on le peut !
Nouy s'arrête, interloqué, puis reprend avec embarras :
— Je vois à peu près ce que tu veux dire… et je crois aussi qu'il y a deux sortes de costauds : ceux qui n'ont pas d'argent et qui savent s'en passer, ceux qui en ont et qui savent s'en servir. Je préfère tout de même faire partie des seconds.
Serge n'a pas l'habitude de tant penser. Il en transpire et d'une forte main lente essuie la sueur qui perle à ses tempes. Pas facile à jauger, ce lascar ! Carmélie, Thiroine… Oui, voilà deux types dont le destin patauge dans la même ornière, où s'enlisent l'aisance de l'un, la misère de l'autre. Nouy, non, ce n'est pas sûr. Il a bonne gueule, ce truand dont le fric pue franchement. Nouy ? C'est une charrette de fumier qui attend l'épandage. Manque aussi la fourche, que j'aimerais lui prêter. Que j'aimerais lui prêter… Parfaitement ! Au diable le complexe des purs qui frémissent de honte devant le qui veut la fin veut les moyens des impurs ! Eh quoi, le catéchisme est plein de bonnes histoires où Dieu ramasse des crapules pour en faire des saints ! Ce Nouy, ce Nouy… Je ne le déteste pas. C'est drôle. Pourquoi lui vouer, du premier coup, cette agressive sympathie ? Décidément, j'aime cette forte main lente…
Elle bouge, la main, elle me saisit le poignet.
— Sacrée statue ! dit Serge. Au cheval près, tu ressembles à la Jeanne d'Arc de la place des Pyramides. Quelles sinistres réflexions suis-je en train de t'inspirer ?
Le rire me secoue, brusquement.
— Chevalier, sous mon étendard vous pourriez passer capitaine.
— Hein ?
Ma chaise fait un bon en avant. Je me retourne pour préciser, féroce :
— … d'industrie, mon vieux, d'industrie !
Les femmes ne nous intéressent pas. Filons vers le groupe Bellorget-Rénégault, que je m'étais en principe réservé pour la bonne bouche. Des gens qui s'occupent des biens et les disputent aux autres, passons, en somme, à ceux qui s'occupent des autres et les disputent aux biens. Et ne craignons pas d'interrompre un débat qui doit être sérieux.
— Pour moi qui prends le métro six ou sept fois par jour…
Apparemment, ces messieurs parlent de choses insignifiantes. Ils semblent préoccupés par l'élévation du tarif des transports. Surtout le pasteur… Bah ! Nul n'ignore que les professionnels de l'altruisme se méfient des sublimités oiseuses et qu'ils préfèrent, entre eux, parler de ces méchants détails pratiques auxquels ils se heurtent sans cesse. Ma main se pose sur l'épaule de Louis Rénégault, resté dans mon souvenir le garçon maigre et secret qui ne jouait avec personne.
— J'ai vu ton père, il y a huit jours. Toi, ça fait au moins un siècle.
— J'exerce à Bordeaux. Je suis là tout à fait par hasard, répond Rénégault, qui n'est ni plus gras ni plus loquace que jadis.
Au tour de Bellorget, qui ne porte pas l'habit noir et le col dur traditionnels, mais un costume gris de bonne coupe — de trop bonne coupe — égayé par une cravate grenat.
— Je vous remercie d'être venu. J'avais peur que vous ne puissiez vous libérer.
— Ma foi, j'ai dû mettre dehors une sainte demoiselle…
Le ton ne vaut rien. Le sourire non plus, qui effleure à peine un visage composé. Sans ses lunettes d'or, qui lui donnent de la gravité, Pascal Bellorget aurait l'air d'un de ces maîtres d'hôtel de grande maison, dont la raideur mesure l'importance de leur maître. L'hostilité, qui prend des chemins imprévus, me suggère cette question.
— Votre père était aussi pasteur, si je me souviens bien ?
Tiens ! Le masque de Pascal n'était qu'une couche de cire et le nom de son père doit être pour lui une source de chaleur. La cire fond. La bouche se déforme. Derrière leurs verres les prunelles jaunes ont un éclat fugitif.
— Oui. C'est même pourquoi je le suis, avoue-t-il avec une déconcertante facilité. Il l'avait toujours désiré. Mais j'ai d'abord préparé Saint-Cyr.
Piètre docilité, qui n'excuse rien, qui compromet toute une vie ! Heureusement, Pascal ajoute :
— Il n'aura pas eu la joie de me voir entrer à la Faculté de théologie. Je ne m'y suis décidé que deux ans après sa mort.
Voilà qui est mieux. A mon avis, s'entend. La fidélité, n'est-ce pas la pierre de touche ? Cependant, il faudra me contenter de cette brève satisfaction. Tous trois, maintenant, nous ne dirons plus que des banalités. Nous nous effarouchons les uns les autres. Je m'y attendais. Ça ne rate jamais. Je dois sentir la béguine. Dès qu'il a reniflé ma bonne odeur, le type le plus simple glisse de la sincérité dans l'édification. Moi qui le hais, j'attire le laïus, je le subis, comme un site farouche attire et subit de confortables hôtels.
Je bâille, navrée de cette complicité. La tête de Pascal ondule, petite et froide. La bouche gobe des sentences, toutes rondes… Tu ne me fascines pas, mais tu m'intéresses tout de même, pieux serpent à lunettes sifflant son homélie ! Je ne te connais pas ; dix ou douze phrases, les premières réticentes, les autres pompeuses, ne me permettent pas de te juger. Mais je te sens, toi aussi. J'ai envie de ce que tu es, comme j'ai envie de ce que sont Luc, Serge, Claude (pourquoi pas ?) et bien d'autres. Exprimons-nous mieux et disons : comme j'ai envie de ce que vous n'êtes pas, de ce que vous pourriez. C'est difficile à expliquer, j'avoue ; je ne me comprends pas très bien moi-même. Je me devine. Avec une sainte méfiance ! Au hasard de mes fantaisies, j'en vois poindre une énorme…
— Un cocktail ?
— Non, merci.
Constance Orglaise, ma fille, fous le camp. Tu n'as plus rien à faire ici. Dans la fumée, qui devient opaque, les bavardages sont de plus en plus misérables. Thiroine vante les avantages de son Oldsmobile : « Achetée au Maroc, vous pigez ! Un TTX pendant un an et la douane l'a dans l'os. » Ailleurs on parle sport : « J'avais toujours pensé que Vienne battrait Paris. » Aucun essai d'entretien général. Personne n'a tenté de donner à cette réunion un minimum de tenue, d'en rappeler le sens. Ce n'est pas à moi de le faire. Nul n'a soufflé mot de ses expériences, ni des événements qui ont fait deux morts, bouleversé la vie de chacun. Sujets graves, sujets tabous. Thiroine aurait-il raison ? Le cours 38 est-il — dans un autre sens — un ramassis de minables ? Carmélie, par deux fois, va les résumer tous. Il crie à Luc, qui parle d'exposition gratuite :