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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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J’ai pu l’écouter jusqu’au bout. C’est un miracle, mais il faut que ce miracle se prolonge. Jamais elle ne s’était laissé aller jusque-là devant moi. Comme elle doit souffrir ! Je la vois retourner le pantalon d’un geste brusque. Sa voix monte :

— Je lui en ficherai des bonsoir ! Je lui en ficherai des chérie !

— On lui en fichera ! dit Julienne d’une voix creuse, sans ralentir le souple va-et-vient de son bras, dont luit la peau fraîche.

Plus calme que celui de ma mère, son visage n’exprime qu’une aversion têtue, organisée, définitive. L’aversion de la pierre pour l’herbe, de l’huile pour l’eau. Placée juste en face de la commode, elle est forcée de subir la photographie de mon père jeune chaque fois qu’elle lève les yeux et son regard durcit en butant dessus. « Chérie, chérie !… » répète Maman, outrée, écrasant le mot entre ses dents, faisant la grimace comme s’il s’agissait d’une de ces horribles dragées sous lesquelles s’enrobent les pires amertumes de la pharmacopée. Et, soudain, elle sourit, de son plus méchant sourire. Un léger fredon traverse le nez de Julienne. Bonsoir, chérie… La bonne idée ! Les prunelles des deux amies se rencontrent, les fers chôment un instant. Encouragée, Julienne entr’ouvre les lèvres, lâche un filet de voix, à peine modulé, puis ouvre peu à peu la bouche pour chanter bientôt à pleine gorge, utilisant son agréable soprano d’ex-enfant de Marie avec assez de science pour le rendre acide et charger la chanson d’un sens secret :

Bonsoir, chérie, dormez, soyez sage, Bonsoir, chérie…

Et la chanson se brise net, se disperse en éclats de rires coupants comme des éclats de verre. Déchaînée maintenant, Julienne miaule :

— Soyez sage, hein ! Soyez sage, surtout… Si j’étais à ta place, Eva, je lui chantonnerais ça, le soir, quand il fait le joli cœur, ton Bertrand. Mieux… Je lui sifflerais !

— J’achèterai le disque, dit Maman.

Sa voix est froide, son fer glisse de nouveau. Tiens ! La haine serait-elle, comme l’amour, un bien sur qui la jalousie s’exerce ? Ma mère, qui peut déchirer son mari pendant des heures, s’associe mal aux fureurs de Julienne. Bien sûr, l’origine de celles-ci — soigneusement tue, mais connue de tout le monde à Saint-Leup sauf peut-être de cet innocent de Troche — est plutôt flatteuse pour Maman qui, très impatiente de se débarrasser de mon père, demeure femme et cultive l’ombrageuse satisfaction d’avoir été préférée jadis à Julienne. Elle dit encore, pour masquer ce sentiment :

— Et le bonsoir, il l’aura ! Je ne sais pas quand, mais il l’aura.

Je me lève et Maman se tait, encore frémissante, déjà un peu honteuse. Je me lève. Parce qu’il est bon qu’un abcès crève, parce que cela lui faisait du bien, je l’ai laissée me faire mal. Mais ça suffit. Elle pourrait s’en faire à elle-même. Non, je ne sortirai pas, raide comme la justice, en claquant les portes. Je me suis levée, je m’avance vers elle, douce, douce, douce. Je m’avance, armée de ce seul regard qui est aussi l’arme de mon père et dont il m’a enseigné le maniement. Qu’ils me rassemblent, mes yeux ! Qu’ils soient les deux tampons placés à l’avant d’une locomotive en manœuvre ! Qu’ils la poussent, qu’ils la poussent sur cette voie de garage… Bien sûr qu’on s’aime, toutes les deux ! Maman, Maman, comme c’est malin ! Embrassons-nous, mais sanglotons le moins possible. Julienne se pourlèche…

Sa crise est finie — jusqu’à la prochaine. Dans un silence entrecoupé de soupirs brefs — que la Troche affecte de répéter et qui ressemblent chez elle aux crachements d’air des chats, — nous ne nous occupons plus que du tas de linge frais, très blanc, sur qui saignent les C. T. de coton rouge, les initiales des Colu-Torfoux brodées au point de croix. La grande aiguille du cartel électrique fait un demi-tour et, se poussant par saccades, minute sur minute, se rapproche de la perpendiculaire.

*

Six heures sonnent, dans le grave au cartel, dans l’aigu à la pendule de ma chambre. Un coup de sonnette vient achever la cacophonie. Il ne peut s’agir de Papa qui a ses clefs. Nous nous précipitons sur nos blouses et, dans une tenue plus décente, Maman et moi allons ouvrir la porte derrière laquelle la médaille de Ralingue et les palmes académiques de M. Calivelle nous attendent.

— Bertrand est là ? demandent-ils ensemble.

Maman ne me laisse pas répondre. Comme je ne lui communique jamais rien de ce que Papa me confie, même quand il s’agit du plus banal détail, elle ignore qu’il est sorti du colonnoir avec moi.

— Colu est à la mairie, dit-elle.

— Il n’y est plus depuis au moins une heure, reprend Ralingue. J’en viens. Le conseil s’est justement réuni dans l’intervalle et a pris une décision que nous devons lui communiquer d’urgence…

— Eh bien ! attendez-le. Ça m’étonnerait qu’il tarde ! conclut ma mère, pointant le doigt dans la bonne direction.

Le jour commence à tomber. Elle allume et s’efface pour laisser passer les deux hommes qui depuis longtemps connaissent les aîtres. Sans hésiter, ils s’enfoncent dans le couloir qui partage la maison — digne reflet du ménage — en deux parties égales : le domaine de Maman comprenant la salle commune et notre chambre, le domaine de Papa, comprenant également une chambre et une sorte de bureau, situé tout au fond. Ralingue ouvre la porte, manie le bouton situé contre le chambranle et referme. J’hésite, mais, comme je trouve tout de même la politesse de ma mère un peu courte, je l’abandonne pour tenir compagnie à nos visiteurs. Un coup de peigne, et me voilà derrière la porte qui n’est pas épaisse.

— Toujours aussi aimable, dit Ralingue.

— On la comprend un peu, dit Calivelle. Si nos femmes étaient scalpées, essorillées, ignobles à voir, je me demande combien de temps nous tiendrions le coup auprès d’elles. Ce ne doit pas être très drôle pour Mme Colu.

— Vous croyez que c’est drôle pour Bertrand ?

Un bon point pour Ralingue. Attendons une seconde pour qu’ils ne supposent pas que j’ai entendu : ça les gênerait. Puis entrons. Ralingue, somnolent, est effondré sur une chaise. Calivelle considère la pièce. Il l’a bien vue cinq ou six fois, mais elle l’étonne encore, et il faut avouer qu’il y a de quoi, « l’antre » — comme je l’appelle — ne ressemblant à rien d’autre. Ni plinthes, ni boiseries, ni parquet, ni papiers peints, ni tapis, ni rideaux. Rien que du carreau et de la chaux. Un téléphone mural, dont les fils ne rencontrent nulle part ceux de l’installation électrique modèle, entièrement faite sous tube. Un bureau, une armoire à dossiers et quatre chaises métalliques. Seul élément combustible : une centaine de livres, rangés toutefois sur des rayons faits de plaques de Saint-Gobain. Professionnellement attiré par l’imprimé, Calivelle s’approche, examine les titres qui proclament tous la préoccupation majeure de leur propriétaire. La lutte contre le feu, Manuel du fumiste, Manuel du pompier, Les pyrogènes, Petit traité de pyrométrie, Les falariques, La théorie plutoniste, Du feu grégeois à la bombe au phosphore, Les supplices du feu, Arts du feu, Dieux du feu (Vulcain, Svarojicht, Agni, Chen-Noung, Nina), Corps réfractaires, Calories et Frigories, Les lampes de sécurité voisinent avec Les légendes de la salamandre, Il Fuoco, de Gabriele d’Annunzio, Le feu, de Barbusse, La rôtisserie de la reine Pédauque, et des formulaires, et des barèmes, et des revues d’assurances, des annuaires, des catalogues de maisons spécialisées dans la vente des ignifuges et du matériel de protection. Au pied de l’étagère gisent deux « Sicli », une crépine, des raccords, des bouts de tuyaux de section différente, des échantillons de laine de verre, d’amiante, de toile coupe-flamme, une pile de dépliants édités par la Croisade de la prudence… Dans la lutte contre le feu, Papa cumule : sergent des pompiers, agent local de la Séquanaise, il représente aussi une firme pour le compte de laquelle il cherche à placer dans toutes les granges ces petits extincteurs rouges, de maniement facile, et une société de produits chimiques qui lance une composition miraculeuse destinée à imprégner le bois des poutres, à le rendre incombustible. Enfin il est le secrétaire de la Ligue des Prudents (trois adhérents à Saint-Leup : Ralingue, Troche et Besson) et chargé comme tel de fulminer contre les campeurs, les jouets en celluloïd, les installations électriques volantes interdites par l’Électricité de France.

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