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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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— Ça, alors, ça ! fit Ralingue, exprimant à peu de frais le sentiment de tous ceux qui ne prétendaient pas avoir de lumières.

— Curieux ! Vraiment curieux ! dit presque aussitôt le docteur Clobe, au nom des autres. Si vraiment il y a rapport quelconque entre ceci et cela, il faudra que je revoie la théorie des correspondances… Aurions-nous hérité, dans ce trou, d’un étonnant sadique ?

Il empoigna sa barbe et resta songeur, tandis que brusquement tout le monde se mettait à parler. Immobilisé sur la troisième marche, le juge prenait l’avis du brigadier. Nous n’attendîmes pas leur permission pour dégringoler l’escalier. Toujours flanqué de sa fille et de Lucien Troche, Papa franchit les grilles d’un bon pas et piqua droit sur les quatre fermiers qui, très entourés, discutaient sur la place. Il saisit Martial Oudare par la manche et lui souffla dans le nez :

— Attention ! N’oublie pas de me prévenir que tu as brûlé, par lettre recommandée, demain au plus tard. Toi aussi, Binet…

Puis il me lissa les cheveux : geste qu’il faisait toujours quand il allait me quitter.

— J’ai un client à voir avant de rentrer. Va aider ta mère.

Il sauta sur son vélo. En reprenant le mien, je m’aperçus que les deux pneus étaient crevés. Dans l’un d’eux, une aiguille était restée plantée. « Ça, c’est un coup d’Hippo ! dit Lucien en jetant la machine sur son dos. Tu n’as qu’à remonter à pied, je te la ramènerai ce soir. » Je l’accompagnai jusqu’au garage, où il me quitta pour se glisser sous une B-14 dont la tripe métallique était éparse sur le ciment huileux. Je rentrai seule, furieuse, et me retournai trois fois pour crier : « Salaud ! » à ce garnement d’Hippolyte qui me suivait de loin, s’esclaffant, soufflant entre ses pouces : « Houhouhou ! » selon la vieille méthode des bracos et des chouans dont le signe de ralliement était le cri de la chouette.

VII

Dans la chaleur, la vapeur, l’odeur du linge chaud et de l’amidon cuit, nos bras nus glissent en cadence, comme des bielles. Julienne tire de long, aplatit à toute allure serviettes et torchons. Maman, qui s’est réservé la jeannette et ses difficultés, travaille surtout de la pointe, triomphe des entournures de manches, des angles de col, des replis de dentelle, par de savants et prestes pivotements du poignet. Avec une régularité d’horloge, toutes les cinq minutes, elle troque son fer contre un des autres fers, qui attend sur les rondelles du centre de la cuisinière, l’approche de sa joue pour l’apprécier, à quelques degrés près, et de la main gauche saisit dans le tas une nouvelle pièce. Quant à moi, qui n’ai droit qu’aux mouchoirs, je travaille au fer électrique, sur une petite table contiguë, torturant d’ailleurs mon « Calormatic », dont je manipule sans cesse le thermostat pour le seul plaisir de voir s’allumer ou s’éteindre la petite lampe rouge. Et le linge repassé s’entasse lentement sur la commode, disposé en deux piles : la pile Colu un peu plus haute que la pile Troche, tandis que s’allonge le silence, à peine troublé par le tintement des repose-fer ou par de brefs pétillements franchissant le crible du cendrier. Pas un mot. Au bout d’une heure, je n’y tiens plus, je me campe devant Julienne et je crie, les bras croisés sur ma combinaison de pilou blanc :

— Vous êtes drôles, aujourd’hui !

Personne ne répond. Ni Julienne, ni Maman qui baisse le nez, bougonne. Je sais ce qu’elle a : Lucien a dû faire allusion à ma présence au feu devant Julienne, qui s’est empressée de s’étonner, de prêcher prudence « pour le bien de cette petite » qu’elle déteste depuis qu’elle se sent percée à jour, surveillée, suivie par mes yeux vairons. D’où ce malaise. Pourquoi n’en sortons-nous pas ? J’aime bien que les malaises finissent au plus vite, même s’ils doivent finir comme les assiettes : par des éclats. Elle ferait mieux de dire, ma mère : « À propos, ne dis pas à ton père que tu ne m’as pas vue en rentrant. Ça ferait des histoires. » Et ce serait fini, car, des histoires, ce n’est pas moi qui lui en ferai. Ici, moi, je suis la seccotine qui, désespérément, cherche à tout recoller, même l’enfer. Mais il y a autre chose dans l’air qui fume plus fort que la patte-mouille : Maman fait une crise de jalousie. Ma course au feu, elle en connaît bien le sens. L’angoisse, la vigilance, la chaleur que cela suppose, elle ne peut pas les supporter. Comment cet homme qui n’existe plus pour elle peut-il m’occuper tant ? Comment puis-je avoir si peur pour lui ? Comment puis-je aimer cet ennemi ? Elle sait bien que je l’aime, elle aussi, mais je m’en aperçois tous les jours un peu plus, la tendresse que je lui voue lui semble souillée par celle que je réserve à mon père. Si encore je me contentais d’avoir un peu d’affection, un peu de pitié, pour lui !… J’ai dans l’oreille une de ses remarques, jetée à Julienne devant moi : « Après tout, c’est sa fille ! » et je vois encore sa tête quand Julienne, toujours à l’affût du mal qu’elle peut nous faire, lui répondit : « Avant tout, c’est sa fille ! » La préférence ! Voilà sa plaie, qui vient de se rouvrir. Une plaie inguérissable, car cette préférence, dès qu’elle ne l’estime plus assurée à mon père, elle en réclame aussitôt le bénéfice. Elle n’admettra jamais ce partage équitable qu’admet fort bien Papa. Il est vrai que lui — et voilà pour moi son auréole, — il est vrai que lui ne la hait pas. Non, mon pauvre père, il ne la hait pas…

*

J’ai abandonné mon fer et c’est moi, maintenant, qui boude, le nez sur un livre, lorgnant du coin de l’œil ma mère et Julienne qui se sont mises à chuchoter, à chuchoter. L’une en face de l’autre et si semblables avec leurs coudes en l’air, leurs aisselles dévorées par de noirs frissons, leurs seins vivants fortement partagés par ce val tendre qui s’enfonce loin sous la chemise. De grands coups sourds martèlent la table sur laquelle Julienne plaque son fer avec force. Maman commence à repasser un pantalon, et ses lèvres bougent, tandis que fuse l’humide et brûlant refrain de la patte-mouille. De la commode, où il jaunit dans son cadre posé de travers entre les deux piles de linge, un très beau Bertrand Colu de vingt-deux ans, en tenue de fantaisie spéciale pour militaire-qui-doit-une-photo-à-sa-fiancée, écoute patiemment. Moi aussi. Au plus fort de sa crise, Maman ne se retient plus, se laisse exciter par la Troche. On ne chuchote plus, on se moque de ma présence, on se moque de mes oreilles, on feint de les croire complices…

— Et qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ? dit Julienne.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Rien n’est changé. Je ne peux toujours pas m’en aller. Bertrand garderait Céline. Ah ! si j’avais quelque chose contre lui… Je ne resterais pas un jour de plus à lui repasser ses pantalons ! Mais qu’est-ce qu’il a, ce fer ?

Le fer s’envole, vient renseigner la pommette de ma mère, qui le remet sur la cuisinière. Le suivant est trouvé trop chaud et refroidi sur la patte-mouille, arrosée de frais, qui fume de plus en plus belle. Ce pantalon n’est qu’un pantalon de papa. Les affaires de Papa se repassent en dernier lieu, s’il reste du temps et du feu. Mais Mme Colu ne sabote jamais aucun travail, elle tient à sa réputation de ménagère de première classe, et n’importe quel pantalon, même celui du diable, même celui de son mari, a droit à un fer ni trop chaud ni trop froid. Lissant un pli parfait, avec un zèle sévère d’infirmière qui se force à soigner un blessé ennemi, elle continue, rageuse et, j’en jurerais, ravie de m’offenser :

— Mais rien, tu penses, rien ! Ce que je trouve le plus odieux, dans cet homme-là, c’est justement que je n’aie rien à lui reprocher, que j’aie toujours l’air de m’acharner sur un mari modèle. Pour tout le monde, le martyr, ce n’est pas moi, c’est lui. Monsieur est la patience même, la douceur, la fidélité, la morale incarnées ! Tu le verrais, tous les soirs… Jamais il ne s’en va se coucher le premier, même s’il n’a plus rien à faire, il reste sur le pas de sa porte, il attend, c’est recta. Il attend que je m’en aille, il me suit des yeux, comme un chien qui, dans un pays où il n’y aurait pas de viande, espérerait quand même son os et, quand je tourne le bouton, il dit : « Bonsoir, chérie. » D’abord, est-ce que ça se dit, chez nous, des bêtises pareilles ? Et puis ça fait des mois, ça fait des années que je ne lui réponds rien. Eh bien ! tu peux me croire, pas une seule fois, pas une seule, il n’a manqué de me le dire son : « Bonsoir, chérie. » Tu l’entendrais ! Il a cent façons de le dire… et, d’après celle qu’il emploie, je suis fixée, je sais si ça va ou si ça ne va pas, si Monsieur a du vague à l’âme, si j’ai fait quelque chose qui ne lui a pas plu… Bonsoir, chérie ! Du grave, du sec, du gentil… Mais toujours Bonsoir et surtout toujours chérie. Chérie, sans ma permission ! Chérie, jusqu’à la gauche !

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