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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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— Ça vous intéresse, monsieur Calivelle ?

Surprise ! Pour eux, comme pour moi. Papa sort de sa chambre sur deux silencieuses charentaises.

— Je parie que ma femme et ma fille vous ont dit que je n’étais pas là, explique-t-il (à si haute voix qu’il pourrait bien s’adresser aussi aux occupants de la cuisine). Elles ne m’ont pas entendu rentrer. J’étais si fatigué que, après avoir donné un coup d’œil à mes abeilles, je me suis recouché. Asseyez-vous, je vous en prie.

— Vous avez une curieuse bibliothèque, dit l’instituteur en posant sur une chaise la moitié d’une fesse, selon la méthode qui permet à tous les pions de se retourner aisément pour pincer le chahuteur.

— J’essaie de connaître mon affaire. Tous les problèmes du feu m’intéressent.

— Le feu, le feu ! reprend Calivelle, qui ne déteste pas étaler sa petite culture. Dire que le feu n’est qu’un mot, une apparence, une réaction chimique, une simple accélération du mouvement brownien !… Le feu et Dieu se ressemblent. Ils sont partout et nulle part. On ne peut se passer d’eux et ils n’existent pas.

Papa sursaute.

— Hein ? Que me chantez-vous là ? Le feu n’existe pas ! Vous plaisantez ! On voit que vous n’avez jamais eu affaire à lui. Si vous étiez comme moi…

Déjà il touche à son passe-montagne. Ralingue intervient :

— Parlons de choses sérieuses, dit-il. Tu sais ce qu’il en est, Bertrand. La gendarmerie est sur les dents. Les gens gueulent : ils ont une trouille abominable. Cinq minutes après ton départ, le conseil s’est réuni, et nous sommes tombés d’accord pour l’achat de la sirène et pour celui d’une motopompe à grand rendement, capable d’inonder le sommet du clocher.

Le sergent Colu se retrouve, prend son air compétent :

— J’ai dit ce que j’en pensais. La sirène, bravo ! Mais une pompe sans eau — ou presque, — c’est une ruche sans essaim. Moi, j’aurais d’abord acheté l’essaim.

— Tout à fait mon avis, dit Calivelle.

— La commune fait ce qu’elle peut, dit Ralingue. Si le département nous aide, nous aurons aussi le château d’eau. En tout cas, le vote de principe est acquis, le conseil a nommé une commission — M. Calivelle et moi — pour s’enquérir du type souhaitable, de la marque, des prix. Bien entendu, nous venons…

Papa l’interrompt :

— Je vois !… À la rescousse, Bertrand ! Eh bien ! c’est entendu. Vous n’aurez qu’à signer le rapport. J’ai déjà pensé à la Burton 52.

À peine plus poli que ne l’était ma mère tout à l’heure, il se lève, écourtant l’entretien.

— Je vous soumettrai aussi quelques suggestions pour assurer la sécurité. Il faut absolument que la série noire s’arrête. Ces histoires coûtent très cher à la Compagnie.

— Bah ! fait Ralingue, bonasse. D’un autre côté, ça incite les gens à s’assurer.

— Vous avez là de beaux chandeliers anciens, dit Calivelle, qui n’est plus du tout à la question et lorgne deux Louis XV de cuivre guilloché placés de chaque côté de la cheminée.

Ralingue, qui ne doit pas être féru d’antiquailles, leur jette un coup d’œil distrait, puis s’approche, intrigué. Non par ce qui est au-dessous, mais par ce qui est au-dessus des bobèches. Ce sont nos bougies qui l’intéressent, ces belles bougies d’un brun vivant, un peu marbré, que nous fabriquons nous-mêmes, à la mode ancienne, avec la cire brute du rucher.

— Drôles de chandelles ! dit-il. Je n’en ai jamais vu de pareilles.

VIII

Il y avait le dîner en silence, réduit à une mécanique de fourchettes et que je redoutais plus que tout. Il y avait le dîner en fanfare, un peu moins pénible, car la dispute tient moins bien que le silence et connaît des rémissions, ne serait-ce que pour reprendre souffle, pour retrouver des arguments. Il y avait le dîner avec un convive invisible, Papa ignorant Maman, Maman ignorant Papa, et chacun d’eux ne daignant s’apercevoir que de ma présence. Il y avait enfin le dîner de trêve, le plus fréquent tout de même, au cours duquel, pour ménager mes nerfs — et les siens, — ma mère consentait à prononcer quelques phrases banales, quelques phrases de service, telles que : « Du pain, s’il te plaît… Tu reprends du veau ?… Passe-moi le sel », ou même : « Es-tu passé chez un tel ?… », embryon de conversation qui se développait parfois jusqu’à l’échange d’une dizaine de répliques et amenait une certaine détente, sans quoi les habitants de la maison Colu eussent depuis longtemps été mûrs pour l’asile de Sainte-Gemmes.

Ce dîner avait été pire que tout autre, avait rassemblé une mère gelée, émiettant nerveusement son pain, ne servant même pas sa fille, un père lointain, si distrait qu’il avait salé machinalement sa compote de pommes et l’avait avalé sans sourciller, une Céline au bord des larmes, assise sur une fesse, appuyée sur un coude et chipotant vaguement dans son assiette. Les serins eux-mêmes n’avaient pas eu le droit de troubler cette méditation générale : comme ils s’agitaient, Maman était allée étendre une serviette sur la cage pour les empêcher de chanter. Quant au chat, qui comme tous les chats avait des antennes, il ne s’était même pas senti tranquille sous le buffet : il rasait les murs en guettant le premier bâillement de porte.

Aussi, le dessert expédié, je n’éprouvai aucune envie de m’attarder à table ni même dans la salle commune. Ces noirs silences crevaient trop souvent comme des orages après le dîner, et j’aimais mieux mettre entre eux et moi l’épaisseur d’une cloison. Je m’étirai du bout des bras au bout des jambes, je me décrochai deux ou trois fois la mâchoire et je pus décemment annoncer :

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