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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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— Ta mère et moi, nous nous sommes un peu accrochés. Ce n’est rien. Dors, mon poulet.

Papa ramène la couverture sur mes épaules. Il éteint la veilleuse et s’en va sur la pointe des pieds, après avoir jeté un coup d’œil circulaire qui ne peut rien lui apprendre qu’il ne sache déjà. Cette pièce est entièrement purgée de lui, tout objet susceptible de rappeler une certaine époque a été rigoureusement banni : la chambre de sa femme est devenue une chambre de fille mère. « Dors, mon poulet ! » répète-t-il avec une bouleversante douceur, tandis que se ferme la porte et que s’efface dans la glace son visage ravagé.

*

Sur mes pieds, vite ! Sautons à la fenêtre. Il est sorti par derrière, et sa lampe tempête se balance dans la nuit. Après sa fille, ses abeilles : ce grand vent peut avoir bousculé un chapeau. Par la petite allée de ciment, il gagne le fond du jardin où, dans un clos séparé bien pourvu de plantes mellifères, reposent les douze ruches Colu, six modernes à cadres mobiles, six anciennes de paille tressée, très pointues, qui prennent dans l’ombre l’aspect de grandes cagoules. Il se penche sur elles comme il se penchait sur moi tout à l’heure : son oreille avertie les ausculte, apprécie la qualité du bourdonnement intérieur, de la vibration continue qu’émettent les abeilles au repos, serrées autour de leur reine ou vaquant aux besognes sucrées qu’exige le couvain. Il se relève. Tout va bien. Par acquit de conscience, le rond blanc de sa lampe s’attarde sur les trous de vol. Un papillon nocturne qui traîne sur une planchette et doit ressembler à un sphinx est saisi et, dans le doute, exécuté.

Disparaissons sous les couvertures : il rentre ! Mais c’est pour ressortir aussitôt de l’autre côté, le gravier de la courette crisse, le portillon bat. Je retombe sur mes pieds et me voici dans la salle, postée à la fenêtre. Le vent enfile la rue avec plus de violence que partout ailleurs, secoue les persiennes, traîne des papiers gras d’un caniveau à l’autre. La tremblante lumière du lointain lampadaire vient mourir par ici. Cette masse, oui, c’est Papa qui piétine dans l’ombre, sous les fenêtres des Troche, dont tous les volets sont fermés, à l’exception de ceux de la cuisine. L’ombre de Julienne, par intervalles, passe devant le rideau. Celle de Lucien aussi. Pas celle de Maman. La voix de Julienne traverse les vitres, étouffée, mais bien reconnaissable. Celle de Lucien aussi. Pas celle de Maman. À quoi bon insister ? Cette nuque est la nuque rousse de Lucien, cette autre, la nuque noire le Julienne. Il n’y a pas de tierce personne. Papa le voit bien, mais, juste au moment où il s’en va, Julienne se retourne et surprend ce profil inquiet, qui glisse derrière ses carreaux. « Qu’est-ce que c’est ? » crie-t-elle, effrayée. Puis elle le reconnaît et vient ouvrir.

— Tu n’as pas vu Eva ? demanda Papa, gêné.

— Ah ! vous, avec vos sérénades ! s’exclame Julienne. Non, elle n’est pas là. Pourquoi serait-elle là ? Et même si elle était là, tu as besoin de t’embusquer sous mes fenêtres ?

Lucien élève la voix :

— Elle est peut-être chez sa tante.

— Oh ! sa tante…, balbutie Papa.

Je n’entends plus rien. Il a glissé le long du mur, d’un pas mou, tandis que Julienne ramenait ses volets. Il descend la rue, s’immobilisant devant certaines maisons pour tendre l’oreille. Il tourne et je ne le vois plus. Mais je devine le programme : il va atteindre la place, l’inspecter, s’engager dans la grand’rue, qu’il remontera lentement jusqu’à l’endroit où elle devient route et s’enfonce dans la campagne. Alors il fera demi-tour et se rabattra sur le quartier bas, par les venelles. Il fera des stages sous chaque lampadaire, dansant d’un pied sur l’autre et se frottant nerveusement les mains. Et de temps en temps, trompé par quelque pas de femme talonnant le pavé, il se précipitera, il rentrera en coup de vent, pour voir, laissant le portillon secouer sa ferraille.

Pas de manteau à la patère, non, pas de manteau. Rallume un instant la veilleuse, Papa, constate que je dors et va ! Sors, tourne en rond, rentre, ressors. Le portillon ne fait que tinter. À minuit, quand la lumière s’éteindra dans les rues, il tintera pour la dernière fois.

IX

Ce vent ! Tout près de moi, il secoue le rideau à lapins et, s’engouffrant par les lucarnes de fer de la cheminée, les tôles des cabanes du grenier, y fait bruire les fanes de haricots qui sèchent sur de longs fils. Je dors, je me réveille, je me rendors, enfoncée dans mon inquiétude et dans ce monde trouble du demi-sommeil où la conscience lutte contre le rêve.

Ce vent ! Un peu plus loin, il torture les frênes et les rouvres, il rebrousse le poil des chiens errants dans la nuit… Je n’y suis pas, vous n’y êtes pas, nul n’y est, sauf l’ombre et ce qui vit dans l’ombre. Mais nous le saurons, mais nous le savons « comme Luc et Marc » qui, eux non plus, n’y étaient pas et qui ont vu, plus tard, les yeux fermés, avec une inspiration plus sûre que la présence. En ce temps-là, disent-ils… Formule sœur de celle qui me souffle encore à l’oreille : Écoute-moi, Céline…

Ce vent ! Au loin dans la campagne, il déporte les chouettes en leur grand vol feutré. Dense comme une écharpe, il enveloppe, il étrangle les souches à grosses têtes qui simulent et qui sont peut-être, celle-ci un braconnier à l’affût, celle-là un homme aux aguets. Ce vent ! Ce vent ! Depuis la côte, il s’étire, il file de long, rasant l’herbe de haie en haie, butant contre des remparts de ronces et d’ajoncs, secouant le genêt, faisant grêler les prunelles, siffler le trou de mésange foré dans un tronc de pommier. Renouvelé sans cesse, il repart, important, exportant — avec un bruit de billets froissés — les derniers pétales, les premières feuilles mortes. Et surtout les odeurs. Ces innombrables odeurs de l’automne, plus compactes que les frêles parfums d’avril, mois sans poil et sans plume.

Les odeurs ! Les chiens errants — et chez nous, où l’on n’attache guère les chiens, ils le sont presque tous, — les chiens errants s’en gavent. Voyez celui-ci ou plutôt celle-ci qui trotte, l’oreille sur l’œil, prenant tout son temps, flairant ici, humant là, reniflant ailleurs avec insistance. Petite quête. Xantippe ne chasse pas, elle bricole, elle s’amuse. Une voie chaude, et la voilà tout de même lancée en flèche dans la nuit, le nez à fleur de terre et la gorge encombrée d’abois suraigus. Mais le garenne se jette au hallier, et la chienne, qui a l’oreille sensible, n’aime pas la bourrée. Crochet. Divagations. Une touffe qui sent bon a dû servir de gîte. Plus loin, le pied d’un cormier offre un fumet qui se prolonge sur l’écorce : un jeune écureuil est sans doute tapi à l’aisselle d’une branche, narguant les chiens, mais non le hibou. La chienne salue d’un coup de gueule et repart, longe le chemin de Noisière, bordé d’ajoncs qui lui cardent le poil. Circuit habituel. Au bout, il y a le bois de sapins, avec ses terriers élargis par d’acharnés grattis. Nous y sommes ! Malgré les pluies récentes, le vent a tout ressuyé. Aiguilles, brindilles et broussailles sont aussi sèches qu’au cœur de l’été. Tout craque, tout se froisse. Le moindre pied, la moindre patte se trahit aussitôt… Stop ! On bouge là-bas.

On bouge. On vient. Serait-ce le damné garde-chasse qui déteste les chiens et sait tailler dans les noisetiers de si longues badines ? Non. La patte en l’air, tenant l’arrêt, Xantippe est formelle. Ceci n’a rien à voir avec l’odeur Besson, qu’accompagnent toujours les relents accessoires du gros drap, du cuir brut, de la poudre et du vin rouge, sans compter l’agaçant fredon. Ceci est tout autre… Amicale émanation ! La rencontre, au moins hebdomadaire, est inoffensive, souvent profitable, surtout depuis quelque temps. On peut trépigner des quatre pattes, gémir de joie, goupillonner de la queue. L’odeur augmente, un léger sifflotement l’accompagne, qui est de bon augure, car d’ordinaire il s’agit d’une sorte de tic, et aujourd’hui cela ressemble à un appel. Quoaillant de plus belle, dans l’ombre, la chienne pointe la truite, écarquille les yeux, jappe faiblement. Voici le melon, la houppelande et les bottes. Le sifflotement s’arrête, une main s’avance… Xantippe, au jugé, d’un claquement de mâchoire, happe le morceau de sucre.

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