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L'huile sur le feu

Электронная книга - «L'huile sur le feu». Краткое содержание книги:

On ne dort plus guère à Saint-Leup du Craonnais : les femmes y brûlent avec une régularité qui exclut le hasard. Et le soupçon, plus encore que la menace, empoisonne le village.
L'incendiaire ? On le découvre au cours de péripéties hallucinantes où chaque personnage se révèle dans sa vérité : Monsieur Heaume, une manière de châtelain ; Degoutte, le menuisier, et son fils demeuré ; Ralingue, l'épicier chef des pompiers ; Eva Colu qui fuit une vie devenue insupportable ; Bertrand, son mari, contraint par une abominable brûlure de guerre à vivre masqué et qui, depuis, combat le feu avec acharnement.
Le cauchemar de Saint-Leup est raconté par Céline, la fille unique d'Eva et de Bertrand. A la lueur des incendies, c'est toute l'existence d'un village qui nous apparaît, dans sa profondeur, avec ses passions et ses rancunes.
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— Fatiguée !… Je me couche.

— Et la vaisselle ? Ta mère aussi est fatiguée, dit Papa, pour la forme.

— Tu ne vois donc pas qu’elle ne tient plus debout, répliqua vivement cette bonne Mme Colu, qui m’eût contrainte à demeurer si Papa avait été (ou avait fait semblant d’être) d’avis contraire.

*

Bonsoir l’un, bonsoir l’autre, un baiser à chacun, au vol, près du menton (signe de presse : le baiser ou plutôt les baisers ordinaires, picoti, picota, explorent toute la région centrale de la joue). Puis, sur une pirouette, qui transforme en tutu ma jupe plissée et découvre deux maigres cuisses culottées de rose, je ne fais qu’un bond vers mon lit. Quelle meilleure retraite et quel meilleur poste d’observation ? L’armoire à glace est juste en face de la porte qui reste toujours grande ouverte jusqu’à ce que ma mère vienne me rejoindre. Comme, une fois l’électricité éteinte, je suis dans l’ombre et eux dans la lumière, rien ne m’échappe. Il vaudrait mieux, bien sûr, il vaudrait mieux fermer la porte ou au moins fermer les yeux. Mais comment pourrais-je me défendre et surtout les défendre l’un de l’autre, si je ne les surveille pas ? De plus en plus les rôles sont renversés, c’est l’enfant ici qui surveille ses parents. De si loin que je me souvienne, ils se sont toujours déchirés, mais ils y mettaient des formes. Depuis trois mois, ils ne respectent plus rien. Regardez-les ! Écoutez-les !

Contrairement à son habitude, Maman, qui met son point d’honneur à ne jamais laisser traîner une vaisselle d’un jour sur l’autre, ne saisit pas la lavette, se contente d’empiler les assiettes sur l’évier, et Papa, lui, s’empare du journal, se dirige vers le couloir, tournant délibérément le dos à sa femme. C’est elle qui doit l’interpeller :

— Ne mets pas le verrou. Je sors.

Réponse négligente :

— Ah ! tu sors…

— Eh bien ! oui, quoi, je sors ! hurle Maman, feignant de répondre à la protestation qu’elle a espérée. Je sors, et, si tu n’es pas content, Colu, c’est la même chose.

Ponctuant la phrase, une assiette (une assiette dépareillée, il est vrai) embrasse bruyamment le dallage. Geste impensable chez cette ménagère ! Papa, une seconde, en suspend son pas. Mais il refuse de se retourner et, contraignant la jambe fautive à reprendre sa marche, dit de sa voix la plus calme, la plus horripilante :

— Tu sors… Bon. Il n’y a vraiment pas de quoi casser une assiette.

Une seconde assiette — une assiette du service, cette fois — vole dans sa direction, rase le passe-montagne et, franchissant la porte en même temps que lui, va s’écraser sur quelque chose qui, d’après le bruit, doit être un sous-verre du couloir.

— Coup double ! fait la terrible voix calme.

La main de ma mère reste suspendue. Jusqu’ici, les scènes se faisaient surtout à sens unique. Voilà que « Colu » ose répondre ! Pis : voilà qu’il la nargue ! Un flot de sang lui monte aux pommettes. Scandée par le pas de son mari qui s’éloigne vers son bureau, la chanson, la chanson qu’elle devait chanter à titre de provocation, jaillit du couloir : Bonsoir, chérie, dormez, soyez sage…

— Oh ! fait-elle, dans un effort rauque qui vide d’un coup toutes ses bronches. Il écoute aux portes, maintenant !

Il ne lui vient pas à l’idée que de toute façon Julienne la braillait bien haut, sa rengaine, que toute la rue pouvait en profiter. Secouant ses cheveux, crispant les doigts, elle cherche la parade. Je connais ce rictus. Il proclame : « Que pourrais-je faire qui lui soit vraiment très pénible ? » Son regard tombe sur le plat ancien accroché au mur, le plat de la grand-mère Colu, le plat-charade auquel Papa tient beaucoup à cause de ce texte idiot dont, à huit ans, j’interprétais correctement les images, y compris les deux lettres russes :

Soue — Veau — Trempe — Hie — Rat d’eau — Râble, — Inhume — Aine,

2 — Puits — I — Taon — Queue — Mont — Cœur — Rade — Œufs — Pène !

2 — Mat — Soufre — Anse — Haie — Ié — Kehl — Queue — Pythie — É :

Geai — Trot — Dame — Ours, — Preux — Nez — An — Lame — Ouate — Ié.

Mon Dieu ! elle sait pourtant que M. Heaume a dit un jour en l’examinant : « Belle pièce ! Ma femme le pousserait bien jusqu’à cinq mille francs dans une vente aux enchères sous le colonnoir. » Elle sait aussi que j’y tiens plus encore que Papa. Je crie : « Non ! » Trop tard. Le plat est arraché, avec son fixateur triangulaire et son clou. Il saute au plafond, respecte l’ampoule, mais pulvérise la rondelle de porcelaine blanche tuyautée qui sert d’abat-jour et se brise lui-même sur le plâtre. Le tout redescend, pour s’émietter en menus, menus morceaux, sur le carreau de la cuisine.

— Sous votre empire adorable ! fait la voix lointaine de Papa.

Déplorable défi ! La vaisselle se met à voler dans tous les sens, le buffet de cuisine, la table, tout ce qui est dedans, tout ce qui est dessus, sont renversés dans un fracas de catastrophe. Piétinant parmi les débris, achevant à coups de talon la soupière qui miraculeusement n’avait qu’une anse cassée, Maman s’acharne, donne encore un coup de poing dans la glace. Ce sera son dernier exploit. Un morceau de verre lui est rentré dans la paume, le sang jaillit, elle pousse un ridicule petit : « Ouille ! », secoue la main et, soudain, abandonne tout, se jette dans le couloir, dans la cour. Le portillon métallique tinte : elle s’est réfugiée chez Julienne.

Silence. Long silence. Je n’ai pas bougé. Je regrette même mon cri. Car je n’ai rien vu, rien entendu. Ceux qui dorment n’ont pas à choisir. Officiellement, je dors. Et c’est pourquoi dans la salle — comme si le fracas de la vaisselle ne m’avait pas réveillée — évolue avec précaution une paire de charentaises. Qu’est-ce qui t’a pris, ce soir, mon petit père ? Je n’aime pas ces gestes mécaniques, ce calme pire que la pire colère.

Ah ! le portillon bat. Maman revient. Je t’en prie, ne dis rien. La table est relevée, le buffet en place, les tessons dans la poubelle. Avec des gestes lents, tu ranges les cuillers, les couteaux, les casseroles et autres objets incassables qui ont échappé au massacre. Bien. Mais fais mieux. Maman rentre. Ne la vois pas.

Hélas ! Papa se retourne, esquisse un insupportable sourire.

— Tu sors, chérie ? demande-t-il.

Et Maman devient toute blanche, arrache son manteau de la patère, se jette de nouveau dans la cour où le vent brasse la nuit et fait claquer les draps.

*

Une demi-heure de plus. Mon père vient d’achever de tout remettre en ordre. Il s’approche, il entre dans cette chambre où il ne pénètre jamais, il allume la veilleuse. Je dors. Dans ce grand lit — qui a été le sien, — je dors sur le dos, la bouche entr’ouverte, le nez en l’air, bras et jambes jetés un peu partout. Mon soutien-gorge noir pend à la poignée de la fenêtre, ma combinaison est jetée en travers d’une chaise. Il se penche. Je dors, vous dis-je, parmi mes cheveux et les paupières bloquées sur la joue, la chemise ouverte sur une gorge où s’accélère le faible palpitement des carotides. À l’angle d’un œil perle cette stupide petite goutte qui n’a pas séché.

— Tu ne dors pas, tu fais semblant, Céline, dit mon père à voix basse.

Ne bougeons pas. Soyons bien détendue. Que notre haleine continue, sans changer de rythme, à faire voleter une mèche égarée sur notre nez !

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