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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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Il faut attendre 1710 pour que Pierre Khovanski, qui commande les troupes russes, réussisse à pacifier la Bachkirie. Conformément aux directives du tsar, le prince Khovanski tente de soumettre les Bachkirs révoltés non seulement par les armes, mais aussi en essayant de se concilier leurs chefs et en supprimant les impôts.

La révolte d’Astrakhan à peine réprimée, et alors que la Bachkirie est encore en effervescence, le Don s’embrase. En 1707, des troupes sont envoyées sur ses rives à la recherche de fuyards – paysans, ouvriers des innombrables chantiers de construction, soldats. Quand tous ceux qu’indignent les nouveaux usages et le non-respect des anciennes « franchises » ont trouvé leur chef, le Don se soulève. Après les premières victoires des insurgés, commandés par Kondrati Boulavine, l’armée de ce dernier prend rapidement de l’ampleur. Les émeutiers ont le soutien des vieux-croyants. Le soulèvement ne tarde pas à gagner du terrain et, quittant la région du Don, il menace les régions centrales. Les révoltés se préparent à marcher sur Tambov et Toula. Pierre envoie une armée, commandée par le prince Vassili Dolgorouki. Elle a ordre d’« éteindre sur-le-champ cet incendie » et le tsar indique le moyen d’y parvenir : « Brûlez et détruisez jusqu’aux fondations les villages cosaques, sabrez les hommes, empalez les meneurs et rouez-les, afin qu’il soit plus commode d’extirper le goût et l’habitude du brigandage ; car seule la cruauté pourra calmer ces charognards21. » Les contemporains rapportent que les émeutiers ne se montrent pas plus tendres avec leurs adversaires.

Au cours de l’été 1708, l’impitoyable pacification et les querelles entre atamans permettent d’écraser la révolte. Kondrati Boulavine se brûle la cervelle.

Les troubles qui surviennent au sud-est de la Russie durant la Guerre du Nord causent bien du souci aux historiens russes. D’un côté, le tsar, engagé dans une guerre indispensable à l’État ; de l’autre, le peuple qui se bat pour ses droits. Au XIXe siècle, le dilemme se résout relativement facilement. V. Soloviev considère la révolte de Boulavine comme une émeute cosaque et juge nécessaire la victoire de l’État sur la cosaquerie, puisque cette dernière vit au compte de l’État. Dans les années qui suivent la révolution d’Octobre, les historiens marxistes donnent, eux aussi, une solution d’une simplicité élémentaire : la monarchie est réactionnaire, la lutte contre le féodalisme – progressiste. En conséquence, Kondrati Boulavine est un héros, et Pierre un réactionnaire. Tout se complique, cependant, quand Pierre devient un « tsar progressiste », alors même que le peuple demeure une notion éminemment positive. L’historien Nathan Eidelman rapporte que lorsqu’il enseignait – dans les années 1950 –, il avait beaucoup de mal à répondre aux questions des élèves : « Pierre est-il progressiste ? – Oui, bien sûr. – Les révoltes paysannes en Russie sont-elles progressistes ? – Naturellement. – Mais si les paysans, Kondrati Boulavine et les autres se soulèvent contre Pierre, qui est le plus progressiste22 ? »

En 1975, le biographe de Pierre donne la réponse qui, un quart de siècle plus tôt, manquait au jeune enseignant : « Comme toutes les révoltes de l’époque féodale, elle [la révolte de Kondrati Boulavine] n’était pas dirigée contre le tsar, elle était spontanée, faiblement organisée, donc vouée à l’échec23. » En d’autres termes, la révolte fut peu progressiste, voire pas progressiste du tout. Les auteurs de l’Abrégé d’histoire, paru en 1992, partagent ce point de vue : « … On ne trouve pas dans le programme des insurgés [il s’agit toujours de Boulavine] la moindre revendication antiféodale24. » Il en ressort que la « paysannerie conservatrice » avait tort. Néanmoins, notent les auteurs, « la révolte freina l’extension du servage à de nouveaux territoires ».

Au début du mois de mai 1707, Charles XII quitte la Saxe et entre en Pologne. Il ne fait de doute pour personne qu’il s’apprête à attaquer la Russie. Jusqu’alors, le roi de Suède ne semble guère se soucier des campagnes russes en Liflandie et en Courlande, ni des forteresses et des villes bâties par Pierre. Au bout du compte, tout cela nous reviendra – affirme-t-il. Inquiet, Pierre prend des mesures énergiques pour protéger Moscou, persuadé que les Suédois porteront leurs coups sur la capitale. Il s’adresse au duc de Marlborough et à la reine d’Angleterre, Anne, pour qu’ils jouent les médiateurs. Dans les instructions qu’il donne à son ambassadeur, il explique à quelles conditions il accepterait la paix : le tsar est prêt à d’importantes concessions, et même à rendre Narva. Seul, Pétersbourg ne saurait être soumis à discussion, Pierre ne voulant en aucun cas y renoncer. Le tsar recherche également la médiation du roi de Danemark, Frédéric IV, et du roi de Prusse Frédéric Ier, il se tourne aussi vers la France.

Charles XII ne songe toujours pas à la paix. En janvier 1708, le roi de Suède occupe Grodno que l’armée russe lui cède sans combattre, puis il gagne Moghilev où il s’arrête pour un repos prolongé.

L’initiative est du côté du roi. Pierre ignore dans quelle direction l’armée suédoise partira : vers le nord et Riga-Pskov-Pétersbourg, ou vers l’ouest et Smolensk-Mojaïsk-Moscou ? L’armée russe compte alors plus de cent mille hommes (à Narva, Pierre en avait quarante mille) ; Charles, lui, en a soixante-trois mille à sa disposition. Pour Evgueni Tarlé, qui relate le déroulement de la Guerre du Nord et souligne le génie militaire de Pierre, le tsar a la faculté de concentrer au bon moment des forces supérieures en nombre à celles de l’adversaire, anticipant la tactique de Napoléon. Tarlé a incontestablement raison, mais il convient de prendre aussi en compte que l’armée de Pierre, s’appuyant sur de gigantesques ressources humaines, ne peut que dépasser numériquement les troupes de la petite Suède.

En septembre 1708, Charles prend une décision inattendue : il fait bifurquer son armée vers le sud, vers l’Ukraine. Il lance l’offensive, sans attendre un corps d’armée de seize mille hommes, dirigé par Loewenhaupt et parti de Riga avec un énorme chargement de vivres et l’artillerie. Pierre divise son armée en deux groupes. L’un, commandé par Cheremetiev, suit les traces de Charles, l’autre, commandé par Pierre, se porte au-devant de Loewenhaupt.

Le 28 septembre, les troupes de Loewenhaupt sont vaincues à Lesnaïa. Par la suite, Pierre dira de cette victoire qu’elle « fut la mère de Poltava ». Cheremetiev conduit ses hommes selon un itinéraire parallèle à celui des Suédois. Il a ordre de dévaster la région traversée par les troupes ennemies. Les instructions de Pierre sont d’« épuiser l’armée principale par le feu et la ruine ». La tactique de la terre brûlée est efficace ; un siècle plus tard, les généraux russes la réutiliseront, quand Napoléon tentera d’envahir la Russie. Et, en 1941, Staline s’en souviendra lui aussi.

Les innombrables biographes de Charles XII tentent vainement de comprendre sa ligne de conduite, parfaitement irrationnelle : choix de l’itinéraire pour son armée, mépris absolu de l’adversaire… Toutefois, l’option « Ukraine » comme lieu d’offensive, a au moins une explication rationnelle. Le roi de Suède compte sur l’aide de l’hetman ukrainien Mazepa. Là encore, il se trompe.

L’hetman Ivan Mazepa est l’un des héros les plus populaires de l’histoire russe. Il semble que pas un poète, un dramaturge, un peintre ou un compositeur un peu important (sans parler de ceux qui l’étaient moins) n’ait échappé à l’attrait romantique du personnage : Voltaire, Byron, Mickiewicz, Ryleïev, Pouchkine, Defoe, Slowacki, Schiller – la liste est longue, nous ne saurions les citer tous. À l’origine, se trouvent les souvenirs du noble polonais Jean Chrisostome Passeka, qui avait rencontré Mazepa à la cour du roi Jean II Casimir et, brouillé avec lui, avait raconté une histoire visant à détruire définitivement la réputation du futur hetman. À l’en croire, le jeune Mazepa avait séduit l’épouse du maître d’un domaine voisin du sien. Furieux, le mari avait ordonné à ses serviteurs d’attacher l’amant nu à un cheval et de le lancer au galop dans la steppe. Les historiens ont établi que l’histoire était fausse, mais Voltaire en eut connaissance par Stanislas Ier Leszczynski qui, après avoir perdu son trône, vécut en France.

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