Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
De mois en mois, Charles XII se passionne un peu plus pour les affaires polonaises. Victorieux de toutes les batailles contre les armées de Pologne et de Saxe, le roi de Suède ne parvient pourtant pas à conquérir définitivement la Pologne. En juillet 1704, huit cents nobles polonais exaucent son vœu, en élisant Stanislas Leszczynski roi de la Rzeczpospolita. Lorsque les émissaires d’Auguste signent le traité de Narva, la Pologne a donc deux monarques. La première conséquence de ce « double pouvoir » est l’apparition en Pologne de soldats russes, venus prêter main-forte à Auguste. Le chroniqueur polonais décrit le détachement commandé par le prince Golitsyne. « C’étaient des soldats forts et braves, bien pris dans leur uniforme gris, bordé de bleu, de blanc, de rouge, et disposant de tout l’armement nécessaire, de bonne qualité19… » En octobre 1705, Stanislas Leszczynski est couronné à Varsovie et devient par là même un second roi légitime. À la fin du mois, Auguste et Pierre se rencontrent à Grodno. Le tsar fait son entrée sur le territoire polonais en triomphateur, auréolé de la gloire du chef d’armée ayant conquis la forteresse de Mitava et assuré aux Russes la suprématie en Courlande. Auguste, lui, traverse comme un voleur Gdansk et Königsberg.
Les succès remportés par les armes russes commencent à inquiéter l’Europe. La volonté de Pierre de s’implanter sur les bords de la Baltique suscite des craintes en Hollande, en Angleterre et en France. Les diplomates occidentaux proposent au tsar leur médiation pour conclure la paix avec la Suède. Pierre se dit prêt à signer un traité, à condition que Charles XII fasse des concessions. Le tsar a deux arguments pour étayer son souhait de conserver les terres et les ports conquis : d’une part, ces territoires appartenaient autrefois à la Russie ; d’autre part, son État a besoin de villes portuaires. « Car à travers ces artères, le cœur de l’État peut être plus sain et de plus grand rapport. » On notera la modernité de la métaphore : la circulation sanguine n’est véritablement connue que depuis un demi-siècle.
Les émissaires russes envoyés dans les capitales occidentales avertissent le tsar que ni la Hollande, ni la France, ni l’Autriche, ni l’Angleterre ne le prennent tout à fait au sérieux, qui elles ne croient pas à sa force et, en conséquence, que leur médiation n’apportera rien de bon à la Russie. Au demeurant, les exhortations à signer la paix avec la Suède sont de pure forme : Charles, pour sa part, n’y songe pas un instant. À l’automne 1706, les armées suédoises, violant sans vergogne la neutralité de la Silésie autrichienne, font irruption en Saxe et, à une vitesse fulgurante, s’emparent de Dresde. Octobre voit la signature du traité d’Altranstadt : Auguste II abdique au profit de Stanislas Leszczynski ; l’alliance d’Auguste avec la Russie et tous les accords antisuédois sont réduits à néant ; les troupes russes, venues à la rescousse d’Auguste, se retrouvent prisonnières des Suédois. On livre également à Charles XII Johann Reinhold Patcul, arrêté peu avant. Le roi de Suède ordonne de lui rompre les membres, de lui infliger le supplice de la roue, puis de le décapiter. Informé des détails de l’exécution, Charles XII exprime son mécontentement au bourreau pour avoir mis fin trop tôt aux tourments du Liflandien.
Auguste signe le traité d’Altranstadt, sans en informer Pierre. Il perd ainsi un allié et la noblesse polonaise se trouve partagée entre partisans de Leszczynski et partisans d’Auguste, entre partisans de la Suède et de la Russie. Dans son Histoire de la Rzeczpospolita polono-lituanienne, Pawel Jasienica écrit que, pour la première fois, un parti pro-russe se fait jour en Pologne. Le chef de l’Église, en particulier, le primat Stanislas Chembec, s’y rallie, ainsi que deux hetmans polonais et un lituanien. Le parti pro-russe n’a pas de force armée organisée, il a besoin d’une aide de la Russie en argent et en soldats. En 1707, alors que, après s’être reposée dans la riche terre de Saxe, l’armée suédoise entre en Pologne et se prépare à faire irruption en Russie, les partisans de Pierre ne peuvent que freiner la progression de l’ennemi, sans parvenir à l’empêcher. Mais l’affaiblissement brutal de la Rzeczpospolita jouera un rôle important dans la suite de l’histoire, tant en Pologne qu’en Russie.
La guerre contre la Suède épuise la Russie qui, néanmoins, découvre en elle d’inépuisables ressources ; pour les mettre à profit, il faut la frénésie de Pierre qui ne lésine pas sur les moyens, du moment qu’ils le mènent au but. En 1705, la nouvelle lui parvient qu’une révolte a éclaté à Astrakhan, point le plus reculé de l’État, au sud-est. Paysans en fuite y ont trouvé refuge, ainsi que de nombreux vieux-croyants ; les streltsy y ont également été exilés, après la suppression de leurs régiments.
Il ne manque qu’une étincelle pour enflammer cette véritable poudrière. Le mécontentement engendré par la pression fiscale croissante dégénère en révolte, lorsque le voïevode local déclare la guerre totale aux barbes et aux vêtements russes des habitants d’Astrakhan. En juillet 1705, la rumeur se propage que la célébration des mariages est interdite et que toutes les jeunes filles seront mariées à des Allemands. Alors, l’incendie se déclare. Les émeutiers adressent des messages aux Cosaques, dans l’espoir qu’ils rallieront le mouvement ; ils écrivent qu’ils « se soulèvent pour défendre la foi chrétienne » contre les mentons glabres, l’habit allemand et l’usage du tabac. De toute la Russie, des mécontents affluent à Astrakhan. Si les révoltés se montrent aussi inébranlables dans leur intention de « mettre Moscou sens dessus dessous », c’est qu’ils ne doutent pas un instant que le trône est occupé par un faux tsar, substitué au vrai.
Les Cosaques du Don ne soutiennent pas Astrakhan, mais Pierre juge la menace tellement sérieuse qu’il envoie contre les émeutiers un important détachement militaire, en provenance de Mitava tout juste conquise ; la troupe traverse toute la Russie, par Moscou et Kazan. Le corps expéditionnaire est placé sous le commandement d’un des meilleurs chefs d’armée de Pierre, le feld-maréchal Cheremetiev. Fidèles au tsar, les Kalmouks du khan Aïouk, lui prêtent main-forte. En mars 1706, Cheremetiev donne l’assaut, les rebelles sont facilement vaincus et la répression commence. Les meneurs sont envoyés à Moscou où ils sont longuement torturés, pour tenter de mettre en évidence leurs liens avec d’autres villes. Interrogatoires et exécutions se poursuivent pendant deux ans.
Sur le chemin d’Astrakhan, Cheremetiev reçoit, à Kazan, l’ordre du tsar d’écraser la révolte des Bachkirs, qui a éclaté au début de 1705. La conquête du territoire où sont installés les Bachkirs, tribus nomades d’origine türke se déplaçant entre la Kama et l’Oural, a commencé dès la seconde moitié du XVIe siècle. La forteresse d’Oufa, fondée en 1585 ou 1586, est la seule ville russe permettant de contrôler cet immense territoire. À la différence des Tatars qui, après la disparition de la Horde d’Or, ont créé de véritables États – Kazan, Astrakhan, Sibérie, Crimée –, les Bachkirs vivent en tribus disséminées de part et d’autre de l’Oural. Pendant près d’un siècle, la percée des Russes sur les terres bachkires ne rencontre pratiquement pas de résistance : les tribus conquises acceptent de payer le iassak (impôt) en peaux de zibelines, de martres et de renards, et l’administration les laisse tranquilles. L’arrivée de colons que l’on dote de terres, les conflits qui ne tardent pas avec les autochtones, sont à l’origine d’un soulèvement qui éclate en 1705 et, tantôt s’apaisant, tantôt s’attisant, se prolonge jusqu’en 1710. Un court moment, les tribus se réunissent autour du khan qui s’est baptisé « tsar Saltan ». Les dignitaires musulmans soutiennent les insurgés. En janvier 1708, les détachements bachkirs sont à trente kilomètres de Kazan20.