Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Si Charles XII le souhaitait, il pourrait conclure la paix avec Auguste. Les Suédois ne veulent pas se battre contre la Pologne. La base de la puissance suédoise est constituée par les provinces baltes, et avant tout la Liflandie. La Scandinavie a du fer, mais elle manque de blé. C’est la fertile Liflandie qui lui en fournit. Or, celle-ci est menacée par la Russie – une Russie contre laquelle la Suède est prête à guerroyer. Son roi, toutefois, en a décidé autrement. Les historiens militaires divergent quant aux raisons ayant poussé Charles XII à diriger ses troupes contre Auguste. Certains estiment que le jeune chef d’armée crut la Russie définitivement vaincue ; il serait toujours à temps de s’en occuper, lorsqu’il le souhaiterait. De plus, combattre un ennemi défait manquait de panache. D’autres voient dans la campagne polonaise du roi de Suède un grand dessein stratégique : il voulait, une fois Auguste défait, assurer ses arrières avant de se lancer dans la conquête de la Russie. Mais rien ne prouve que Charles XII eût jamais un plan de cette envergure. L’historien militaire allemand Hans Delbrück qualifie le roi de Suède de général fort capable, « qui, au combat, savait conduire ses troupes, leur insufflait son enthousiasme et une véritable confiance ». En même temps, il le dit « têtu et aventurier » ; plus encore, il le tient pour un homme sans « orientation politique précise ». Delbrück cite à titre d’exemple le conseil donné par le chancelier suédois Oxenstierna au jeune monarque : « Faites la paix avec Auguste et louez vos troupes aux États étrangers, vous en tirerez une immense gloire17. »
Le 9 juillet 1701, les Suédois écrasent l’armée de Saxe sur les bords de la Dvina. Le Sénat de la Rzeczpospolita propose à Charles XII de signer la paix. Le roi accepte, à une condition : l’abdication d’Auguste II. Cette exigence est bien évidemment rejetée, et Charles marche sur la Pologne. Une partie des magnats lituaniens, commandée par l’hetman Casimir Jan Sapieha, passe dans le camp suédois. En plus de la Guerre du Nord, la Pologne se trouve aux prises avec une guerre civile. Le 27 mai 1702, les Suédois occupent Varsovie. Le 7 août, ayant une nouvelle fois vaincu l’armée de Saxe, Charles XII entre à Cracovie.
Les succès suédois se changent, pour Pierre, en importante victoire diplomatique. Vainqueurs des partisans de Sapieha, les adversaires lituaniens des Suédois demandent l’aide du tsar. Le grand-duché de Lituanie passe pratiquement sous protectorat russe. Les troupes russes pénètrent sur le territoire lituanien (trois régiments d’infanterie et douze mille Cosaques) ; le tsar accepte de fournir à la Lituanie l’aide financière dont elle a besoin.
Pierre dira de son adversaire : Charles « s’est enlisé en Pologne ». Tandis que le roi de Suède, bien décidé à chasser Auguste II de son trône, guerroie contre les Polonais, Pierre mène sa guerre. Sous le commandement de Cheremetiev, l’armée russe entreprend des opérations en Liflandie. Le 29 décembre 1701, les Russes remportent une première victoire sur les Suédois. Cheremetiev devient général-feldmaréchal ; il est décoré de l’ordre de Saint-André (institué par Pierre). Ayant défait le général Schlippenbach une seconde fois (en juillet 1702), le feld-maréchal contraint les Suédois à quitter la Liflandie. Pierre ordonne de mettre à sac le pays, afin de priver l’ennemi de ses bases et de tout ravitaillement. Peu après, Cheremetiev rapporte au tsar : « … Il ne reste plus rien à piller sur cette terre, tout a été ruiné et mis à sac, sans exception. »
Cette façon de faire la guerre est parfaitement normale au XVIIIe siècle, comme par la suite d’ailleurs. En 1704, le prince Eugène de Savoie, qui combat alors du côté français contre les Habsbourg, expose ses plans : « Je ne vois, au bout du compte, pas d’autre moyen que de ruiner et de dévaster la Bavière et les régions qui l’entourent en totalité, afin de priver à l’avenir l’ennemi de toute possibilité de poursuivre la guerre depuis la Bavière ou les régions avoisinantes18. » La seule différence entre l’action des troupes du prince Eugène et celles du feld-maréchal Cheremetiev réside dans l’emploi, par le commandement russe, de Kalmouks qui représentent une part considérable de la cavalerie non régulière. Les atrocités commises par les cavaliers de la steppe paraîtront plus effroyables aux historiens, surtout occidentaux.
La Liflandie est l’un des deux fronts où opère l’armée russe. L’autre est l’Ingrie, appelée également Ingermanland, ou Ijora, région située le long de la Neva et du golfe de Finlande. Laissant temporairement Narva de côté, Pierre s’attaque à la conquête de l’embouchure de la Neva. À l’automne 1702, les troupes russes s’emparent de la forteresse suédoise de Noteburg qui a, jadis, appartenu à Novgorod et était alors baptisée Orechek. Pierre ne rend pas son ancien nom russe à la petite ville ; il lui en invente un nouveau, actuel : Schlusselburg. Bien des années plus tard, Pierre parlera de la conquête de Noteburg comme du « jour où nous prîmes l’avantage », rappelant que « cette clé permit d’ouvrir nombre de châteaux ».
En mai 1703, la forteresse suédoise de Nienschantz tombe ; elle est située à l’endroit où l’Okhta se jette dans la Neva. Le lieu ne convient pas aux exigences de Pierre qui en découvre un autre, à l’embouchure de la Neva, pour y bâtir un port et une forteresse. En mai 1703, commence la construction de la forteresse Pierre-et-Paul, puis, sous sa protection, celle d’une ville, d’abord nommée Petropolis, ensuite Saint-Pétersbourg. Pierre ne peut prévoir le destin grandiose de sa ville, appelée à devenir la capitale de l’Empire, lorsqu’il ouvre une nouvelle période de l’histoire de Russie : l’ère pétersbourgeoise.
Pénétrant la pensée du fondateur de la nouvelle capitale, Pouchkine écrira : « Et il songeait : d’ici, nous menacerons le Suédois. Ici, une ville sera bâtie qui enragera notre hautain voisin. Ici, la nature nous commande de tailler une fenêtre sur l’Europe. » Cette seconde visée n’est probablement pas présente à l’esprit du tsar, en 1703. La première, en revanche, menacer « le Suédois », créer une base contre le « hautain voisin », est évidente. Ayant pris solidement position à l’embouchure de la Neva, Pierre tourne ses armées du côté de Narva, au cours de l’été 1703. Il prend les forteresses de Koporié et Iambourg, puis, durant l’été 1704, Derpt et Narva. La prise de Narva ne lave pas seulement l’affront subi quatre ans plus tôt, elle est une preuve convaincante des progrès accomplis dans la création d’une armée qui n’a plus peur des Suédois. Elle assure, enfin, la protection de l’Ingrie conquise et de Saint-Pétersbourg.
En août 1704, les représentants du roi de Pologne et du tsar russe concluent une nouvelle alliance à Narva, confirmant la résolution des deux parties de combattre la Suède jusqu’à la victoire et de ne pas signer de paix séparée. Le document, cette fois, ne fait pas mention de promesses de la Russie quant à une éventuelle cession à la Pologne de territoires conquis par les troupes russes. Auguste a de plus en plus besoin du soutien de Pierre ; le tsar, de son côté, a encore besoin d’Auguste qui détourne les Suédois d’une action militaire contre la Russie.