La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Et alors la vague aura gagné…
Du Guesclin gémissait pour souligner la véracité, la sincérité de ses propos et l’homme baissa la garde.
— Pour répondre à votre question indiscrète, madame, sachez que j’écris. Des paroles de chansons, des livrets d’opéras modernes. Je travaille avec un musicien qui a son studio à la Muette et chaque fois, avant de le retrouver, je me concentre en marchant autour du lac. C’est un rituel. Je ne veux pas être dérangé. J’ai une certaine notoriété…
Il marqua un temps pour que Joséphine ait le loisir de le reconnaître. Mais comme elle ne manifestait aucune déférence particulière, il poursuivit, légèrement vexé :
— Je m’emmitouflais pour ne pas être dérangé. Je ne prenais jamais Tarzan avec moi car je craignais qu’il me distraie. Je l’ai perdu à Paris le jour où j’ai voulu le confier à une amie. Je partais pour New York assister à l’enregistrement d’une comédie musicale sur Broadway. Il s’est enfui et je n’ai pas eu le temps de le rechercher. Imaginez ma surprise en le voyant ce matin…
— Si vous voyagez tout le temps, il est mieux avec moi…
Du Guesclin émit un léger jappement qui signifiait qu’il était d’accord. L’homme le regarda et déclara :
— Vous savez ce qu’on va faire ? Je vais lui parler, vous allez lui parler et puis on s’en ira chacun dans une direction opposée et on verra bien qui il suivra.
Joséphine réfléchit, regarda Du Guesclin, pensa aux six mois qu’ils venaient de passer ensemble. Ils valaient bien les deux ans qu’il avait endurés avec l’homme emmitouflé, non ? Et puis ce sera un signe, s’il me choisit moi. Un signe que je suis aimable, que je vaux la peine qu’on s’attache à moi, que je n’ai pas été avalée par la vague.
Elle répondit qu’elle était d’accord.
L’homme s’accroupit près de Du Guesclin, lui parla à mi-voix. Joséphine s’éloigna et leur tourna le dos. Elle appela son père, lui dit tu es là ? Tu veilles sur moi ? Alors fais en sorte que Du Guesclin ne redevienne pas Tarzan la Banane. Fais en sorte qu’une nouvelle fois je franchisse le rouleau de vagues, que je regagne le rivage…
Quand elle se retourna, elle vit l’homme qui sortait d’un paquet un petit gâteau à l’orange, le faisait renifler à Du Guesclin qui saliva, laissant couler deux filets de bave transparente, puis l’homme fit signe à Joséphine que c’était à son tour de s’entretenir avec Du Guesclin.
Joséphine le prit dans ses bras et lui dit tout bas « je t’aime, gros lard, je t’aime à la folie et je vaux bien mieux qu’un biscuit à l’orange. Il a besoin de toi pour garder sa belle maison, sa belle télé, ses beaux tableaux de maîtres, son beau gazon, sa belle piscine, moi, j’ai besoin de toi pour me garder, moi. Réfléchis bien… ».
Du Guesclin salivait toujours et suivait du regard l’homme qui agitait le paquet dans sa main pour lui rappeler le gâteau convoité.
— Ce n’est pas bien ce que vous faites, dit Joséphine.
— Chacun ses armes !
— Je n’aime pas les vôtres !
— Ne recommencez pas à m’insulter, sinon j’embarque mon chien !
Ils se tournèrent le dos comme deux duellistes et progressèrent en direction opposée. Du Guesclin resta assis un long moment, reniflant le gâteau à l’orange qui s’éloignait, s’éloignait. Joséphine ne se retourna pas.
Elle serrait les poings, priait toutes les étoiles du Ciel, tous ses anges gardiens accrochés au manche de la Grande Casserole de pousser Du Guesclin vers elle, de lui faire oublier le délicat fumet du gâteau à l’orange. Je t’en achèterai des bien meilleurs, moi, des bombés, des plats, des gaufrés, des croustillants, des glacés, des veloutés, des moelleux, des que j’inventerai rien que pour toi. Elle marchait, le cœur à l’envers. Ne pas me retourner sinon je vais le voir partir, courir après un biscuit à l’orange et je serai encore plus triste, plus désespérée.
Elle se retourna. Aperçut Du Guesclin qui avait rejoint le compositeur de mots chantés sur Broadway. Il le suivait en se dandinant. Il avait l’air heureux. Il l’avait oubliée. Elle le regarda saisir le petit gâteau dans sa gueule, l’avaler d’un coup, gratter le paquet pour en avoir un autre.
Je ne serai jamais une femme aimable. Je me fais battre à plate couture par un biscuit à l’orange. Je suis nulle, je suis moche, je suis bête, je ne suis pas assez, pas assez, pas assez…
Elle rentra les épaules et refusa d’assister plus longtemps au festin de Tarzan la Banane. Elle reprit sa marche à pas lents. Plus envie de courir. De caracoler légère le long de l’eau sombre et des plumets de bambous. Il faut absolument que je lui trouve de bonnes raisons de m’avoir délaissée sinon je vais être trop triste. Sinon la vague m’aura ratatinée pour toujours… Elle aura gagné.
D’abord, il ne m’appartenait pas, il avait d’autres habitudes avec ce maître-là et la vie est plus souvent faite d’habitudes que de libre choix. Ensuite, il avait sûrement envie de rester avec moi, mais le sens du devoir l’a emporté. Je ne l’ai pas appelé Du Guesclin pour rien. Il est né pour défendre un territoire, il est fidèle à son roi. Il n’a jamais trahi. N’a jamais retourné sa veste pour rejoindre le roi d’Angleterre. Il illustre la tradition de son noble ancêtre. Je n’ai pas accordé ma confiance à un traître. Enfin, je n’ai pas respecté sa nature de guerrier. Je l’ai cru aimable et doux parce qu’il avait le nez rose bonbon, mais il aurait aimé que je le traite en soudard aguerri. J’allais en faire une mauviette, il s’est repris à temps !
Elle luttait contre les larmes. Pas pleurer, pas pleurer. C’est encore de l’eau salée, encore du naufrage. Ça suffit ! Pense à Philippe, il t’attend, il te l’a dit. Cet homme ne prononce pas des mots en l’air. Mais est-ce ma faute si je suis remplie de brouillard si tout se décompose avant de parvenir jusqu’à moi, si je suis anesthésiée ? Est-ce ma faute si on ne guérit pas d’un coup et s’il faut sans arrêt panser les blessures de l’enfance ? Du Guesclin m’aurait aidée, c’est sûr, mais il faut que j’apprenne à guérir seule. C’est à ce prix qu’on devient vraiment forte…
Elle atteignait la petite cahute de location des barques quand elle entendit un galop furieux dans son dos. Elle se gara pour laisser passer le dément qui la renverserait si elle n’y prenait garde, leva le nez pour apercevoir l’intrépide et poussa un cri.
C’était Du Guesclin. Il courait vers elle en lançant ses pattes folles dans le désordre comme s’il mourait de peur de ne jamais la rattraper.
Il tenait le paquet de biscuits à l’orange dans la gueule.
Bibliographie
À propos du Moyen Âge :
Hildegarde de Bingen de Ellen Breindl, éd. Dangles.
Hildegarde de Bingen par Régine Pernoud, Le Livre de Poche.
La Sibylle du Rhin, Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane, Sylvain Gougenheim, Publications de la Sorbonne, 1996.
Le Manuscrit perdu à Strasbourg, enquête sur l’œuvre scientifique de Hildegarde, Laurence Moulinier, Publications de la Sorbonne, 1995.
Le Quotidien au temps des fabliaux, Danièle Alexandre-Bidon et Marie-Thérèse Lorcin, Éditions Picard.
Voix des femmes au Moyen Âge, savoir, mystique, poésie, amour, sorcellerie, Danielle Régnier-Bohler, Robert Laffont, coll. « Bouquins ».