La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Philippe était reparti et c’était à son tour d’être silencieuse. En partant, il avait dit « je t’attendrai, Joséphine, j’ai tout mon temps », et il l’avait embrassée doucement en écartant les mèches de ses cheveux, comme s’il écartait les mèches d’une noyée.
« Je t’attendrai… »
Elle ne savait plus si elle savait encore nager.
Du Guesclin aperçut ses chaussures de jogging et aboya. Elle sourit. Il se releva avec la grâce d’un phoque qui se trémousse sur la banquise.
— Tu es vraiment gras, tu sais ! Faut te bouger un peu !
Deux mois sans courir, pas étonnant que je fasse du lard, sembla-t-il dire en s’étirant.
À l’étage des Van den Brock, ils croisèrent une dame d’une agence qui faisait visiter l’appartement. « Moi, je n’aimerais pas m’installer dans l’appartement d’un assassin, déclara Joséphine à Du Guesclin, peut-être qu’on ne leur a rien dit ! » En draguant l’étang de la forêt de Compiègne, les hommes-grenouilles avaient retrouvé trois corps de femmes dans des sacs-poubelle lestés de pierres. L’inspecteur Garibaldi lui avait rapporté qu’il y avait deux sortes de victimes : celles qu’ils abandonnaient sur la voie publique et celles qui avaient droit à un « traitement spécial ». Comme Iris. Ces dernières, le plus souvent, étaient « préparées » par Lefloc-Pignel qui les « offrait » ensuite à Van den Brock selon un rituel de purification mis au point par les deux hommes. Van den Brock attendait son procès en prison. L’instruction était ouverte. Il y avait eu confrontation avec le paysan et la réceptionniste de l’hôtel qui, tous les deux, l’avaient reconnu. Il continuait à nier, à dire qu’il n’avait été qu’un témoin et qu’il n’avait pu empêcher la folie meurtrière de son ami. Le soir du crime, il avait échappé à la surveillance du policier, chargé de le suivre, et avait rejoint une voiture de location qu’il avait garée à cinq cents mètres de chez lui. Ce n’est pas de la préméditation, ça ! s’insurgeait Joséphine. De plus, il avait laissé sa propre voiture, en évidence, devant sa maison. Le policier n’y avait vu que du feu. Le procès aurait lieu dans deux, trois ans. Il faudrait alors revivre ce cauchemar…
On était en automne et les feuilles viraient au roussi. Un an déjà ! Un an que je tourne autour de ce lac. Il y a un an, j’allais voir Iris en clinique et elle délirait, m’accusant de lui avoir volé son livre, volé son mari, volé son fils. Elle secoua la tête pour chasser cette idée assortie aux troncs noirs des arbres déshabillés par les premiers froids. Un an aussi que je croyais apercevoir Antoine dans le métro. C’était un sosie. Et il y a un an encore, je tournais autour du lac en grelottant aux côtés de Luca l’indifférent. Des baguettes de pluie se mirent à tomber et Joséphine accéléra l’allure.
— Viens, Du Guesclin ! On va jouer à passer à travers les gouttes…
Elle enfonça la tête dans les épaules, baissa les yeux pour surveiller ses pieds, qu’ils ne dérapent pas sur un bout de bois, et ne s’aperçut pas que Du Guesclin ne suivait plus. Elle continua à filer, les coudes ramassés, forçant son corps, forçant ses bras, ses jambes à lutter contre les vagues, forçant son cœur à se muscler et à être le plus fort.
Marcel lui envoyait des fleurs chaque semaine avec un petit mot, « tiens bon, Jo, tiens bon, on est là et on t’aime… ». Marcel, Josiane, Junior, une nouvelle famille qui ne donne pas de coups de couteau dans le cœur ?
Quand elle s’arrêta, elle chercha Du Guesclin des yeux et l’aperçut loin derrière elle, assis, le museau pointé vers l’horizon.
— Du Guesclin ! Du Guesclin ! Allez ! Viens ! Qu’est-ce que tu fais ?
Elle frappa dans ses mains, siffla Le Pont de la rivière Kwaï, son air favori, frappa du pied, répétant, Du Guesclin, Du Guesclin à chaque coup de talon dans le sol. Il ne bougeait pas. Elle revint en arrière, s’agenouilla près de lui, lui parla à l’oreille :
— Tu es malade ? Tu boudes ?
Il regardait au loin et ses narines frémissaient de ce léger tremblement qui disait « je n’aime pas ce que je vois, je n’aime pas ce qui s’annonce à l’horizon ». Elle était habituée à ses humeurs. C’était un chien délicat qui refusait le saucisson si on n’ôtait pas la peau. Elle essaya de le raisonner, le tira par l’échine, le poussa. Il s’entêtait. Alors elle se releva, scruta la rive du lac aussi loin que son regard portait et aperçut… l’homme qui marchait d’un pas militaire, entouré d’écharpes. Cela faisait combien de temps qu’elle ne l’avait plus vu ?
Du Guesclin grogna. Ses yeux se rétrécissent en deux sagaies pointues et Joséphine chuchota : « Tu l’aimes pas, celui-là ? » Il grogna de plus belle.
Elle n’eut pas le temps d’interpréter la réponse : l’homme se dressait devant eux. Il n’avait plus ses écharpes en bandelettes serrées autour du cou et arborait un visage poupin, assez avenant. Il avait dû abuser d’un produit autobronzant, car il avait des traînées orange sur le cou. Mal réparti, mal réparti, se dit Joséphine en pensant qu’on était en novembre et que c’était une coquetterie inutile.
— C’est votre chien ? demanda-t-il en montrant du doigt Du Guesclin.
— C’est mon chien et il est très beau.
L’homme sourit d’un petit air amusé.
— Ce n’est pas le mot que j’emploierais pour décrire Tarzan.
Tarzan ? Quel nom ridicule pour un chien de noble caractère ! Tarzan, l’homme à la petite culotte qui saute de branche en branche en poussant des cris et en mangeant des bananes ? Ce prototype du bon sauvage revu par Hollywood et les ligues de vertu ?
— Il ne s’appelle pas Tarzan, mais Du Guesclin.
— Non. Je le connais et il s’appelle Tarzan.
— Viens, Du Guesclin, on se tire, ordonna Joséphine.
Du Guesclin ne bougea pas.
— C’est mon chien, madame…
— Pas du tout. C’est mon chien à moi.
— Il s’est échappé, il y a environ six mois…
Joséphine fut troublée. C’était à cette époque qu’elle avait recueilli Du Guesclin. Ne sachant plus quoi dire, elle lança :
— Il ne fallait pas l’abandonner !
— Je ne l’ai pas abandonné. Je l’avais ramené de la campagne où il demeurait la plupart du temps et il s’est enfui !
— Rien ne prouve qu’il est à vous ! Il n’était pas tatoué, n’avait pas de médaille…
— Je peux produire des témoins qui le diront tous, ce chien m’appartient. Il a vécu deux ans chez moi, à Montchauvet, 38, rue du Petit-Moulin… C’était un très bon chien de garde. Il a été un peu esquinté par des voleurs, mais il s’est battu comme un lion et la maison n’a pas été cambriolée. Il suffisait ensuite qu’il paraisse pour faire décamper les plus déterminés !
Joséphine sentit les larmes lui monter aux yeux.
— Ça vous est égal qu’il ait été complètement amoché !
— C’est son métier de chien de garde. C’est pour cela que je l’avais choisi.
— Et pourquoi veniez-vous vous promener ici, si vous habitez la campagne ?
— Je vous trouve bien agressive, madame…
Joséphine se radoucit. Elle avait si peur qu’il lui reprenne Du Guesclin qu’elle était prête à mordre.
— Vous comprenez, reprit-elle d’un ton plus conciliant, je l’aime tellement et on est si bien ensemble. Moi, par exemple, je ne l’attache jamais et il me suit partout. Avec moi, il écoute du jazz, il se roule sur le dos et je lui frotte le ventre, je lui dis qu’il est le plus beau et il ferme les yeux de plaisir et si j’arrête de le caresser ou de lui murmurer des compliments, il effleure ma main très doucement pour que je continue. Vous ne pouvez pas me le prendre, c’est mon ami. J’ai passé des moments très durs et il a été là tout le temps. Quand je pleurais, il hurlait à la mort et me donnait des petits coups de langue, alors vous comprenez, si vous le prenez, ce sera terrible pour moi et je ne pourrai pas, non, je ne pourrai pas…