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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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« Le doge ! », s’exclama à ce moment-là quelqu’un dans la foule, et tous se tournèrent vers le balcon du Palais.

S’interrompant, le patriarche se tourna dans cette direction. Il vit que le doge Leonardo Loredan en personne était apparu au balcon pour être témoin de cette discussion. À l’évidence, sa présence signifiait qu’il appuyait la requête de Giustiniani. Et aussi, pensa le patriarche, que le Grand Conseil et le Conseil des Dix se rangeaient à ses côtés.

« Je comprends vos paroles, reprit le patriarche en souriant et s’inclinant devant le doge, et comme citoyen de Venise, bien que serviteur de Sa Sainteté, je ne peux qu’être d’accord avec vous… » Il regarda la foule. Il fallait qu’il la regagne à sa cause. « C’est pourquoi nous célébrerons un procès selon les règles de la Sainte Inquisition, certes, mais dans le respect de notre ville bien-aimée ! », s’exclama-t-il.

Les gens, jusque-là prêts à condamner Giuditta sans procès, applaudissaient maintenant à la justice.

Mercurio serra les poings en signe de victoire.

Isacco, près de lui, leva les yeux au ciel et murmura : « Sois remercié, Ha-Shem ».

Le Saint bondit sur ses pieds. « Je proteste ! », cria-t-il.

Le patriarche le foudroya du regard.

Le Saint baissa la tête et se rassit.

« On va bien rigoler si les deux curés se foutent sur la gueule en public ! s’écria un homme dans le peuple.

— On prend les paris ? », lui rétorqua un autre.

La foule éclata de rire.

Le patriarche fit signe à Giustiniani de s’approcher.

« Bien pensé, Giustiniani, dit-il tout bas.

— L’idée ne vient pas de moi », répondit l’aristocrate, pensant à Mercurio mais sachant que le patriarche penserait au doge.

« Mais je ne peux pas me permettre qu’Inquisitor et défenseur se… se battent en public, dit le patriarche d’une voix sourde.

— Bien évidemment. C’est pourquoi j’ai pensé à un prête-nom, un frère que personne ne connaît, sans expérience et… docile. »

Le patriarche sourit avec satisfaction. Il se détendit. C’était de politique qu’il était question, pas de justice. « J’ai plaisir à constater que la plus fine noblesse vénitienne a tout son bon sens. Vous m’avez effrayé, je vous l’avoue. »

Jacopo Giustiniani s’agenouilla et baisa l’anneau pastoral devant tout le peuple rassemblé sur la place devant le Palais des Doges.

Le patriarche se tourna vers le doge Loredan et fit à son tour une révérence. « Alors, que la farce commence », dit-il en riant tout bas. Et il laissa cette fois le clerc lui essuyer le front.

« Que la farce commence, répéta Giustiniani. Au nom de notre République bien-aimée.

— Et de la Sainte Église », ajouta le patriarche, satisfait.

« Tu as quelque chose à voir avec tout ça ? demanda Isacco à Mercurio.

— Comment je pourrais ? fit celui-ci en haussant les épaules.

— Bien sûr, comment tu pourrais arriver si haut… Pourtant on aurait dit que tu le savais.

— Ne dites pas de bêtises », docteur, répliqua Mercurio, qui ne quittait pas Giuditta des yeux.

« Accompagnez la prisonnière dans sa cellule, en attente du procès ! », annonça un des prélats sur l’estrade.

Les treuils grincèrent à nouveau et la cage commença à descendre.

« Venez, dit Mercurio à Isacco. Essayons de lui parler. » En jouant des coudes, il se fraya un chemin dans la foule pour tenter de rejoindre la cage.

Isacco le suivait.

Quand il fut au pied de l’estrade, Mercurio croisa le regard de Lanzafame.

« Maintenant ? », articula en silence le capitaine.

Mercurio fit signe que non. Il arriva près de lui. « Maintenant, la foule la tuerait », dit-il. Puis il se tourna vers Giuditta qui sortait à cet instant de la cage, protégée par deux soldats.

Giuditta était comme un masque, méconnaissable. La chaleur et les larmes avaient fait fondre son maquillage. Son visage était sillonné de lignes noires, rouges et bleues. Ses deux mèches aussi perdaient leur couleur, gouttant sur sa poitrine. Ses yeux, dans cette débauche de couleurs, étaient animés d’une peur sans nom et sans mesure. « Aide-moi… », dit-elle tout bas en tendant la main vers Mercurio.

Il fit un pas en avant et lui prit la main un instant. La serra. Il essaya de dire quelque chose mais sa bouche resta ouverte et aucun son n’en sortit.

Giuditta voulut retenir la main de Mercurio dans la sienne tandis que les soldats de Lanzafame l’emmenaient pour la soustraire à la furie de la foule.

« Giuditta ! », hurla Isacco, qui n’arriva qu’à ce moment-là.

Elle le vit et éclata de nouveau en sanglots.

« Ma petite fille, dans quel état ils t’ont mise ? »

Mercurio continuait à la regarder, bouche ouverte. Puis la foule se referma autour de l’escorte et Giuditta disparut. Mercurio eut peur que les gens n’aient raison de Lanzafame et de ses soldats mais au bout d’un instant il les vit emmener Giuditta saine et sauve de l’autre côté de la grille du Palais des Doges.

« Maudits ! grommela Isacco dans son dos. Maudits !

— Je dois y aller, lui dit Mercurio. Il vaut mieux qu’on ne me voie pas trop. »

Isacco l’arrêta par le bras. « Je me suis trompé sur toi, mon garçon.

— Je dois y aller, docteur. Dites à Anna que pendant quelques jours je ne reviendrai pas à la maison.

— Et où iras-tu ? demanda Isacco.

— J’ai un endroit sûr, ne vous inquiétez pas.

— Mais tu viendras au procès ?

— Oui, évidemment, répondit Mercurio. Mais je devrai être déguisé. »

Le visage d’Isacco s’assombrit. « Alors Giuditta ne te verra pas…

— Dites-le à Lanzafame et Lanzafame le lui dira. » Mercurio regarda vers le Palais des Doges. Il vit le commandant et son nez tuméfié. « Je dois y aller. »

Isacco acquiesça. Puis il se tourna vers Ottavia et Ariel Bar Zadok un peu plus loin. Il vit que ce petit espoir leur avait fait, comme à lui, reprendre un peu de couleurs. Et là-bas, entre deux gardes du corps, il aperçut Anselmo del Banco. Le chef de la communauté marcha vers lui. Mais Isacco n’avait pas envie de lui parler et il s’éloigna dans la foule d’un pas rapide. Pendant qu’il marchait, il vit de loin Mercurio s’entretenir avec le puissant Jacopo Giustiniani.

« Vous avez le doge avec vous, disait Mercurio, admiratif.

— Non, mon garçon, dit le noble avec un sourire. J’ai seulement conseillé au doge de se montrer vers la fin de la présentation, pour les gens de Venise. Et tout ce que le peuple et le patriarche en ont déduit, c’est leur affaire, pas la mienne. »

Mercurio le regarda avec respect. « Si je ne craignais de vous offenser, je vous dirais que vous êtes un escroc magnifique.

— Tu ne m’offenses pas. Que crois-tu donc que c’est, la politique ? » Puis Giustiniani regarda autour de lui. « Je n’ai pas vu Scarabello, remarqua-t-il, une note d’agacement dans la voix. Il ne vient même pas vérifier si j’obéis à son chantage ? »

Mercurio le fixa. Il était certain de ne pas se tromper en sentant autre chose derrière l’irritation de l’aristocrate. Il se dit qu’il méritait peut-être de savoir la vérité. « Scarabello est en train de mourir, Excellence », dit-il.

Les yeux bleus de Jacopo Giustiniani, profonds comme la mer, se glacèrent. Les traits de l’aristocrate se contractèrent imperceptiblement. Puis se détendirent en un sourire exagéré. « Par conséquent, je serai bientôt libre, s’exclama-t-il théâtralement.

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