Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Alors il se leva et rebroussa chemin.
Anna l’attendait sur le seuil. « Qu’est-ce qu’il t’est arrivé ? Je t’ai entendu crier…
— Rien. Un chien errant.
— J’ai eu peur, lui dit Anna, angoissée. Tu ne peux pas dormir ici. Les gardes sont revenus et le commandant…
— Oui, je sais, la coupa Mercurio. Ne t’inquiète pas. Ils ne m’attraperont pas… Son regard allait de droite à gauche, inquiet.
— Dis-moi.
— Quoi ?
— Allez, mon garçon. » Et elle lui donna une petite tape sur la joue. « Tu ne peux pas porter ce poids tout seul sur tes épaules.
— Écoute, Anna…
— Depuis que tu sais pour Giuditta, tu n’as pas versé une seule larme.
— Je n’ai pas envie de pleurer…
— J’ai parlé avec Scarabello. Tu sais que je ne l’aime pas. Mais même un être méprisable comme lui t’apprécie. Et tu sais pourquoi ? Parce que tu es quelqu’un de spécial. Il m’a dit que tu t’apprêtes à faire quelque chose de très dangereux.
— Comment peut-il savoir ce que je vais faire, si je ne le sais pas moi-même ? demanda Mercurio en haussant les épaules et en essayant de sourire.
— Tu ne peux pas porter ce poids tout seul », répéta Anna. Elle l’attira contre elle, le serra, lui posa la tête contre sa poitrine. « Comme tu es grand… dit-elle tout bas.
— Tu veux m’aider, vraiment ? fit Mercurio en l’éloignant avec délicatesse.
— Bien sûr. » Anna le regardait de ses yeux compréhensifs.
« Alors, ne me fais pas pleurer. Parce que j’ai peur de craquer. »
82
La Piazzetta, la place rectangulaire devant le Palais des Doges, était remplie de monde. Les gens qui affluaient avaient chaud. La sueur de plusieurs jours imprégnait leurs vêtements, il flottait une odeur âcre, d’oignon et de poisson pourri. Les visages étaient luisants, gras. Les humeurs instables.
Mais ce qu’on respirait surtout dans l’air, c’était l’odeur de la mort imminente. Comme si, dans cet univers de palais suspendus au-dessus de l’eau et dans la lagune tout entière, brûlait déjà le bûcher tant attendu, pour cette sorcière juive qui avait voulu voler l’âme des Vénitiens.
Les autorités avaient construit une estrade devant le quai du palais des Doges. Derrière s’ouvrait le vaste miroir d’eau où débouchait le Grand Canal. Une myriade d’embarcations, depuis les riches gondoles aristocratiques jusqu’aux humbles barques de pêcheur ou de passeur, s’y pressaient, collées les unes aux autres.
L’estrade, entièrement revêtue de draps de soie pourpre, était haute de deux perches et comptait deux étages. À l’étage supérieur, un trône doré à grand dossier. Plus bas, mais visibles y compris des gens massés au fond de la Piazzetta, quatre sièges d’apparat où s’étaient assis le Saint, acclamé par la foule, et trois prélats vêtus de noir, à l’air très sérieux. De chaque côté, deux treuils surélevés, d’où partaient deux leviers qui se rejoignaient au centre de l’estrade. D’épaisses cordes de chanvre tressé étaient fixées à une cage en bois posée juste devant le public. Par terre. Vide.
Dans le public, Mercurio et Isacco se regardaient, inquiets et tendus. Aucun des deux ne parlait. On aurait dit qu’ils ne respiraient plus, leurs visages comme sculptés dans la pierre.
Vint le moment où le patriarche Antonio II Contarini fit son entrée, suivi d’une longue traîne pourpre que portaient quatre clercs. La foule se tut. Le patriarche monta l’escalier qui menait au sommet de l’estrade et s’assit sur le trône. Puis il fit un signe vers le Palais des Doges.
Alors parut Giuditta, escortée par le capitaine Lanzafame et ses soldats.
Les gens commencèrent à hurler et à l’insulter.
« N’aie pas peur, lui dit le capitaine. J’empêcherai qu’il t’arrive quelque chose. »
Giuditta sentit ses yeux se remplir de larmes. Elle avança lentement, effrayée. Et remplie de honte.
« Dans quel état ils l’ont mise ! », murmura Isacco.
Mercurio, un instant, baissa les yeux, comme s’il ne pouvait supporter cette vision. « Salauds », siffla-t-il entre ses dents.
La prostituée engagée par le frère Amadeo avait couvert le visage de Giuditta d’une épaisse couche de blanc de céruse. Puis elle avait passé du vermillon sur ses joues et ses lèvres, qu’elle avait dessinées en forme de cœur. Ses paupières étaient peintes de bistre et de ses sourcils partaient de longues bandes bleu azur. Ses cheveux étaient ramassés au sommet de sa tête, mais de chaque côté partaient deux longues mèches, que la prostituée avait teintes en bleu et en jaune. Elle portait une robe au décolleté si profond qu’on voyait une grande partie de ses seins. Et on lui avait mis aux pieds des chaussures à semelles surélevées d’au moins une paume, comme il était d’usage parmi les courtisanes.
« Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? », dit une voix de femme sur sa droite.
Giuditta se tourna et vit sur le visage d’Ottavia une douleur peut-être plus grande que si on l’avait vraiment torturée.
« Putain ! cria une femme à côté d’Ottavia.
— Sorcière ! », cria une autre.
Giuditta vit qu’étaient là Ariel Bar Zadok, les couturières, le tailleur Rashi Sabbatai, les femmes de la communauté qui avaient été les premières à acheter ses bonnets et aussi Joseph, avec son grand corps encombrant, qui rougit lorsque leurs regards se croisèrent.
« Tiens, putain ! », dit une femme en lui lançant un vêtement.
Giuditta la reconnut : c’était une de ses clientes, et la robe qu’elle lui avait lancée était une de ses créations.
Les soldats de Lanzafame étaient prêts à intervenir. Ils avaient reçu l’ordre de s’assurer qu’il n’arrive rien à Giuditta. Ils devaient la protéger comme leur bien le plus précieux, avait dit Lanzafame, qui s’ouvrait un chemin parmi la foule en brandissant son épée.
Quand ils furent arrivés au pied de l’estrade, on fit entrer Giuditta dans la cage en bois. Les deux treuils furent actionnés, les cordes de chanvre se tendirent et la cage commença à bouger.
Giuditta, effrayée, s’accrochait aux barres.
« N’aie pas peur », lui dit Lanzafame.
La cage se détacha du sol. Les câbles l’élevèrent en grinçant. À mesure qu’elle montait, le silence se faisait, comme devant un tour de magie.
Enfin, en se balançant, la cage s’arrêta dans les airs.
La foule lança un cri de stupeur.
« Quel cirque ! fit Isacco.
— C’est bien imaginé », dit Mercurio d’une voix sourde. Puis il cria : « Giuditta ! Giuditta ! Je suis là ! »
Un homme à côté de lui le regarda de travers.
« Ne te fais pas remarquer, couillon, dit Isacco tout bas. Ce n’est pas le moment de se faire arrêter. Ou lyncher par la foule.
— Allez vous faire foutre, docteur. Comment vous faites pour rester aussi calme ? »
Isacco le regarda. « Tu vois le calme dans mes yeux ?
— Excusez-moi, docteur.
— Non, mon garçon. Toi, excuse-moi. »