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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Et puis ? fit le Saint pour prolonger la tension.

— Et puis de ces parties basses… ici… — la lavandière désigna son entre-jambes — est sorti un œuf… petit, vert, qui vibrait comme si à l’intérieur ça s’agitait… »

La foule était muette. Tous écoutaient bouche bée.

« Et en effet…, suggéra le Saint en l’invitant à poursuivre.

— Et en effet cet œuf s’est brisé, poursuivit la lavandière, et il en est surgi une créature affreuse. Avec des yeux jaunes, méchants. On aurait dit une sorte de petit serpent, sauf qu’il avait huit paires de pattes avec des griffes… »

La foule murmura, éberluée et effrayée.

« Et puis ? insista le Saint.

— Et puis la créature monstrueuse s’est échappée. Et la femme qui l’avait engendrée portait une des robes de la Juive. Elle nous a dit que quand elle la portait elle en faisait un par jour, de ces œufs verts de Satan…

— Putain ! Sorcière ! », crièrent certains en direction de Giuditta.

Le Saint acquiesçait en silence, laissant l’épisode se développer de lui-même dans l’imagination de l’auditoire.

« “Et que Dieu me rende aveugle si ce n’est pas la vérité”, suggéra le père Wenceslao qui hochait la tête de haut en bas, complètement pris par ce récit. Vous pouvez le dire, brave femme, car jurer devant Dieu contre Satan vaut cent et mille prières.

— Non », balbutia la lavandière.

Le père Wenceslao la regarda, stupéfait. « Comment cela, non ? », demanda-t-il, presque effrayé, et il se tourna aussitôt vers le patriarche.

La lavandière fit un signe de croix.

Le père Wenceslao continuait de regarder en direction du patriarche. « Je suis désolé, je ne voulais pas… », dit-il dans le silence général.

Les gens regardaient maintenant la lavandière et certains ricanaient.

Le saint écumait comme une bête féroce. « Jure, femme ! », lui intima-t-il.

Terrorisée, la femme ne se décidait pas à parler.

« Jure ! répéta le Saint.

— De toute façon je vous crois, brave femme, même si vous ne jurez pas, dit le père Wenceslao.

— Taisez-vous ! », lui ordonna le patriarche.

Les gens se mirent à rire.

« Jure ! hurla le Saint. Ou serais-tu d’accord avec Satan ?

— Je le jure… », dit la femme, qui fondit en larmes.

Le Saint se tourna vers la foule avec un sourire de triomphe. Mais de nombreux spectateurs hochaient la tête.

« Je suis désolé, Patriarche, fit le père Wenceslao en s’approchant de l’estrade, je voulais seulement… » Il écarta les bras. Puis, tourné vers la cage de Giuditta, il pointa vers elle un doigt qui vibrait de colère. « Voilà comment Satan confond nos esprits ! », hurla-t-il, hystérique.

Le public devint bruyant.

« Oh, oublie pas que t’es le défenseur ! », lui cria un homme.

Il y eut des éclats de rire.

Le père Wenceslao s’agita, gêné, regardant les gens de ses yeux opaques, puis dit d’une voix incertaine : « Je suis le défenseur de Dieu !

— Asseyez-vous ! », lui ordonna le patriarche, irrité.

Le dominicain alla à sa place et s’assit, non sans avoir fait trois fois le signe de croix.

« Un imbécile peut faire plus de dégâts qu’une canaille, chuchota le patriarche à Giustiniani. Conseillez-le. Dites-lui qu’il suffit qu’il se taise. »

Giustiniani acquiesça, pensif. Puis il lança un regard plein de mépris au père Wenceslao.

Mercurio regarda l’aristocrate. Il se demanda s’il était vraiment de son côté, comme il le prétendait. En fait, il ne savait pas à qui se fier, mais il n’avait pas le choix.

Pendant ce temps, le frère Amadeo s’était approché de la lavandière, et son bras entourait ses épaules. De l’autre main il lui toucha affectueusement le front. « Femme, dit-il d’une voix chaude et calme, l’épreuve que tu as dû soutenir a rendu fous les martyres et les prophètes. Mon cœur est avec toi. Va en paix et remercie Dieu d’avoir survécu à ta rencontre avec Satan. » Il fit signe aux gardes de l’emmener. Puis il fixa la foule. En silence. Il pouvait percevoir le scepticisme général. Il hocha la tête et ses épaules s’avachirent. « C’est mon noble et pur adversaire le père Wenceslao qui a raison. Immense est le pouvoir de Satan », dit-il à voix basse, mais de façon que tous entendent. Puis il se tourna et sembla vouloir s’en aller.

La foule était soudain muette.

Tandis qu’il se dirigeait vers la table, apparemment vaincu, le Saint s’arrêta, toujours dos à la foule, regarda sur sa gauche, dans la direction où Giuditta était prisonnière, et se dirigea vers elle d’un pas lourd, fatigué.

Il s’accrocha aux barreaux et fixa Giuditta. Il essaya de les secouer, mais il paraissait sans force. Son corps commença à vibrer. D’abord faiblement puis avec de plus en plus de violence. Tout à coup, il jeta la tête en arrière et roula des yeux, semblant possédé par une énergie supérieure. Puis sa force augmenta, accompagnée d’un cri rauque qui sortait de sa poitrine et plana sur le silence de la salle. La prison de Giuditta commença à vibrer, de plus en plus violemment, comme secouée par un tremblement de terre, tandis que le cri animal du Saint prenait de l’ampleur et se transformait en hurlement.

« Putain de Satan ! », s’écria-il avant de s’écrouler au sol, foudroyé.

La foule oublia tous ses doutes et hurla de fureur, demandant la vie de Giuditta.

84

« Et cet idiot qui dit qu’il est d’accord avec le Saint ! s’exclama Isacco, furieux. Le défenseur d’accord avec l’accusateur, ça ressemble à quoi ? C’est une sinistre farce ! »

Mercurio hocha la tête gravement ; il était à côté du lit de Scarabello. Autour d’eux étaient rassemblés Lanzafame, Anna del Mercato et les prostituées qui arrivaient à tenir debout. Le découragement se lisait sur tous les visages.

Seule Lidia, la fille de République, n’était pas près du lit. Elle était sur le seuil de l’hôpital et scrutait la pénombre de ce soir d’été, en direction du canal. « C’est pas juste, marmonnait-elle. J’entends pas ce qu’ils disent…

— Tais-toi ! Reste dehors pour surveiller si les gardes arrivent ! », lui ordonna République.

La petite Lidia fit la moue.

« S’il te plaît, lui dit Mercurio. Ma vie dépend de toi.

— Ah bon ? fit Lidia, étonnée.

— Mais oui », répondit-il.

La petite fille, toute contrariété disparue, se redressa et sortit, fière de sa mission.

République regarda Mercurio puis Anna. Les deux femmes se sourirent. Anna posa la main sur l’épaule de Mercurio.

« Il est tellement bête qu’il a fini par faire naître des doutes dans la tête des gens, sans le vouloir… », reprit Isacco, cherchant à se convaincre qu’il y avait encore de l’espoir.

Mercurio s’apprêtait à répondre mais la main d’Anna lui pressa l’épaule. Il comprit et se retint, sans pouvoir s’empêcher de hocher la tête. « Giuditta avait un regard terrorisé…, dit-il tout bas.

— Oui, fit Isacco en écho.

— Oui, la pauvre fille », dit Lanzafame.

Isacco regarda Mercurio. « Où étais-tu ? demanda-t-il.

— Suffisamment près de Giuditta, répondit Mercurio, d’une voix sourde.

— Elle te cherche, tu as vu ?

— Oui, sauf que vous lui indiquiez cette espèce de singe tout chevelu…

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