Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Oui, votre Grâce, répondit l’exceptor, chargé de retranscrire les actes du procès sur une grande feuille de parchemin.
— Par conséquent, la quaestio peut commencer », annonça le patriarche.
“La bouffonnerie peut commencer”, pensa Mercurio qui cherchait un soutien dans la colère, les jambes tremblantes de peur et d’inquiétude. Il regarda en direction de Giuditta et vit qu’elle le cherchait dans la foule. Le capitaine Lanzafame l’avait certainement avertie qu’il viendrait déguisé. Il sentait l’envie irrésistible de lui faire un signe, pour qu’elle sache sous quel costume il s’était caché. Mais c’était impossible, pour le salut même de Giuditta. S’il était arrêté — et il avait déjà vu le commandant des gardes examiner l’assistance —, Giuditta n’aurait plus la moindre chance. Aussi lourd qu’était ce poids sur ses épaules, il devait le porter seul. Il se concentra sur le Saint. Le regarda avec toute la haine dont il était capable, espérant qu’il meure, là, en cet instant.
Frère Amadeo contourna la table, traversa toute la salle en silence et s’approcha de Giuditta en la menaçant de son doigt pointé, jusqu’à l’intérieur même de la cage, ce qui provoqua un frisson parmi la foule et obligea Giuditta à reculer. « Le nettoyage de Venise a commencé ! », cria-t-il.
Le public suivait la scène bouche bée, fasciné.
« Un bon comédien, souffla Giustiniani au patriarche.
— Un cabot », grommela celui-ci.
« Et les serpents comme toi seront écrasés ! », poursuivit le Saint. Il sortit son bras de la cage et, à grands pas, vint se placer devant l’estrade, face au public. « Aujourd’hui, comme pendant toute la durée de ce procès, je démontrerai que cette… — il laissa la phrase en suspens, comme pour prendre son élan — … sorcière a comploté avec son maître et seigneur, Satan en personne, pour s’emparer des âmes des femmes de Venise ! » Il se tourna vers la table sur laquelle il avait aligné des plumes de corbeau ensanglantées, des dents de bébé, des cheveux noués et autres objets retrouvés dans les robes de Giuditta. « Les preuves de cette activité de sorcellerie sont ici ! »
Le père Wenceslao se leva pour examiner les preuves. Mais il dut, pour les voir, s’approcher de si près qu’un homme dans la salle s’écria : « Qu’est-ce que tu fais, curé, tu veux les manger ? », suscitant les rires de la foule.
« Silence ! », ordonna le patriarche. Puis il se tourna, furieux, vers le père Wenceslao. « Et vous, asseyez-vous ! »
Le dominicain, gêné, obéit rapidement.
« Venise, écoute ! », reprit le Saint. Il se rendit compte que beaucoup, dans le public, regardaient maintenant le dominicain. « Venise, cria-t-il plus fort. Écoute ! »
Les gens reportèrent leur attention sur lui.
« La peste de Satan s’est répandue dans nos rues bien-aimées, les emplissant de boue, et dans nos canaux, troublant leurs eaux, reprit le Saint. La peste de Satan a été apportée dans notre ville par cette femme — il montra Giuditta du doigt — et par son peuple. Les Juifs ! Les Youdis ! Assassins d’enfants, déicides, blasphémateurs du Christ et de l’Immaculée Conception, usuriers ! » Le Saint regarda autour de lui. « Les Bonnets Jaunes ! »
De nombreux regards se tournèrent vers Isacco, Ottavia, Ariel Bar Zadok et d’autres membres de la communauté, venus suivre le procès. Mais la plupart des Juifs de Venise, à commencer par leur chef, Anselmo del Banco, s’étaient abstenus, craignant les désordres et les manifestations hostiles.
Les soldats de Lanzafame et les gardes du Palais des Doges posèrent la main sur leurs armes, pour montrer à la foule qu’aucun acte d’intolérance ne serait admis.
« Le procès est fait à une femme, en apparence, mais c’est le procès des fils de Satan », dit le Saint.
Giuditta laissa errer son regard sur l’assistance, cherchant toujours à deviner qui pouvait être Mercurio.
Celui-ci eut de nouveau la tentation de lui faire un signe, d’attirer son regard, pour lui prouver qu’il était là, à ses côtés. Mais il se retint.
Isacco vit que sa fille cherchait Mercurio et se mit à le chercher à son tour. Il repéra sur sa droite un homme qui avait plus ou moins la corpulence de Mercurio. Il était habillé de façon misérable et se grattait continuellement. Des cheveux longs et tout ébouriffés recouvraient son visage. Isacco le regarda avec insistance et lui fit un léger signe de tête.
« Qu’est-ce que t’as à me regarder, Juif de merde ? », grommela l’homme.
Isacco commença par baisser les yeux puis, réfléchissant, les releva. « Bien sûr, dit-il tout bas. Normal. » Il croisa le regard de sa fille et lui indiqua l’homme.
Giuditta le regarda intensément.
« Espèce de putain ! », cria celui-ci.
Giuditta se tourna vers son père. Isacco haussa un peu une épaule pour indiquer qu’il n’était pas tout à fait sûr.
« Venise sera bientôt libre ! conclut le Saint. Car le Seigneur Tout-Puissant qui nous guide nous a désigné… la sorcière ! »
La foule applaudit, excitée.
“Tas de merde, se dit Mercurio. Ils se croient au théâtre.”
« Avez-vous quelque chose à dire ? demanda alors le patriarche au défenseur.
— Non, Excellence…, dit le père Wenceslao. Je m’accorde à ce qui vient d’être dit par le frère Amadeo da Cortona, inspiré par Notre Seigneur, au nom duquel il parle. Justus es, Domine, et rectum judicium tuum.
— Qu’est-ce que t’as dit, curé ? cria une femme du peuple.
— Il a dit que le jugement de Dieu est droit et juste », dit le Saint.
Les gens grondèrent. Même si personne, au début, n’avait éprouvé la nécessité d’un défenseur, tous semblaient mécontents que ce procès n’aille que dans une seule et inéluctable direction.
« Tous des cons », maugréa Isacco, et il regarda de nouveau dans la direction de l’homme au visage caché par ses cheveux.
« Pour vous faire comprendre la gravité des accusations, s’écria le Saint, je veux appeler à déposer comme témoin Anita Ziani, lavandière de son état, qui a assisté à un prodigieux et terrifiant événement. Qu’on la fasse entrer ! »
Deux gardes escortèrent une femme humblement vêtue, aux mains rougies, qui se tenait tête basse, effrayée par toute cette foule.
« Anita Ziani, dit le Saint en lui relevant le menton pour que les gens la voient, racontez à vos concitoyens, avec vos mots, ces événements sataniques ! »
La femme rougit et sourit nerveusement, laissant voir de grands trous dans sa dentition. « Votre Seigneurie, comme je vous ai déjà dit… », dit la lavandière, tournée vers le Saint.
« Dites-le au public ! fit le Saint en la faisant pivoter. Parlez au public ! »
La lavandière rentra les épaules. « C’était le jour du Seigneur… le vingtième jour de ce mois de mai, et je rentrais à ma boutique après avoir lavé dix paires de drap de lin et vingt…
— Épargnez-nous les détails ! dit le Saint, agacé. Que s’est-il passé ?
— Eh bien, il s’est passé qu’une femme, je ne connais pas son nom, votre Seigneurie… cette femme a commencé à crier des phrases obscènes sur le campiello dei Squelini, là où il y a tous les fabricants d’écuelles, à San Barnaba…
— Les faits ! Les faits ! rugit le Saint.
— La femme criait des phrases obscènes — la lavandière fit un signe de croix sommaire — en blasphémant surtout la Sainte Vierge, et puis, sauf votre respect, elle a soulevé ses jupes et montré ses parties honteuses… c’est-à-dire… celles entre les jambes.