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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Giustiniani tendit d’instinct la main vers la tête de Mercurio, vers ses boucles brunes. Mais il s’arrêta, et son regard se fit encore plus distant. « Elle a de la chance, cette Juive », dit-il. « Peut-être est-ce vraiment une sorcière, ajouta-t-il avec un sourire léger. Je verrai ce que je peux faire.

— Que Dieu vous bénisse, votre Seigneurie, le remercia Mercurio en se relevant.

— Au contraire, Dieu me maudit, jour après jour, depuis bien des années, répliqua Giustiniani.

— Je ne crois vraiment pas, votre Seigneurie, dit Mercurio en le regardant droit dans les yeux, avec sincérité.

— Va-t-en, maintenant.

— Excellence, croyez-vous qu’il y ait une sortie plus discrète ? », demanda alors Mercurio, qui avait vu en entrant le commandant au nez cassé arriver pour prendre son tour de garde.

Jacopo Giustiniani sourit à peine. Puis il fit signe à l’un de ses valets. « Accompagne-le à la porte sur le quai. »

À sa sortie du Palais des Doges, Mercurio entendit le roulement des tambours qui ne cessaient de résonner dans Venise pour annoncer le procès.

« Dimanche, jour du Seigneur, par la volonté de notre patriarche Antonio II Contarini, sur la Piazzetta de Saint-Marc près du quai du palais des Doges, en présence des autorités de notre Sérénissime République de Venise, la Sainte Inquisition Romaine donnera publiquement lecture et compte-rendu des accusations portées contre Giuditta da Negroponte, sorcière et juive. »

“Demain”, pensa Mercurio avec un frisson, sentant que la peur revenait lui tordre l’estomac.

Aussitôt arrivé à Mestre, il courut voir Scarabello. Il le trouva endormi. La plaie sur sa lèvre découvrait maintenant les dents. Ses cheveux étaient devenus rares et ternes, et d’autres plaies apparaissaient sur sa tête. Sa peau, fragile comme du papier vélin, se tendait sur les os du visage. Même ses doigts semblaient desséchés, ne laissant voir que les os des phalanges. Mercurio se dit qu’il avait déjà l’air d’un squelette.

Scarabello ouvrit les yeux, tout à coup. Il regarda Mercurio sans le reconnaître pendant quelques instants. Puis il sourit. « Les gardes sont revenus. Ils te cherchent. Le commandant en fait une affaire personnelle… » Il reprit son souffle. « Tu ne devrais pas venir ici, au moins pendant quelques jours… Si tu veux, je te trouve une cachette…

— Non, pas besoin. Je me débrouille tout seul. »

Scarabello sourit. « Espèce de comique ».

Mercurio sourit à son tour. « Tu as déjà suffisamment fait.

— Comment ça s’est passé ? demanda alors Scarabello. Il était en colère que je ne sois pas venu moi-même, hein ? »

Ce fut seulement alors que Mercurio comprit que la relation entre Scarabello et Giustiniani devait être compliquée. Plus qu’il ne pouvait imaginer. Mais il eut aussi la certitude que quelque chose d’important enchaînait l’un à l’autre les destins de ces deux hommes forts.

Il se rappela soudain les paroles de l’aristocrate. Et il lui sembla que leur sens était différent de ce qu’il avait compris sur le moment. Il lui avait demandé s’il était le nouvel ami de Scarabello puis, d’un ton mi-satisfait mi-mélancolique, quand Mercurio lui avait répondu qu’il ne travaillait pas pour lui, il avait dit : “Il ne t’a pas parlé de lui ni de moi, je vois”.

« Alors, il était en colère ? répéta Scarabello.

— Non… », dit Mercurio, dans l’esprit duquel, malgré son peu d’expérience des relations humaines, une pensée s’ouvrait un chemin. Il vit que Scarabello s’assombrissait, comme s’il le regrettait. « Je veux dire… en fait, oui. Plutôt. Il s’est pas mal mis en colère », se corrigea-t-il.

Le visage de Scarabello se détendit en une sorte de sourire. Son regard devint distant, comme celui de Jacopo Giustiniani. « Et après, comment ça s’est passé ?

— Bien.

— Tu lui as fait comprendre qu’il ne valait pas plus que toi, hein ? »

Mercurio éprouva une émotion à laquelle il ne s’attendait pas. Il n’arrivait pas à donner un nom à cette pensée qui peinait à se former dans sa tête, mais c’était comme s’il regardait à travers un voile qui ne devait pas être déchiré. « Il m’a dit… de te saluer.

— Ce n’est pas vrai. » Le regard de Scarabello se durcit. Comme effrayé.

« Si, c’est vrai », dit Mercurio. De nouveau il saisit dans son regard la même lumière lointaine qu’il avait vue dans les yeux bleus de Giustiniani.

« Laisse-moi seul », fit Scarabello.

Alors Mercurio lui posa le sceau sur la poitrine et quitta la pièce.

« Merci, mon garçon », murmura Scarabello, sans que Mercurio l’entendît. Il serra le sceau. Puis, du bout de ses lèvres rongées par les plaies, il prononça un nom qui ne les avait plus franchies depuis des années.

Mercurio marchait dans la campagne. Il avait besoin de réfléchir, de rassembler ses forces. Tous pensaient que Giuditta était perdue. Déjà, ils la voyaient morte. Déjà flottait dans l’air l’odeur de la chair brûlée. « Non ! hurla-t-il. Non… » Il sentit la peur grandir en lui. Il ne pouvait pas perdre Giuditta une seconde fois. Il secoua la tête, comme pour chasser la peur.

À ce moment-là, sur sa gauche, entre les buissons en lisière du champ, il vit quelqu’un qu’il reconnut immédiatement.

La colère se substitua alors à la peur. Il se pencha pour ramasser deux pierres, courut vers les buissons et cria : « Va-t-en, espèce de chien ! » Puis il lança les pierres, l’une après l’autre.

Zolfo sortit des buissons, les mains en l’air. « Me fais pas de mal, Mercurio ! pleurnicha-t-il. Me fais pas de mal, je t’en supplie !

— Va-t-en ! Qu’est-ce que tu veux ? Ton moine t’envoie vérifier le mal qu’il nous a fait ? Va-t-en ou je te tue à coups de pierre, espèce de chien galeux !

— Je t’en supplie, je t’en supplie…, dit Zolfo en rentrant la tête et en s’approchant prudemment. Personne m’envoie…

— Va-t-en, je te dis !

— Je me suis sauvé, Mercurio… » Zolfo montra ses vêtements, sales et déchirés. « Je vis dans la rue depuis une semaine… Je suis plus avec le frère Amadeo…

— Je ne te crois pas !

— Ni avec Benedetta… ils sont méchants… méchants…

— Va te faire foutre, Zolfo ! » Mercurio lui montra sa main. « Qui me l’a faite, cette cicatrice ? Toi, espèce de merde ! Tu voulais tuer une fille qui ne t’avait rien fait ! Et tu viens me dire que c’est eux les méchants ?

— Je t’en supplie, je t’en supplie…, fit Zolfo en approchant encore d’un pas.

— Je ne te crois pas ! »

Zolfo pleurait. Et ses larmes creusaient des sillons dans la crasse de ses joues. « Je ne sais pas où aller… »

Mercurio se pencha pour ramasser une pierre et la lui jeta, le frappant au côté.

« Je ne sais pas où aller… », répétait Zolfo tout en reculant.

— Pour moi tu peux mourir sous les ponts, te noyer dans un canal… Je m’en fiche complètement ! »

Zolfo recula encore puis, voyant Mercurio prendre une autre pierre, se sauva dans la campagne.

Mercurio jeta la pierre au sol, avec rage. Il resta là, immobile au milieu du champ. Il avait du mal à respirer. Le sang battait à ses oreilles. Et peu à peu il sentit la rage décroître et laisser place à la peur. La peur que Giuditta meure. La peur de ne pas pouvoir la sauver. « Comment je vais faire ? », murmura-t-il. Ses jambes cédèrent tout à coup. Il se retrouva agenouillé dans le champ. « Je ne sais pas prier, dit-il en joignant les mains. Je ne sais même pas comment t’appeler… » Il regarda le ciel, voilé, chaud. L’air était immobile. « Saint Michel Archange », invoqua-t-il alors, se rappelant cet ange qui le protégeait depuis Rome. Il chercha les mots justes. « Je ne sais pas prier, répéta-t-il, mais est-ce que tu peux m’aider ? » Il ne sut rien dire d’autre. Il resta ainsi, dans l’herbe sèche, avec la terre qui s’émiettait sous ses genoux, jusqu’à ce que la sueur commence à couler de son front.

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