Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Leurs regards revinrent sur la cage qui se balançait dans les airs. Giuditta était toujours accrochée aux barreaux, terrorisée. Elle regardait les gens dans la foule sans réussir à distinguer personne.
Les gens se turent de nouveau.
Sur l’estrade, le patriarche se leva. « Au nom et pour le compte de Sa Sainteté le Pape Léon X de Médicis et par le consentement de notre bien-aimé Doge Leonardo Loredan, ainsi que par le consentement des grandes autorités de la République Sérénissime de Venise et sous le patronage de saint Marc, moi, Antonio II Contarini, serviteur de l’Église et de la République, je déclare ouverte la contestation publique à charge de Giuditta da Negroponte, juive, accusée de sorcellerie ! » Il se tourna vers le plan inférieur de l’estrade. « Inquisitor Amadeo da Cortona, de l’ordre des Frères Prêcheurs, présentez l’accusation. »
Le Saint se leva, s’inclina devant le patriarche puis montra ses mains à la foule qui applaudit aussitôt.
Le patriarche retint un mouvement d’agacement.
Il y eut un instant de silence, au cours duquel Mercurio hurla avec de grands gestes : « Giuditta ! »
Elle se tourna vers la voix. Quand elle eut reconnu Mercurio, elle éclata en sanglots, les forces lui manquèrent, ses jambes cédèrent et elle tomba au fond de la cage. Puis elle parvint à se relever, planta ses yeux dans ceux de Mercurio et ne les quitta plus.
« Peuple de Venise ! commença le Saint, la voici… » Et il désigna Giuditta, suspendue devant l’estrade comme une bête en captivité. « La voici, répéta-t-il. La mécréante ! La Juive ! La sorcière ! »
La foule s’agita. « Sorcière ! Maudite !
— La putain du démon ! hurla le Saint.
— Putain ! Sale Juive !
— Le chancre de Venise ! », hurla plus fort encore le frère Amadeo.
La foule commença à lancer des pierres.
Lanzafame et ses soldats montrèrent leurs épées.
« Dis-leur d’arrêter, frère ! cria Lanzafame.
— Ils sont le peuple du Seigneur ! répliqua le Saint.
— Frère ! », tonna le patriarche.
Le Saint se tourna.
« Je t’avais averti, dit le patriarche. Ne joue pas les bouffons. »
Les épaules du Saint s’affaissèrent et il se tourna vers la foule. « Calmez-vous, cria-t-il. Ce n’est pas entre vos mains que le Seigneur a mis sa juste et divine punition, mais entre les miennes. »
La foule s’apaisa.
« N’ayez crainte cependant, reprit le Saint. La punition sera exemplaire et terrible !
— Que Dieu puisse te foudroyer ! », grogna Mercurio tout bas. Puis, en regardant Giuditta, il mit la main sur son cœur.
Elle continuait de pleurer et les larmes faisaient fondre le fard vermillon, qui coulait sur l’épaisseur de blanc de céruse comme des larmes de sang.
« Le procès sera célébré publiquement, annonça le Saint d’un ton solennel, et s’ouvrira demain au collège canonique dei Santi Cosma e Damiano dans la paroisse de San Bartolammeo. » Il avait le visage en sueur, les cheveux collés au crâne.
La foule acclama le Saint.
Mercurio s’agita et regarda autour de lui. Giustiniani avait tenu parole : Lanzafame avait tout de suite été intégré avec ses soldats dans le service de protection de Giuditta. Mais le patriarche n’avait présenté que l’accusateur, sans annoncer aucun défenseur.
Le Saint revint s’asseoir et l’un des trois prélats se leva. Lui aussi transpirait copieusement. « Au nom de Sa Sainteté Léon X de Médicis et de notre bien-aimé patriarche Antonio II Contarini, et selon le rituel de Notre Sainte Mère l’Église, que celui qui a quelque chose à dire parle ! »
Sur la place descendit un silence dense et vibrant. Chacun était sûr que personne ne parlerait.
Mais une voix s’éleva : « Je demande la parole ! »
Les personnalités sur l’estrade, les soldats, le peuple de Venise, tous se tournèrent. Alors, s’ouvrant un chemin dans la foule, entouré de quatre hommes d’armes et suivi de ses deux valets blonds, Jacopo Giustiniani, dans une de ses tenues les plus fastueuses en dépit de la chaleur, et couvert des plus lourds bijoux de sa caste, arriva au pied de l’estrade.
Le patriarche était perplexe. La chose était inédite. « Je vous donne la parole, noble Giustiniani, dit-il en hésitant. Venez. »
Mercurio se fit tout ouïe.
Jacopo Giustiniani grimpa agilement les marches.
Mercurio regarda de nouveau Giuditta.
« Parlez, dit le patriarche à Giustiniani.
— Notre bien-aimée République, commença l’aristocrate en s’adressant au patriarche, reconnaît l’autorité de l’Église de Rome et de Sa Sainteté Léon X, et en respecte les actions. » Puis il se tourna ver la foule. « Et vous, Vénitiens, vous savez bien qui est le pape, et vous le respectez… », dit-il, laissant sa phrase en suspens.
Il y eut un léger murmure de désapprobation. Les Vénitiens craignaient en effet que l’autorité pontificale puisse interférer dans leurs affaires, s’ingérer dans les échanges commerciaux. Le peuple comme les autorités connaissaient depuis toujours la nécessité de maintenir l’autonomie de Venise par rapport au pouvoir de l’Église. Et Jacopo Giustiniani le savait mieux que quiconque. Il avait décidé d’utiliser cette antique et solide méfiance à l’égard de Rome. « Mais en même temps, tout en respectant et en aimant le pape, reprit-il, vous aimez et respectez plus que vous ne sauriez dire Venise et ses lois. Vous aimez et respectez la justice administrée par le Lion de Saint-Marc… »
La foule s’anima.
Le patriarche se rendit compte que Giustiniani avait séparé de fait ce que lui-même était parvenu à réunir. Ce procès risquait maintenant d’apparaître comme imposé par l’Église à la République de Venise. « Venez-en au fait, noble Giustiniani, dit-il en cherchant à masquer son irritation.
— Patriarche, et vous, peuple vénitien…, reprit Giustiniani, laissant de nouveau sa phrase en suspens.
— Parlez donc ! », s’exclama le patriarche. Un clerc s’apprêta à lui essuyer le front à l’aide d’un mouchoir en dentelles mais le patriarche écarta vivement son bras.
« Venise, dit alors Giustiniani à la foule, peut-elle, tout en ayant le plus profond respect pour la Sainte Église Romaine, accepter que se tienne dans la lagune un procès avec un Inquisitor mais sans aucun défenseur ? » Il regarda la foule, écarta les bras. « Venise peut-elle changer ses propres règles, subir… si vous me permettez… un rituel qui va contre ses principes ? »
La foule murmura et s’agita. L’idée d’un défenseur n’avait jamais effleuré personne car chacun se régalait par avance du bûcher sur lequel on entendrait grésiller la chair de la Juive. Mais ce n’était maintenant plus une affaire de sorcellerie. C’était un bras de fer entre le pape romain et ceux qui représentaient l’indépendance de la République vénitienne.
« Noble Giustiniani, ce que vous demandez va à l’encontre du décret du pape Innocent II, Si adversus vos, et par conséquent je ne peux…
— Pardonnez-moi », et Giustiniani pencha humblement la tête, « mais si je me souviens bien, Si adversus vos prescrit également un procès à huis clos. » Il regarda intensément le patriarche, qui restait muet. « Ai-je tort ? »
Le patriarche se raidit. Il avait compris où voulait en venir le membre du Grand Conseil. Si l’on faisait une exception en ouvrant le procès au public, pourquoi ne pas en faire deux ? « Noble Giustiniani, je comprends ce que vous voulez dire… », commença-t-il en cherchant ses mots pour reprendre la main.